Direction spirituelle

Dans deux livres d’une certaine actualité récente se répandent des confusions inadmissibles portant sur la direction spirituelle comme sur le secret de la confession. De nombreuses réactions d’indignation ont été relayées dans la presse à ce sujet. L’abbé Bernard du Puy-Montbrun souhaite rétablir la vérité du droit de l’Église en matière pastorale.

Il n’est pas impossible d’entendre ou de lire de la part de certaines personnes qu’il conviendrait de faire une distinction particulière entre la confession sacramentelle, où le secret est absolu, et la direction spirituelle, où ledit secret serait relatif dans la mesure où se colporte l’idée qu’il serait possible de signaler aux autorités judiciaires une personne venant lui confier avoir commis des agressions sexuelles. Nous ne savons pas sur quelle base de données canoniques ces types de propos se propagent, en ajoutant parfois que la notion de secret est mal comprise et peu documentée.

Il faut oser le dire, alors que la littérature ne manque pas à ce sujet, diffusée dans le cadre des Facultés de Droit canonique, mais il est vrai trop méconnue par l’ensemble du clergé et du grand public2. Qui plus est, au regard de la jurisprudence française, le secret, qui concerne tous les ministres des cultes, est considéré comme un secret professionnel qui s’étend à tous les actes du ministère, à sa seule qualité de ministre du culte. Cela n’exclut pas, bien entendu, de prendre en compte la gravité des actes d’agression sexuelle, mais pas n’importe comment.

Comment situer les enjeux ?

Dans un contexte de confusions fréquentes face aux agressions de toute nature dont une personne peut être victime ou dit l’avoir été, il n’est pas rare que celle-ci puisse souhaiter en parler à son confesseur ou à son directeur spirituel.

Cette direction, communément dénommée aujourd’hui «accompagnement spirituel», est le désir d’un entretien, en général périodique, entre un clerc religieux ou non, voire un laïc ou une religieuse, et un baptisé pour discerner dans sa vie personnelle quelle est la volonté de Dieu en Jésus Christ selon les Évangiles et selon l’expérience de diverses spiritualités reconnues et retenues. L’accompagnateur est souvent un prêtre, même si cette mission peut être confiée à des hommes et des femmes, religieux, religieuses ou laïcs dûment formés.


Avec un guide compétent sur le plan humain et spirituel, celui qui se confie espère grandir en Église dans la foi, l’espérance et la charité.


Avec un guide compétent de la sorte sur le plan humain et spirituel, sur le plan philosophique, théologique et pastoral, celui qui se confie espère grandir en Église dans la foi, l’espérance et la charité. Il bénéficie selon sa conscience de conseils sur la meilleure conduite à avoir avec son entourage dans sa vie propre comme dans la prière : nous sommes en tant que chrétiens responsables de notre conscience3. Il n’y a pas a priori de sujet à éviter, mais il s’agit de discerner en fonction des événements, les siens et parfois ceux des autres, pour se situer correctement dans une réponse à avoir sous le regard de Dieu.

Dès lors, cet entretien spirituel ne manque pas d’ouvrir les cœurs au pardon sacramentel de Dieu si l’accompagnateur est prêtre ou évêque. Il y a d’ailleurs des normes canoniques qui viennent dicter des exigences à respecter impérativement pour éviter tout impair vis-à-vis de celui qui est accompagné, que ce soit à la suite ou non d’une confession sacramentelle.

C’est pourquoi l’instruction du 1er juillet 2019 de la Pénitencerie apostolique approuvée par le pape François sur l’importance du for interne et de l’inviolabilité du sceau sacramentel précise à bon escient le ministère du directeur spirituel. Qu’il s’agisse d’un laïc ou d’un(e) religieux(se) ou a fortiori d’un prêtre, même sans confession, celui-ci est tenu au secret absolu des échanges partagés au for interne avec l’accompagné sans la moindre exception : «Les secrets révélés dans ce cadre sont aussi absolus que s’il s’agissait d’une confession» sacramentelle. Le secret s’impose d’ailleurs au confesseur, même si la confession est invalide ou si l’absolution n’est pas donnée, et qu’«en présence de péchés qui constituent des infractions, il n’est jamais permis d’imposer au pénitent, comme condition pour l’absolution, l’obligation de se dénoncer à la justice civile». Par extension, l’accompagnateur non prêtre connaît la même exigence.

Nous savons déjà par exemple que, concrètement, selon le canon 239, § 2, dans un séminaire, «il y aura au moins un directeur spirituel, étant respectée la liberté des séminaristes de s’adresser à d’autres prêtres désignés par l’évêque pour cette fonction.» Le canon 240, § 2 ajoute que le directeur spirituel n’a pas à donner son avis sur le séminariste qu’il accompagne, ni son confesseur, lors des décisions à prendre qui le concernent. Il en va de même pour les membres des instituts de vie consacrée selon leurs constitutions respectives.

Cette extension est effectivement annoncée par les Synoptiques et par saint Paul, qui ont sur ce point une compréhension de la conscience à l’intention de tous les fidèles du Christ (de toute personne de bonne volonté) mettant en perspective la liberté inhérente à la foi en Jésus Christ : ils insistent sur les rapports qui existent entre son enseignement et la bonne conduite de chacun4. Puisque «Dieu dit : faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance», afin qu’il puisse «dominer la création», l’inclination de son cœur accueille la transcendance de la vie trinitaire qui donne une direction à ses entreprises en compagnie des autres5.

Autonomie de la conscience et direction spirituelle

La conscience du chrétien perméable au regard divin se coordonne sans cesse avec la Parole de Dieu, puisque la Parole de Dieu est une valeur objective à laquelle peut collaborer une intériorité orientée vers le bien par nature et par grâce. Par nature, puisque l’homme quel qu’il soit peut spontanément juger la rectitude de l’acte, le sien ou celui des autres6. Par grâce, puisque l’homme est responsable de sa conscience et non dans sa conscience7. Partant, la foi embellit la conscience humaine en étant le lieu d’un dialogue avec son Sauveur, le lieu des Écritures et de son Magistère, le lieu de l’Alliance pascale8. Les Évangiles ont pour le croyant cette assise métaphysique ou religieuse9.

L’Église catholique estime que tout homme est capable de discerner les propriétés de la Loi divine par sa conscience10. C’est pourquoi, la conscience assure la transcendance de la personne. Son origine vient du ciel et sa finalité est divine. Même pécheur, l’homme demeure éternel : l’image de Dieu en lui ne le quitte jamais11. Et cette révélation propose une morale de l’alliance, de la relation correcte envers Dieu et envers son prochain dans tous les domaines de la vie sociale, donc dans celui de la discrétion12. À ce titre, si la conscience reste indicible, elle est vouée à se communiquer elle-même par le don d’elle-même au cœur d’un échange vécu en toute confiance : le secret intéresse la personne et pas seulement ce qu’elle peut confier13. La personne a donc toujours besoin des autres, ne peut agir ou négocier pleinement qu’avec ses proches et en toute liberté : «une oreille attentive, voilà ce que désire le sage14».


Si des laïcs et des religieux comme directeurs spirituels n’étaient pas tenus au secret, il ne faudrait surtout pas aller se confier à eux !


Au cœur de l’être humain habite une autonomie de sa conscience qui n’est pas normalement malléable. Si des laïcs et des religieux (ou des moines non prêtres) comme directeurs spirituels n’étaient pas tenus au secret, il ne faudrait surtout pas aller se confier à eux ! Le directeur spirituel n’a donc pas à révéler quoi que ce soit d’un entretien avec les nuances déjà évoquées à propos du secret de la confession sacramentelle s’il y a lieu15.

En outre, le procédé journalistique pervers (dans le but de publier un livre) qui consiste à faire parler des confesseurs pour qu’ils évoquent ce qu’ils ont entendu lors des confessions sacramentelles, en guise de synthèse, est particulièrement odieux. Aucun confesseur ne doit révéler quoi que ce soit de la teneur d’une ou de plusieurs confessions de cette nature, ni à la suite d’une direction spirituelle, même d’une manière indirecte ou même si les noms des pénitents ou des fidèles ne sont pas expressément dits. Le contraire démontre encore à quel point nos évêques devraient prendre soin de le comprendre et de le sanctionner sans tarder16.

L’ignorance ou la lâcheté est à son comble. Se dévoile à cette occasion une certaine naïveté de la part des clercs qui s’imaginent rendre service aux médias en transgressant leur office : ce n’est pas ainsi que l’on peut aider les gens. Bien au contraire, cela éloigne du confessionnal ou du simple entretien les fidèles qui doutent de l’indiscrétion et de la chasteté verbale des prêtres.

Abbé Bernard du Puy-Montbrun
Doyen émérite de la Faculté de droit canonique de Toulouse
Avocat ecclésiastique

Photo : Sylvie Duverneuil / CIRIC


1 – B. du Puy-Montbrun, La détermination du secret chez les ministres du culte. Le secret pastoral en droit canonique et en droit français, Dijon, L’Échelle de Jacob, 2012 ; «La détermination du secret chez les ministres du culte, son histoire et son droit», Annuaire Droit et Religions (Université d’Aix Marseille), vol. 7 (mars 2014), p. 15-37.

2 – Actes 8, 31-35.

3 – Les Synoptiques sont les trois premiers évangiles de Matthieu, Marc et Luc, dont les plans et la composition se rapprochent au point de pouvoir les présenter en colonnes parallèles.

4 – Gn I, 26-27 ; Le Nouveau Testament offre des précisions nouvelles quant aux liens filiaux révélés entre l’homme et Dieu.

5 – Rm II, 14-15 ; Saint Jean-Paul II, Encyclique Fides et ratio du 14 septembre 1998, dans Documentation catholique, n° 2191, 1998, n° 4 et 9. Si Saint Paul cependant n’emploie pas l’expression de loi naturelle, il en a inspiré l’idée sans déconsidérer la Torah. L’expression est mentionnée dans le Concile Vatican II : Gaudium et spes, 16 ; 74, §5 ; 89, §1 ; Apostolicam actuositatem, 7 ; Dignitatis humanæ, 14.

6 – Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, Textes réunis et présentés par Robert Kothen, Éditions Labergerie, Paris, 1952, p. 83. Le 24 mars 1952, le Pape Pie XII prononça déjà à ce sujet un discours à la radio ayant pour thème «la conscience chrétienne, objet de l’éducation» : «La conscience est comme le noyau le plus intime et secret de l’homme. C’est là qu’il se réfugie avec ses facultés spirituelles dans une solitude absolue : seul avec lui-même ou mieux seul avec Dieu – dont la voix se fait entendre à la conscience – et avec soi-même. C’est là qu’il se détermine pour le bien ou pour le mal ; c’est là qu’il choisit entre le chemin de la victoire ou de la défaite. Même s’il le voulait, l’homme ne réussirait jamais à s’en débarrasser ; avec elle, soit qu’elle l’approuve, soit qu’elle le condamne, il parcourra tout le chemin de la vie, et avec elle encore, témoin véridique et incorruptible, il se présentera au jugement de Dieu. La conscience est donc pour prendre une image antique mais tout à fait juste, un sanctuaire, sur le seuil duquel tout doit s’arrêter ; tous, même le père et la mère, lorsqu’il s’agit d’un enfant. Seul le prêtre y entre comme le médecin des âmes et comme ministre du sacrement de la pénitence ; mais la conscience ne cesse pas pour autant d’être un sanctuaire jalousement gardé, dont Dieu lui-même veut que le secret soit préservé sous le sceau du plus sacré des silences».

7 – Bernard Sesboüe, «La notion de magistère dans l’histoire de l’Église et de la théologie», dans L’Année canonique, T. XXXI, 1988, pp. 55-94.
Par Magistère, il faut entendre au sens large du mot, un service à l’intérieur de la communauté des croyants, service qui dépend de la Parole de Dieu pour tous les hommes de bonne volonté, permettant aux évêques autour du successeur de Pierre (et pas sans lui) de rappeler et de garantir ce qui fait partie du patrimoine de la foi catholique, attesté par les Écritures.

8Gaudium et spes, 16, 19, 41, 61 ; Dignitatis humanæ, 3, 11 ; Jean-Louis Bruguès, op. cit., pp. 100-117 ; Jacques Étienne, «Nature et culture selon la théologie morale», dans Revue d’éthique et de théologie morale, Le Supplément, n° 182-183, Paris, octobre-décembre 1992, pp. 253-270.

9Saint Jean-Paul II, Encyclique Redemptor hominis, dans Documentation catholique, 1979, n° 8-14, pp. 305-309. Car «tout homme» est «porteur de la transcendance» et «tout homme» «est sujet de la Rédemption». La vocation divine de tout homme est un thème essentiel pour la première encyclique de saint Jean-Paul II.

10Gaudium et spes, 12 ; Dignitatis humanæ, 12.

11 – Isabelle Chareire, Éthique et grâce, Cerf, Paris, 1998, pp. 47-91.

12 – Jean Mouroux, Sens chrétien de l’homme, Aubier, Paris, 1945, pp. 131 ss. «Il y a deux problèmes de la liberté, qu’on pourrait appeler en langage augustinien le problème du libre arbitre, et celui de la liberté. Le premier est un problème de mécanisme, et il vise ce pouvoir de choix, qui est essentiel à la créature spirituelle, et qui la rend maîtresse de ses actes, de ses objets, de son jugement. Le second est un problème de sens, et il vise le pouvoir de réalisation de soi, qui caractérise la personne, qui lui permet de répondre à sa vocation et d’achever sa destinée. Les deux problèmes sont impliqués l’un dans l’autre comme un problème partiel et un problème total, comme un problème de structure et un problème d’élan, comme un problème de moyen et un problème de fin : car le libre arbitre est un moyen pour la liberté, et “le pouvoir de choisir est au service du pouvoir de s’achever”».

13 – Si III, 29.

14 – Bernard du Puy-Montbrun, «Secret de la confession : l’Église ne transigera pas», Smart Reading Press, 13 septembre 2019.

15 – Selon le canon 1388 paragraphe 1 du Code de Droit canonique, «le confesseur qui viole directement le secret sacramentel encourt l’excommunication latæ sententiæ (c’est-à-dire une sentence immédiate sans forme de procès) réservée au Siège apostolique (c’est-à-dire levée par la Pénitencerie apostolique) ; celui qui le viole d’une manière seulement indirecte sera puni selon la gravité du délit (c’est-à-dire une sentence déterminée par les juges en forme de procès)». Dans les deux cas, la faculté de recevoir les confessions est en principe retirée par l’évêque.

 

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