Jeunesse et vieillesse

Lors de la première vague de la pandémie, une part importante des décès dus au Covid-19 se sont produits dans des institutions pour personnes âgées, censées protéger la partie la plus fragile de nos sociétés. Face à ce constat, l’Académie pontificale pour la vie et le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral ont publié le 9 février dernier, un document proposant une réflexion approfondie sur le sujet. Intitulé La vieillesse : notre avenir – La condition des personnes âgées après la pandémie, il vise à «tirer les leçons» de la tragédie causée par la pandémie de Covid-19. En voici l’essentiel.

Une leçon à tirer

La pandémie a engendré une double prise de conscience : l’interdépendance de tous et une plus grande attention aux inégalités. Nous sommes tous pris dans la même tempête, mais nous sommes sur des bateaux différents, et les bateaux les moins en état de naviguer coulent chaque jour. Les responsables politiques et économiques, les acteurs sociaux et les organisations religieuses sont appelés à mettre en place de nouvelles structures qui placent le Bien commun au centre de nos sociétés. Sa mise en œuvre concrète est une question essentielle pour une vie commune conforme à la dignité personnelle de chacun des membres de nos communautés.

Pendant la première vague de la pandémie, un nombre significatif de décès dus au Covid-19 s’est produit dans des institutions pour personnes âgées, qui auraient dû protéger cette partie la plus fragile de la société, mais où la mort a frappé de manière disproportionnée, plus fréquemment qu’ailleurs.

Le placement en institution des personnes âgées, surtout des plus vulnérables et des plus seules, proposée comme la seule solution pour s’occuper d’elles manifeste un manque de sollicitude et de sensibilité envers les faibles, pour lesquels il serait plutôt nécessaire d’utiliser des moyens et des financements dans un environnement plus familier. Leur isolement est une manifestation évidente de la «culture du déchet», selon l’expression du pape François.

Les risques qui accompagnent la vieillesse, comme la solitude, la désorientation et la confusion qui en résulte, la perte de mémoire et d’identité, le déclin cognitif, apparaissent souvent de façon plus évidente dans ce contexte, alors que la vocation de ces institutions devrait plutôt être leur accompagnement familial, social et spirituel, dans le respect de leur dignité, sur un chemin souvent marqué par la souffrance.

Il faut donc entamer immédiatement une réflexion prudente et prévoyante sur la manière dont nos sociétés doivent se rapprocher de la population âgée, en particulier des plus faibles. Nous avons besoin aujourd’hui d’une nouvelle vision, d’un nouveau paradigme qui aide l’ensemble de la société à prendre soin des personnes âgées.

La bénédiction d’une longue vie

Nous assistons à d’importants changements démographiques. D’une façon générale, statistiquement et sociologiquement, les hommes et les femmes ont aujourd’hui une espérance de vie plus longue. Ce phénomène s’accompagne d’une réduction drastique de la mortalité infantile. C’est le fruit de travaux scientifiques, de soins de santé plus avancés, d’une structure sociale plus solidaire. Dans de nombreux pays, cela a conduit à la coexistence de quatre générations. Cet événement a beaucoup à nous dire sur l’importance d’apprendre à valoriser les relations intergénérationnelles et cela représente un grand défi culturel, anthropologique et économique.

Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé, en 2050, il y aura 2 milliards de personnes de plus de 60 ans dans le monde : une personne sur cinq sera âgée. La population âgée augmente plus rapidement dans les zones urbaines que dans les zones rurales, et c’est dans les villes que l’on en enregistre les plus grandes concentrations. Les risques de mortalité tendent à être plus faibles dans les zones urbaines que dans les zones rurales. Il est donc essentiel de rendre nos villes inclusives et accueillantes pour ces personnes.

Pour beaucoup, la vieillesse est l’âge où l’engagement productif cesse, où les forces déclinent et où les signes de maladie, le besoin d’aide et l’isolement social apparaissent, mais c’est aussi le début d’une période de bien-être psychophysique et de libération des obligations du travail. Comment vivre ces années ?

L’idée prévaut souvent que la vieillesse est une période où la vie est malheureuse, dominée par la maladie, par la nécessité de soins coûteux. Mais, dans la Bible, une longue vie est considérée comme une bénédiction. Être âgé est un don de Dieu, un acquis à sauvegarder avec soin, même dans le cas de maladies invalidantes. Les longues années sont un trésor à valoriser et à protéger.

Un nouveau modèle de soins et d’assistance

Il faut repenser sérieusement et profondément les modèles de bien-être qui ont existé jusqu’à présent pour les personnes âgées. Apprendre à les honorer est crucial pour l’avenir de nos sociétés.

Dans les Tables de la Loi, un des commandements est : «Honore ton père et ta mère». En hébreu, «honneur» signifie «poids», «valeur» ; «honorer» signifie reconnaître la valeur d’une présence, la présence de ceux qui nous ont donné la vie et la foi. La réalisation de sociétés plus justes pour les nouvelles générations dépend de la reconnaissance de la présence et de la richesse que les personnes âgées constituent dans tous les contextes et dans toutes les zones géographiques du monde. Le corollaire de cette reconnaissance est le respect, qui n’est réel que s’il s’exprime par l’accueil, le soutien et la valorisation des qualités et des besoins.

Parmi les honneurs dus aux personnes âgées, il y a certainement le devoir de créer de meilleures conditions de vie pour elles à cette étape particulière de leur vie, en leur permettant de vivre là où elles ont habité toute leur vie, chez elles, si possible avec leur famille et avec des amis de longue date. Qui ne voudrait, surtout devenu fragile, continuer à vivre dans sa maison, entouré de ceux qui lui sont les plus chers ? Sa famille, sa propre maison, son propre quartier, tel est le meilleur choix pour chaque homme et chaque femme vieillissant.

Sans les services de soins à domicile, il n’est pas toujours possible de rester là où l’on vivait lorsqu’on était autonome. Dans ces circonstances, la «culture du jetable» peut nous prendre au piège et entraîner paresse et manque d’imagination dans la recherche de solutions efficaces devant la perte d’autonomie.

Au cœur d’une approche vraiment humaine et chrétienne se trouve la centralité de la personne âgée. Toutes sont différentes les unes des autres, et leur singularité ne doit pas être négligée. Il faut commencer par la personne qui se tient devant soi, avec son histoire de vie, son habitat et ses relations actuelles et passées. Cela implique une intervention à différents niveaux pour établir un continuum de soins entre son domicile et les services externes appropriés, sans ruptures traumatiques inadaptées à la fragilité du vieillissement.

L’une des premières préoccupations est de disposer d’un logement adapté, car lorsqu’on tombe malade, tout devient un obstacle insurmontable. Des politiques actives doivent être mises en place pour permettre les soins intégrés à domicile. Le rôle de l’aidant en particulier doit être davantage valorisé. Le recours à de nouvelles technologies et aux progrès de la télémédecine et de l’intelligence artificielle peut permettre de créer à domicile un système intégré d’assistance et de soins. Une alliance prudente et imaginative entre les familles, le système sanitaire et social, les bénévoles et tous les autres intervenants sur le terrain peuvent permettre le maintien à domicile.

Les réformes efficaces doivent avoir pour objectif principal la personnalisation des dispositions de santé et de bien-être. Des structures permettant de vivre dans des logements privés tout en bénéficiant des avantages de la vie en communauté, grâce à une installation adéquate bien équipée et à certains services tels que des infirmières de quartier peuvent aider à lutter contre de nombreuses difficultés de la ville contemporaine : solitude, difficultés économiques, manque de relations, simple besoin d’aide.

De résidences intergénérationnelles, prévoyant des unités nucléaires avec des groupes d’âges différents vivant dans un cadre communautaire, d’autres accueillant uniquement des personnes âgées, mais avec des caractéristiques particulières, d’autres intégrant de jeunes familles avec enfants et des célibataires sont possibles. Toutes ces initiatives exigent un changement profond de mentalité.

Les maisons de retraite devraient être réaménagées en un «continuum» socio-sanitaire : elles devraient offrir certains de leurs services directement au domicile des personnes âgées : hospitalisation à domicile, prise en charge de la personne seule avec des réponses d’assistance de faible ou de forte intensité basées sur les besoins personnels, où les services intégrés de soins sociaux et de soins à domicile sont le pivot d’un nouveau paradigme.

Tout cela rend encore plus évidente la nécessité de soutenir les familles qui ne peuvent pas supporter seules dans leur foyer la lourde responsabilité de s’occuper d’un proche malade, exigeant beaucoup d’énergie et d’argent. Il faut réinventer un réseau de solidarité qui ne soit pas exclusivement fondé sur les liens du sang, mais sur les relations, les amitiés, les sentiments communs, la générosité mutuelle. Avec l’âge et l’apparition d’importantes fragilités physiques et mentales, les personnes âgées manquent de repères, de personnes sur lesquelles s’appuyer pour tous les problèmes de leur vie.

Des recherches aux USA ont montré qu’en 1985, il était possible de compter sur environ trois personnes de confiance, et qu’en 2004, ce nombre est tombé à une personne. La perte du réseau de relations sociales est susceptible d’aggraver l’état de santé physique et mentale. Cela génère une explosion de la demande de prise en charge.

Les maisons de retraite ont été au cours des dernières décennies la réponse apportée à cette demande croissante. Les établissements de soins de longue durée se sont multipliés, en types comme en capacité d’accueil. L’Église catholique, par l’intermédiaire des diocèses et de diverses institutions religieuses, en a créé de nombreux, dont elle assure la gestion. La présence de religieux y est un avantage indéniable pour les personnes accueillies. Il existe des exemples de charité chrétienne ancienne, d’œuvres de piété et d’institutions ayant une longue histoire d’accueil de la population âgée.

De nombreuses familles se sont tournées vers ces institutions par nécessité, dans l’espoir de pouvoir offrir à leurs proches une prise en charge de qualité. L’évolution de la situation des familles, dont le nombre moyen des membres diminue, avec parfois trois générations vivant ensemble, et les contraintes professionnelles éloignant les adultes de chez eux ont fait de la prise en charge des personnes âgées un tout nouveau défi.

Les personnes âgées et la force de la fragilité

Certains ressentent la vieillesse comme une condamnation, mais beaucoup comme un moment opportun pour redécouvrir le sens de la foi en un Dieu Sauveur. À mesure que le corps s’affaiblit, que la vitalité psychique, la mémoire et l’esprit s’affaiblissent, la dépendance de l’homme envers Dieu devient de plus en plus évidente. Les personnes âgées enseignent donc à chacun à revoir sa relation avec Dieu. La foi est alors vécue non seulement comme une adhésion aux Vérités révélées, mais aussi comme une certitude sur l’amour de Dieu qui n’abandonne jamais.

La faiblesse des personnes âgées invite les jeunes à accepter la dépendance des autres. Seule une culture jeune fait ressentir le terme «vieux» comme désobligeant. Une société qui est capable d’accepter la faiblesse des personnes âgées est capable d’offrir à chacun un espoir pour l’avenir. Retirer le droit à la vie à ceux qui sont fragiles, c’est voler l’espoir de l’avenir à tous, en particulier aux plus jeunes.

Le contraire de la faiblesse n’est pas la force, mais l’hybris, ce mot par lequel les Grecs désignaient la présomption sans limites. Très répandue dans nos sociétés, elle génère des géants aux pieds d’argile. La présomption, l’orgueil, l’arrogance, le mépris du faible sont les marques de ceux qui se croient forts. Mais cette attitude a toujours été stigmatisée dans l’Écriture : la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes (cf. 1Co 1, 25) et ce qui est faible pour le monde, Dieu l’utilise pour confondre les forts (cf. 1Co 1, 27).

Le christianisme n’expulse ni ne cache la faiblesse, du bébé à peine conçu jusqu’au seuil de la mort, et il donne à la faiblesse l’honneur et même la force. Bien sûr, il ne faut pas dire de façon superficielle qu’en vieillissant, on devient meilleur. Les défauts et les aspérités déjà présents à l’âge adulte peuvent être accentués, et la rencontre avec la vieillesse et ses faiblesses peut représenter un moment de malaise intérieur, de fermeture aux autres ou de rejet de la fragilité.

Les chrétiens en particulier doivent se remettre en question avec l’intelligence qui jaillit de l’amour, afin d’identifier de nouvelles perspectives et de nouvelles manières de répondre de manière adéquate au défi de la faiblesse de la vieillesse.

Dans l’Évangile, l’épisode de la Présentation du Seigneur au Temple, appelé «Fête de la rencontre» dans la tradition chrétienne orientale, met en évidence la valeur de la vieillesse. Deux personnes âgées, Siméon et Anne, rencontrent l’enfant Jésus et le révèlent comme la lumière des nations à ceux qui attendaient l’accomplissement des promesses divines (cf. Lc 2, 32, 38). Siméon prend Jésus dans ses bras : l’enfant et la personne âgée se soutiennent mutuellement, comme pour symboliser le début et la fin de l’existence terrestre. Comme le proclament certaines hymnes liturgiques, «le vieillard a porté l’enfant, mais l’enfant a soutenu la personne âgée». L’espérance naît donc de la rencontre entre deux personnes fragiles, un enfant et une personne âgée, pour nous rappeler, dans notre époque qui exalte la culture de la performance et de la force, que le Seigneur aime révéler la grandeur dans la petitesse et la force dans la tendresse.

Cet épisode marque également la rencontre entre des jeunes, représentés par Marie et Joseph qui portent l’enfant au Temple, et des personnes âgées, Siméon et Anne, qui les accueillent et les instruisent. Dans cette rencontre, les rôles sont inversés : le texte biblique met en évidence, à travers plusieurs répétitions, comment les jeunes recherchent une adhésion fidèle à la tradition, en respectant ce que la loi du Seigneur a prescrit, tandis que les personnes âgées révèlent la nouveauté de l’Esprit, en prophétisant l’avenir.

Cela se passe dans la sphère féconde de la rencontre ouverte et accueillante entre jeunes et vieux, qui permet l’accomplissement d’une promesse ancienne. Car cet épisode accomplit la prophétie de Joël : vos anciens rêveront, vos jeunes auront des visions (JI 3, 1). Dans cette rencontre, les jeunes voient leur mission, et les personnes âgées réalisent leurs rêves.

Cette prophétie semble nous dire que l’avenir ne s’ouvre que grâce à ces rencontres : les jeunes peuvent redécouvrir leurs racines et, grâce aux jeunes, les personnes âgées retrouvent la capacité de rêver. Priver les personnes âgées de leur rôle prophétique, les mettre de côté pour des raisons purement productives, entraîne un appauvrissement incalculable, une perte impardonnable de sagesse et d’humanité : on coupe les racines qui permettent à la société de se développer sans se limiter aux besoins du moment présent.

Cette vision n’est pas une utopie abstraite ou une prétention naïve. Elle peut nourrir de nouvelles politiques de santé publique plus efficaces, mais aussi plus humaines, et des propositions originales pour un système de protection sociale en faveur des personnes âgées. Cela exige une éthique du bien public et le principe du respect de la dignité de chaque individu, sans distinction, qui sera un témoignage de la vérité profonde de l’être humain.

Rédaction SRP

Photo : Monkey Business Images / Shutterstock

Source : Origins, 25 février 2021, vol. 50, n° 39

 

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