La cardinla Sarah démissionnaire

La nouvelle a fait la une de nombreux médias catholiques, aussi bien dans le monde anglophone que dans le monde francophone : le pape a accepté la démission du cardinal Sarah, préfet de la Congrégation pour les sacrements et le culte divin plusieurs mois après que celui-ci a atteint la limite d’âge et qu’il a soumis sa lettre de renonciation au Saint-Père. Et un grand nombre de ces journaux de relever certaines circonstances pour relancer leur couplet habituel sur une opposition entre le cardinal et le pape François…

«Nous nous retrouverons très vite à Rome et ailleurs». C’est par cette phrase en forme de rendez-vous publiée sur Twitter que le cardinal Sarah, préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements, a annoncé le 20 février l’acceptation par le pape de sa démission. 75 ans depuis juin 2020, Mgr Sarah était le plus ancien prélat africain au Vatican, nommé à la tête du département de la liturgie par le pape François en novembre 2014. Il avait été auparavant président du Conseil pontifical Cor unum et secrétaire de la Congrégation pour l’Évangélisation des peuples, charges qui lui ont permis d’exercer une très grande influence sur ses frères évêques en Afrique pour toutes les questions pastorales. Il fut considéré comme papabile lors du conclave de 2013 qui a élu le pape François.

Né en 1945 dans le nord de la Guinée dans une famille très modeste d’agriculteurs animistes, le jeune Robert Sarah découvrit sa vocation en fréquentant une mission des Pères spiritains proche de chez lui. «Quand je pense au milieu animiste profondément attaché à ses coutumes d’où le Seigneur m’a tiré pour faire de moi un chrétien, un prêtre, un évêque, un cardinal et l’un des proches collaborateurs du pape, je suis envahi d’une grande émotion», confiait-il en 2015 à Nicolas Diat dans un livre d’entretiens.

Ordonné prêtre en 1969 pour le diocèse de Conakry, envoyé pour des périodes d’études en Côte d’Ivoire, en Guinée, en France, au Sénégal, à Rome et à Jérusalem, il devint à 34 ans, en 1979, le plus jeune évêque au monde. Il exerça cette responsabilité sous la dictature marxiste d’Ahmed Sékou Touré (1958-1984), à laquelle il opposa une résistance déterminée, voire héroïque, maintenant l’unité de l’Église en pleine persécution du clergé et des laïcs catholiques. Les missionnaires furent alors chassés du pays, et tous les biens de l’Église nationalisés. Des espions écoutaient les homélies des prêtres, qui risquaient d’être arrêtés.

Mgr Sarah, dont tous les faits et gestes étaient rapportés au dictateur, fut pendant des années dans le viseur du régime, très gêné par les prises de position du jeune évêque, qui reprochait régulièrement au gouvernement d’être responsable de la grande pauvreté du pays et de monopoliser le pouvoir. «Le pouvoir use ceux qui n’ont pas la sagesse de le partager», avait-il notamment lancé au dictateur, ce qui ne lui fut pas pardonné. Son opposition lui valut de se heurter à la classe dirigeante du pays, mais d’être soutenu par les classes populaires. En 1984, peu avant sa mort, Sékou Touré avait établi une liste de personnalités qui contrariaient ses plans et qu’il projetait de faire exécuter. En tête figurait l’archevêque de Conakry.

Un prélat au langage direct

Au cours de son mandat à la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements, le cardinal Sarah s’est construit la réputation d’un homme franc, au langage direct, parfois tranchant, s’exprimant sans langue de buis sur les questions aussi bien ecclésiales que d’actualité générale. Lors du premier synode sur la famille en 2014, il s’opposa à ce qu’il qualifia d’efforts des médias «pour pousser l’Église à changer sa doctrine» sur les unions homosexuelles. Lors de celui de 2015, il déclara que «ce que le fascisme et le communisme nazis étaient au XXe siècle, les idéologies occidentales sur l’homosexualité, l’avortement et le fanatisme islamique le sont aujourd’hui».

Si ses trois livres (Dieu ou rien en 2015, La puissance du silence en 2016 et Le soir approche et déjà le jour baisse en 2019) lui ont acquis une large audience dans le monde catholique, Mgr Sarah s’est trouvé au centre d’une controverse pour un ouvrage co-écrit avec le pape émérite Benoît XVI, intitulé dans son édition française Des profondeurs de nos cœurs, célibat et crise de l’Église catholique (Fayard, janvier 2020). Publié alors que le pape s’apprêtait à donner, début 2020, une exhortation apostolique après le synode sur l’Amazonie, au cours duquel fut discutée la possibilité d’ordonner des hommes mariés, ce livre défendait avec force le célibat des prêtres : «Il y a un lien ontologico-sacramentel entre le sacerdoce et le célibat. Tout amoindrissement de ce lien constituerait une remise en cause du magistère du concile et des papes Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI. Je supplie humblement le pape François de nous protéger définitivement d’une telle éventualité en mettant son veto à tout affaiblissement de la loi du célibat sacerdotal, même limité à l’une ou l’autre région», écrivait-il.

La polémique porta moins sur le contenu du livre que sur sa présentation et visa principalement le pape émérite : en couverture figuraient les photos de Benoît XVI et du cardinal Sarah, ce qui suscita des déclarations contradictoires sur l’implication réelle du pape émérite dans le projet. Certains y virent une immixtion dans le pontificat du pape François, d’autres une offensive de la frange traditionaliste de l’Église. Benoît XVI demanda que son nom soit retiré de la couverture du livre, ainsi que de l’introduction et de la conclusion co-signées. Mais la presse s’était déjà lassée «de dépeindre le livre comme un sabotage ou manœuvre hostile contre le pape François, et la ligne que Sarah et Benoît ont épousée était – en gros et de manière générale – celle que François lui-même avait tracée et à laquelle il a finalement adhéré dans le sillage du Synode extraordinaire pour l’Amazonie dans lequel la question du célibat était un point majeur», analysait alors le Catholic herald.

«Qui est contre le pape est hors de l’Église»

Faut-il chercher dans les circonstances de la démission de Mgr Sarah les signes d’un malaise, la confirmation d’une opposition de sa part au Souverain Pontife ? Certains commentateurs sont enclins à les sur-interpréter : «Tout comme le communiqué de presse annonçant le départ de Sarah, l’article du 20 février sur le sujet, publié sur le site officiel Vatican News, était inhabituellement concis, avec seulement deux paragraphes résumant brièvement la carrière du cardinal», note par exemple le National Catholic Reporter. «Il n’est pas surprenant qu’à Rome, le pape remplace le cardinal à ce poste clé, qui supervise la célébration de la liturgie dans l’Église, peu après que le cardinal Sarah a atteint l’âge de la retraite. Mais l’absence d’un remplacement immédiat est inhabituelle», note America Magazine. Et le même journal de revenir sur la thématique d’une opposition Sarah/François : «Un certain nombre de déclarations publiques du cardinal sur la liturgie et d’autres sujets reflétaient une vision traditionaliste pré-Vatican II contrastant parfois ouvertement avec l’orientation donnée par le pape François, qui continue à mettre en œuvre les enseignements du Concile Vatican II. Un exemple public de cette situation est la réticence du cardinal, pendant de nombreux mois, à publier le décret du pape qui permettait de laver les pieds des femmes lors de la liturgie du Jeudi Saint», explique-t-il.

Les accusations de «dissidence» plus ou moins ouverte, le qualificatif d’opposant à François – le journal La Croix va jusqu’à prêter à un «bon observateur du Vatican» l’expression de «dissidence obéissante» pour caractériser son attitude –, Mgr Sarah les a toujours fermement réfutés. En octobre 2019, il mettait ainsi en garde ceux qui l’opposaient au pape : «Ceux qui m’opposent au pape ne peuvent présenter une seule de mes paroles, une seule de mes phrases ou une seule de mes attitudes en soutien à leurs affirmations absurdes et, je dirai, diaboliques. Qui est contre le pape est hors de l’Église.»

Car Mgr Sarah est avant tout un grand spirituel et un pasteur. En avril 2020, en pleine pandémie, ne déclarait-il pas au magazine Valeurs actuelles que les malades et les mourants ne peuvent pas être privés de l’assistance sacramentelle d’un prêtre : «Les prêtres doivent faire tout leur possible pour rester proches des fidèles. Ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour aider les mourants, sans compliquer la tâche des soignants et des autorités civiles. Mais personne n’a le droit de priver un malade ou un mourant de l’assistance spirituelle d’un prêtre. C’est un droit absolu et inaliénable1» ?. De même, avant l’annonce de son départ, il venait de publier des instructions pour que la célébration de Pâques se déroule en 2021 «de la manière la plus efficace possible pour nos communautés, tout en respectant le bien commun et la santé publique».

Mais il suffit de relire ses livres pour se convaincre que Mgr Sarah est avant tout un grand serviteur de l’Église, persuadé qu’un monde qui oublie Dieu va à sa perte, exhortant l’Église à remettre le Christ au centre, invitant à une véritable résistance spirituelle, rappelant sans cesse que seul le Christ est l’Espérance du monde : «Je suis entre les mains de Dieu. Le seul roc, c’est le Christ», dit-il dans le Tweet annonçant son départ.

Laure-Marie de Synthe

Photo : M. Migliorato / CPP / CIRIC


1 – Propos rapportés dans Aciafrique.

 

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