L'inde de Narandra Modi

Il est impossible de comprendre la mutation actuelle de l’Inde, ce que l’on pourrait appeler une «métamorphose», impulsée par le très charismatique Narendra Modi, sans la replacer dans le contexte géopolitique mondial, et en particulier la montée en puissance de la Chine.

Il y a quelques semaines, la chaîne Arte consacrait une émission à l’Inde, à ses nouvelles ambitions et à son chef charismatique, Narendra Modi. Comme le dit l’introduction à l’émission, «Jamais l’Inde n’avait été aussi puissante sur la scène internationale. Jamais non plus la “plus grande démocratie du monde”, selon un cliché toujours en vigueur, n’avait mis en œuvre une politique aussi ouvertement nationaliste, pro-religion (en l’occurrence l’hindouisme) et autoritaire que celle du Premier ministre Narendra Modi, chef de file du BJP». Il n’est que juste qu’une émission s’intéresse enfin à l’Inde, ce géant endormi qui vient de se réveiller.

Il est en effet inconcevable qu’alors que tant d’attention est accordée à la Chine, à son développement, à ses ambitions planétaires, à son conflit déjà ouvert avec les USA1, on parle si peu de l’Inde. Qu’on en juge…

La stratégie de développement de l’Inde

L’Inde est aujourd’hui le deuxième pays le plus peuplé du monde, avec plus de 1,3 milliards d’habitants, et devrait devenir le premier en 2025, c’est-à-dire demain. Son PIB en 2018 (avec 10,5 milliards d’USD selon le classement du FMI, ou 9,4 milliards d’USD selon le classement de la CIA), la situait au quatrième rang

du monde, derrière la Chine (25,2 milliards d’USD et 23,1 milliards d’USD respectivement), les USA et l’Europe. Sa croissance a été très régulière et stable, avec un taux de croissance de 8 % depuis 2002 (7 % en 2018), alors que celui de la Chine, parti de bien plus haut il est vrai, décline peu à peu (13 % par an de 2000 à 2008, puis 8 % par an en moyenne ensuite, et 6,5 % en 2018).

Surtout, alors que la Chine a fait le pari de l’export, l’Inde a fait, très volontairement, celui du marché domestique : le taux de consommation intérieure y équivaut à 70 % du PIB, alors qu’il n’est que de 40 % en Chine. Là se trouve peut-être la différence fondamentale entre la stratégie indienne, très sage et progressive, basée d’abord, malgré les grandes disparités de revenus qui y règnent, sur une préoccupation sociale, conforme à l’esprit de ses fondateurs, et celle de la Chine qui, malgré son socialisme de façade, est finalement beaucoup plus commerciale et agressive, «libérale», pourrait-on dire2. Aujourd’hui, la Chine est certainement beaucoup plus puissante, et elle a accompli les grandes réformes d’infrastructures que l’Inde – pays fédéral, il ne faut pas l’oublier – n’a pas encore faites. Mais la dépendance de la Chine aux marchés extérieurs et la relative faiblesse de son marché domestique ne sont-elles pas ses plus grands problèmes ?

Sur le plan géopolitique, l’Inde est tout à fait une puissance mondiale : elle se situe au cœur de la zone Asie, avec des frontières avec le Pakistan, la Chine, le Népal, le Bhoutan, le Bangladesh et la Birmanie, elle est «courtisée» par tous les pays, petits et grands, de la planète. Elle dispose de l’une des plus grandes armées au monde, avec 1,3 million de soldats, et possède l’arme nucléaire depuis 1974.

Les dangers qui guettent l’Inde

La croissance de la Chine inquiète l’Inde, c’est le moins que l’on puisse dire ! En effet, la Chine n’a cessé, depuis longtemps et plus encore récemment, de «pousser ses pions» : occupation du Tibet dès 1950, «harcèlements» militaires et revendications sur la frontière nord, liens très forts avec le Pakistan, croissance économique spectaculaire, influence politique tous azimuts, tentatives de rapprochement avec la Birmanie, accroissement formidable des moyens militaires (85 % de croissance entre 2010 et 2019), «annexion» de la Mer de Chine du Sud (voir «La Chine entre expansion et déclin» dans la SRP du 4 février 2021), Routes de la soie.

Ce dernier point n’est pas le moindre des dangers, puisque tant la voie maritime, avec les concessions chinoises dans les ports de Rangoon (en Birmanie), Colombo (au Sri Lanka) et Gwadar (au Pakistan), que les routes terrestres du Nord, reliées aux ports par des couloirs pharaoniques, peuvent très facilement être lues comme des stratégies de «containment» militaire de l’Inde, en préparation d’un hypothétique conflit. Comment l’Inde peut-elle ne pas réagir ? On peut même penser qu’elle n’a que trop tardé.

Dans de telles conditions, l’arrivée au pouvoir, depuis 2001 et surtout 2014 et 2019, du très charismatique et nationaliste Narendra Modi, s’inscrit dans une logique géopolitique extrêmement claire. En effet, la poussée nationaliste indienne n’est pas nouvelle. Elle dure depuis bientôt vingt ans, mais elle ne reçoit une véritable traduction politique que depuis peu.

On pourra penser ce que l’on veut des méthodes politiques de Modi et du fait qu’il ait en particulier «fabriqué» l’unité nationale contre les minorités musulmanes. On remarquera qu’il a quelques raisons de craindre la menace, et que le passé récent de l’islam n’a pas montré – le Pakistan voisin le confirme – qu’il tendait à devenir pacifique… En agissant comme il le fait, Modi solidifie en tout cas ses bases, pourrait-on dire, ethniques et religieuses. S’il faut en croire Malraux3, l’unité religieuse hindoue peut être, demain, l’un de ses meilleurs atouts. On peut espérer qu’il saura aussi bousculer les conservatismes internes qui empêchent ce grand pays, depuis si longtemps, de disposer des grandes infrastructures qu’il mérite. Il met par ailleurs les bouchées doubles pour rattraper le retard indien, pour replacer le pays au centre de l’influence mondiale, et pour attirer les investisseurs.

Comme ailleurs, les intellectuels qui voient la paille et non la poutre4 lui reprocheront la «pente» dans laquelle il emmène son pays5. À cela, on répondra que l’Inde, bien que très unitairement hindouiste, reste multiple et fédérale, et que de l’eau coulera sous les ponts avant qu’il en fasse l’Allemagne nazie. On pourra dire aussi qu’il y a deux sortes de dirigeants : ceux qui refusent de voir la guerre qui vient et qui finissent par la subir, et ceux qui la voient et s’y préparent. Eux ont une chance d’y échapper : «Si vis pacem, para bellum». À l’évidence, Modi est de ceux-là.

Les Indiens dans leur ensemble doivent penser que si demain, le Dragon se met à cracher des flammes, ils auront besoin d’un chef, et qu’ils l’ont sans doute trouvé. Le géant indien s’est enfin réveillé, et c’est une très bonne chose pour l’équilibre du monde.

François Martin

Photo : Palácio do Planalto ; Prashant Kharote ; Prateek Karandikar / Wikimedia Commons


1 – Voir l’article de la SRP du 4 février 2021 : «La Chine entre expansion et déclin».

2 – En 1991, employé à l’époque dans une société d’exportation de produits laitiers, j’avais eu l’occasion de visiter à Anand, dans le Gujarat State, l’entreprise d’Amul Factory, le plus grand groupe laitier indien. À ma demande d’une proposition de quantités de poudre de lait à exporter sur nos marchés, son Directeur, le très respecté et mondialement connu Dr Kurien, le «père de la révolution blanche» (le plus grand programme de développement de production laitière au monde) m’avait répondu : «Nous pouvons très facilement, en très peu de temps, devenir les plus grands exportateurs de lait au monde. Mais pourquoi voudriez-vous que je vous vende du lait qui coulera les prix internationaux, alors que je peux fabriquer ici les yaourts et les fromages dont ma population a tant besoin ?». Cette conversation résume tout.

3 – «La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion».

4 – La paille indienne et la poutre chinoise, en l’occurrence… Que ne critiquent-ils le totalitarisme chinois, plutôt que ceux qui tentent de s’en défendre ?

5 – Voir Arte.tv.

 

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