Le pape en Irak

Un voyage pour l’histoire. Un événement improbable, suivi pendant trois jours par les caméras du monde entier : la première visite d’un évêque de Rome sur la terre d’Abraham. Mais que retiendra l’histoire de ce voyage du pape François en Irak, du 4 au 7 mars, ce voyage dont Jean-Paul II et Benoît XVI avaient rêvé ? Des signes, des gestes symboliques plus encore que des paroles, même si les déclarations du pape ont frappé par leur force sur cette terre martyrisée.

Jean-Paul II et Benoît XVI en avaient rêvé. François l’a fait… Ce voyage n’aurait pas dû avoir lieu. Tout concourait à son annulation, les risques sécuritaires autant que les contraintes sanitaires. Du moins était-ce l’avis des experts et des conseillers du pape. Celui-ci est passé outre : «J’y ai tant pensé, j’ai tant prié à propos de cela. Et à la fin, j’ai pris la décision, librement, mais qui venait de l’intérieur», a-t-il confié à son retour. Le voyage put avoir lieu grâce au confinement quasi total de la population et à un dispositif sécuritaire hors norme.

Dix ans après le synode sur le Moyen-Orient, pendant trois jours, le pape a parcouru la terre d’Irak, où aucun chef d’État n’a osé se risquer depuis des années. Car depuis l’intervention américaine de 2003, ce pays ne cesse de s’enfoncer dans la violence et la corruption. À partir de 2015, avec l’apparition de l’État islamique, Daech a terrorisé les populations, semé la mort, contraignant de très nombreuses familles à partir en exil. Aujourd’hui, le gouvernement de Bagdad a peu de pouvoir et ne contrôle plus grand-chose dans le pays, où ce sont des milices d’obédience iranienne ou turque qui font la loi. Leur présence est officialisée par le fait qu’un budget particulier voté par l’Assemblée nationale leur est alloué tous les ans. Elles assurent la sécurité de certains territoires, mais favorisent la corruption.

Officiellement vaincu depuis décembre 2017, l’État islamique tient encore quelques zones, où il entretient réseaux et influences. L’Irak est aussi en proie aux rivalités de ses voisins, notamment la Turquie et l’Iran, qui interviennent dans ses affaires intérieures. Le pays semble perpétuellement menacé de désintégration et des projets de partition selon des critères ethniques et religieux n’ont pas été abandonnés, même s’ils poseraient encore plus de problèmes dans cette région particulièrement instable.

Trois jours d’un voyage pontifical salué comme historique autant que symbolique. De multiples déplacements – y compris à des heures très matinales – en avion, en hélicoptère et en voiture, après «ces mois de prison», cette période pendant laquelle le pape n’a pas pu sortir du Vatican en raison du coronavirus. Un pèlerinage auquel François tenait par-dessus tout, car «un prêtre est fait pour servir, pour se mettre au service du peuple de Dieu, pas pour faire carrière ou pour l’argent».

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Vendredi 5 mars, arrivée à Bagdad, palais présidentiel

«La diversité religieuse, culturelle et ethnique, qui a caractérisé la société irakienne pendant des millénaires, est une précieuse ressource dans laquelle puiser, non pas un obstacle à éliminer.»
«La présence très ancienne des chrétiens sur cette terre et leur contribution à la vie du pays constituent un riche héritage qui veut pouvoir se poursuivre au service de tous. […] Leur participation à la vie publique, en tant que citoyens jouissant pleinement de droits, de liberté et de responsabilité » [est l’un des éléments essentiels pour] «la prospérité et l’harmonie du pays».

Dans ce pays où la religion inscrite sur la carte d’identité conditionne souvent les droits de ses habitants, le pape François, devant un parterre de responsables de la classe politique et de la société civile, appelle les dirigeants irakiens à promouvoir une société apaisée et à œuvrer pour une coexistence pacifique dans leur pays rongé par les divisions ethniques et religieuses. Il «demande pardon au Ciel et aux frères pour de nombreuses destructions et cruautés» que l’Irak a connues. Il exhorte à «lutter contre la plaie de la corruption, les abus de pouvoir et l’illégalité».

En Irak, la corruption est endémique. Les ressources de l’État attirent la convoitise de bon nombre de fonctionnaires et de bureaucrates ayant accès à ses largesses. Après 1991, sous couvert de lutter contre Saddam Hussein, les États-Unis ont fait adopter par l’ONU un embargo très strict, qui a brisé le développement économique du pays et causé une grande pauvreté dans la population. Son but : l’amener à se révolter contre son régime et à le renverser. Rien de cela ne s’est produit. Le gouvernement s’en est servi pour renforcer son pouvoir, et la rareté des ressources a encouragé la corruption. Avec la guerre de 2003 et le renversement de Saddam Hussein, cela n’a fait que croître.

Dans son discours de bienvenue, le président irakien Barham Saleh a salué la «visite bénie» de François, reconnaissant l’importance pour son pays de la présence des chrétiens : «La migration continue des chrétiens, ainsi que d’autres composantes religieuses, ethniques et nationales, des pays de la région aura des conséquences désastreuses pour les valeurs de pluralisme et de tolérance, mais aussi pour la capacité des peuples à coexister. […] L’Orient ne peut être imaginé sans les chrétiens».

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Vendredi 5 mars soir, cathédrale Notre-Dame de l’Intercession, Bagdad : hommage aux martyrs

«Le Seigneur nous a donné un vaccin efficace contre ce mauvais virus (du découragement) : c’est l’espérance. […] Avec ce vaccin, nous pouvons aller de l’avant avec une énergie toujours nouvelle, pour partager la joie de l’Évangile».
«Les différentes Églises présentes en Irak, chacune avec son patrimoine historique, liturgique et spirituel séculaire, sont comme autant de fils colorés qui, entrelacés, forment un unique très beau tapis qui, non seulement atteste notre fraternité, mais renvoie également à sa source. […] Comme ce témoignage d’union fraternelle est important dans un monde souvent fragmenté et déchiré par les divisions ! Tout effort accompli pour construire des ponts entre communautés et institutions ecclésiales, paroissiales et diocésaines servira de geste prophétique de l’Église en Irak».

48 portraits. 48 martyrs. C’est une des images-chocs du voyage pontifical. Au premier soir de son périple, devant une assemblée constituée essentiellement d’évêques, de prêtres, de religieux et de religieuses, de séminaristes et de catéchistes, représentants de la petite minorité catholique du pays, le pape prie dans la cathédrale syro-catholique Sayedat Najat, rebaptisée «cathédrale des martyrs». Il évoque les 48 catholiques assassinés lors d’un attentat commis en pleine messe par les terroristes de l’État islamique, le 31 octobre 2010, et dont la cause de béatification est en cours.

À l’heure où beaucoup de chrétiens irakiens ont choisi de quitter leur pays en raison des persécutions, le pape implore ceux qui restent de ne pas se laisser contaminer «par le virus du découragement». En 2003, ils étaient entre 1,2 et 1,5 million, soit 4 à 6 % de la population. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que 400 000 environ, soit 1 %, vivant majoritairement au Kurdistan, dans le Nord du Pays. Le pape trace une «feuille de route» pour les catholiques irakiens qui vivent de fortes tensions entre communautés différentes. Pour reconstruire le tissu ecclésial, ils doivent résister à «tout type d’égocentrisme et de compétition». Car la mort des martyrs assassinés en ce lieu «rappelle avec force que l’incitation à la guerre, les attitudes de haine, la violence et l’effusion de sang sont incompatibles avec les enseignements religieux».

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Samedi 6 mars matin, Nadjaf : rencontre avec l’ayatollah Ali Al Sistani

Nadjaf, située à 160 kilomètres au sud de Bagdad, est la ville sainte chiite. Elle abrite le tombeau d’Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre de Mahomet et premier homme à se convertir à l’islam. Situé à l’intérieur de la mosquée de l’imam Ali, il est considéré comme l’un des lieux les plus sacrés de l’islam.

L’entretien privé entre le pape et l’ayatollah Ali Al Sistani au domicile de ce dernier a duré une cinquantaine de minutes, deux fois plus longtemps que prévu. On en retiendra une image forte, celle de deux chefs religieux – l’homme en noir et l’homme en blanc – dialoguant pacifiquement, dans un respect mutuel. Une image qui voudrait se substituer à toutes celles qu’ont imposées ces dernières années les guerres au nom d’une religion. Avant la rencontre, le cardinal Vincent Nichols, archevêque de Westminster, avait déclaré : «En tant que descendant direct du Prophète lui-même, la rencontre de l’Ayatollah al-Sistani avec le Pape François, le vénéré évêque de Rome, chef de l’Église catholique et la figure chrétienne la plus facilement reconnue dans le monde, est un moment unique, quelque chose qui ne s’est jamais produit auparavant au cours des 1 200 dernières années d’histoire des relations entre chrétiens et musulmans».

Âgé de 90 ans, né en Iran, vivant en Irak depuis 1951, Al-Sistani est perçu comme un homme clé du gouvernement irakien, et dont l’influence politique et morale va bien au-delà du monde chiite. Il a plaidé la réconciliation des communautés, il s’est opposé à la guerre civile et à l’expulsion des chrétiens d’Irak, il a prôné des élections libres. Bien que chiite, il ne partage pas la même vision politique que les ayatollahs d’Iran.

Les chiites représentent environ 55 % de la population irakienne. Depuis la guerre, ils ont pris le contrôle de l’Irak au détriment des sunnites, renvoyés dans l’opposition : un pacte tacite, respecté par tous, établit la répartition des postes au sein de l’État : 50 % pour les chiites, 25 % pour les sunnites, 20 % pour les Kurdes et 5 % pour les minorités. Les minorités – dont les chrétiens – ne pèsent plus grand-chose.

L’imam Sistani dit œuvrer pour que les chrétiens puissent vivre en sécurité, avec «tous leurs droits constitutionnels». Il n’a cependant pas signé le document sur la «fraternité humaine» de 2019, paraphé à Abu Dhabi par Ahmed Al-Tayeb, le grand imam sunnite d’Al-Azhar (Égypte). Il est perçu comme plus modéré que son homologue de Téhéran, même si, en 2006, il a lancé une fatwa appelant à tuer les homosexuels «de la pire manière qui soit». En 2014, il appela à prendre les armes contre le groupe sunnite État islamique (EI), acquérant ainsi le prestige d’un «porte-drapeaux de la paix mondiale».

Au cours du vol de retour de son voyage, le lundi 8 mars, le pape est revenu sur cette rencontre : «Il a été si respectueux pendant notre rencontre que je me suis senti honoré. Cela m’a fait du bien à l’âme, cette rencontre.»

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Samedi 6 mars, Ur : appel à la fraternité

« Si nous voulons préserver la fraternité, nous ne devons pas perdre de vue le ciel. Nous, descendance d’Abraham et représentants de diverses religions, nous sentons avoir avant tout ce rôle : aider nos frères et sœurs à élever le regard et la prière vers le ciel. »
« De ce lieu source de foi, de la terre de notre père Abraham, nous affirmons que Dieu est miséricordieux et que l’offense la plus blasphématoire est de profaner son nom en haïssant le frère. »

C’est dans la plaine d’Ur, berceau de la civilisation, que le pape a voulu se rendre au deuxième jour de sa visite, pour un pèlerinage sur les pas d’Abraham et pour un vibrant appel à la fraternité, en écho à son encyclique Fratelli tutti.

La fraternité, elle est d’abord visible sous l’objectif des photographes : assis près du pape, des représentants religieux chrétiens, musulmans et de nombreuses autres minorités irakiennes. Aux côtés du cheikh Sattar, le «pape» des Mandéens (ou sabéens, associés à la figure de Jean Baptiste, et qui pratiquent un rituel de pardon des péchés avec immersion baptismale), se trouve le cheikh Farouk, un des chefs spirituels des Yézidis dans la plaine de Ninive, mais aussi des représentants des zoroastriens, de la communauté kakaïe et de la foi bahaïe. L’Irak est une mosaïque religieuse dont les pièces ont bien du mal à tenir ensemble.

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Dimanche 7 mars, Mossoul

«Si Dieu est le Dieu de la vie – et il l’est –, il ne nous est pas permis de tuer nos frères en son nom. Si Dieu et le Dieu de la paix – et il l’est – il ne nous est pas permis de faire la guerre en son nom. Si Dieu est le Dieu de l’amour – et il l’est –, il ne nous est pas permis de haïr nos frères.»

Mossoul est encore privée d’eau et d’électricité, et François a été accueilli sur une estrade construite au milieu des ruines, faute d’église debout. Occasion pour lui d’un tour en voiturette, au contact de la population, sous les youyous et les vivats.

Mossoul fut pendant trois ans le fief irakien de l’État islamique. Au milieu des ruines, François lance une condamnation sans appel du terrorisme commis au nom de la religion.

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Dimanche 7 mars, Karakoch : appel au pardon

«Même au milieu des dévastations du terrorisme et de la guerre, nous pouvons voir, avec les yeux de la foi, le triomphe de la vie sur la mort.»
«Le moment est venu de reconstruire et de recommencer.»
«“Non” au terrorisme et à l’instrumentalisation de la religion.»

Au nord du pays, à Karakoch, principale ville à majorité chrétienne de la plaine de Ninive, le pape peut rencontrer la foule. Des milliers de personnes l’attendent, massées au bord de la route sous un soleil brûlant. Seulement 40 % des habitants sont revenus sur place depuis 2017, après avoir été libérés du joug de Daech, qui voulut les exterminer en 2014 parce qu’ils étaient chrétiens. Ils ont fui, laissant tout derrière eux. En 2017, ceux qui sont revenus dans leur ville libérée ont retrouvé leurs maisons pillées et leurs églises détruites. Tout était à reconstruire.

Dans l’église de l’Immaculée-Conception – transformée en prison au temps de Daech et qui en porte encore les stigmates –, François a voulu réconforter et rassurer ces catholiques fidèles à leur foi, qui ont tant enduré, et les assurer du soutien de l’Église tout entière : «Vous n’êtes pas seuls ! […] Je vous encourage à ne pas oublier qui vous êtes et d’où vous venez ! À protéger les liens qui vous tiennent ensemble, à protéger vos racines ! Ne cessez pas de rêver ! Ne vous rendez pas, ne perdez pas l’espérance !»

Le pape va jusqu’à demander aux survivants de pardonner : «Pardon : c’est une parole clé. Le pardon est nécessaire pour demeurer dans l’amour, pour demeurer chrétien. La route vers une pleine guérison peut être encore longue, mais je vous demande, s’il vous plaît, de ne pas vous décourager.» Il termine par un appel spécifique aux femmes irakiennes, «des femmes courageuses, qui continuent à donner vie malgré les exactions et les blessures».

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Dimanche 7 mars, Erbil : nouvel appel à la fraternité

«Je veux voir et toucher du doigt le fait que l’Église d’Irak est vivante !»

Plus de 10 000 personnes sont réunies dans le stade Franso Hariri, du nom d’un homme politique chrétien assassiné il y a vingt ans. En guise d’adieu, le pape déclare : «Ici en Irak, combien de vos frères et sœurs, amis et concitoyens portent les blessures de la guerre et de la violence, des blessures visibles et invisibles. La tentation est de leur répondre, ainsi qu’à d’autres faits douloureux, avec une force humaine, avec une sagesse humaine. Jésus nous montre au contraire la voie de Dieu. […] Aujourd’hui, je peux voir et toucher du doigt le fait que l’Église en Irak est vivante, que le Christ vit et œuvre dans ce peuple saint et fidèle qui est le sien. L’Irak restera pour toujours avec moi».

Pour le peu de chrétiens restant, ces paroles sont un baume au cœur et un encouragement à s’engager pour leur pays, en dépit de difficultés immenses. «Le voyage de 2021, parce qu’il demeure dangereux, est donc d’abord la victoire de la persévérance constante du Pape à aller visiter les populations martyrisées et à prêcher la paix dans un pays déchiré. L’espace de quelques jours, l’Irak balafré sera uni autour de François, qui marque ainsi son rôle de pontife, celui de bâtisseur de ponts. Une union qui, même passagère, laissera des traces positives dans le cœur des Irakiens», affirmait Jean-Baptiste Noé quelque temps avant. Trois jours qui laissent espérer une résurrection…

Laure-Marie de Synthe

Photo : Andrew Medichini / AP / SIPA

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