Livre de Christophe Guilluy

Issu d’un milieu populaire – naissance en Seine-Saint-Denis et jeunesse dans le 20e arrondissement de Paris –, le géographe Christophe Guilluy consacre une œuvre déjà abondante à l’étude des Fractures françaises, et de La France périphérique (titre de deux de ses livres). Étudiant les ravages de la mondialisation et de l’immigration sur une «France d’en bas» de plus en plus précarisée et rejetée aux périphéries» – petites villes et campagnes –, il est ostracisé par le milieu universitaire qui l’accuse de «néo-conservatisme à la française» (Michel Lussault), voire de «valider implicitement la théorie du Front National» (Olivier Galland).

Son dernier ouvrage, Le temps des gens ordinaires, poursuit dans cette veine, qui redonnera espoir aux amoureux de cette France populaire «invisibilisée» par les élites et horripilera ceux qui pensaient en avoir fini avec ce ramassis de ringards.

Le succès des mouvements réputés «populistes», comme les Gilets Jaunes en France, le Brexit au Royaume-Uni ou encore l’élection de Donald Trump en 2016 – témoigne en effet de ce que les petites gens n’ont pas encore dit leur dernier mot.

Matraquée par tout ce qui fait fonction de penser et de s’exprimer officiellement («sophistes professionnels, universitaires, politiques et syndicalistes», qui ont «substitué la parodie de procès au débat contradictoire»), «ethnicisée», c’est-à-dire renvoyé au statut infamant de «petits-blancs racistes», cette France modeste entend seulement continuer à vivre dans un environnement où ses valeurs restent des références majoritaires. Ses succès affolent la «classe dominante» : face aux Gilets jaunes, la police a blessé en quelques mois autant de manifestants qu’en vingt ans, avant qu’ils ne soient récupérés par les gauchistes institutionnels et les syndicats, puis noyés dans un «Grand Débat» visant à atomiser leur contestation.

Les «gens ordinaires» n’en peuvent plus de ce progressisme, «armes de classe» entre les mains d’une élite «hors sol», «sécessionniste», passée du «social» au sociétal », au green washing, au diversity washing, pour le plus grand bonheur du marché… Mais, «entre la surface et les profondeurs anthropologiques de la société, il faut choisir».

À la société totalitaire du «meilleur des mondes» qui se met en place, le mode de vie des gens ordinaires est le meilleur antidote. Ils sont réalistes, enracinés, croient aux frontières… «La mécanique des gens ordinaires n’annonce ni une société idéale ni le cauchemar d’un monde dystopique : elle est cohérente avec les limites du monde» (p. 133).

L’ascenseur social, dit-on, est cassé. C’est surtout vrai pour eux, qui habitent souvent les campagnes : les chiffres nous apprennent en effet qu’il fonctionne mieux en Seine-Saint-Denis que dans la Creuse. Mais c’est peut-être plus la conséquence de l’effondrement du niveau culturel des «élites», en fait «une petite technostructure qui se prend pour une élite», que de la difficulté de monter. Le peuple se coupe d’elle car il n’a pas envie de lui ressembler, préférant rester ce qu’il est.

«Le nihilisme des classes dominantes, conclut l’auteur, bute sur une réalité “incontournable”. Les gens ordinaires ne veulent pas disparaître et ils vont continuer à se battre pour assurer leur existence».

Ce très beau message d’espérance conclut un livre qui n’est certes pas écrit dans une perspective particulièrement chrétienne, mais dans lequel le chrétien peut sans peine se retrouver.

Christophe Guilluy, Le temps des gens ordinaires, Paris, Flammarion, 2020, 200 pages.

Jean-François Chemain

 

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