L'affaire Navalny

Dans l’affaire Navalny, qui vient d’accaparer l’attention des médias et a donné lieu aux habituelles réactions d’indignation, tout accuse Poutine. Et l’on ne manque pas de le faire. Pourtant, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples. Éclairages de François Martin.

À la lecture de sa biographie déjà bien fournie1, alors qu’il n’a encore que 44 ans, on se dit qu’Alexeï Navalny est incontestablement un politicien très actif et talentueux. Condamné à de multiples reprises dans des procès autant politiques que de droit commun (pour détournement de fonds entre autres), force est de constater qu’il a su rebondir à chaque fois avec une force de caractère, une imagination et un activisme hors du commun. Dès qu’il est sorti de prison, il a immédiatement recommencé à harceler le pouvoir – ou à essayer de le faire – en créant des associations et des blogs, en se présentant aux élections législatives, municipales (à Moscou) ou présidentielles, en s’exprimant pour critiquer les dirigeants.

La relative mansuétude du pouvoir russe

Ce qui est véritablement frappant – et la réalité des faits observés oblige à le dire –, c’est la «mansuétude» relative dont il semble faire l’objet, malgré ses multiples tentatives, de la part du pouvoir russe. En effet, alors que dans ce pays, les autorités auraient évidemment tous les moyens de le condamner à des peines extrêmement lourdes, comme elles ont su le faire en leur temps avec les oligarques, on constate que, pour ce qui concerne Navalny, on l’a laissé agir à chaque fois qu’il était libre et, lorsqu’on l’a condamné, les peines ont toujours été de courte durée, quand elles n’ont pas été raccourcies ou limitées au sursis2. Ceci peut s’expliquer par plusieurs raisons.

Si la presse occidentale – la presse française en particulier –, qui adore les opposants et les dissidents (à condition que ce ne soit pas chez elle) en fait un si grand cas, il n’est pas tellement populaire en Russie. Quand il fut candidat à la dernière élection présidentielle de 20183, les intentions de vote en sa faveur n’ont pas excédé 2 %, alors que celles pour Poutine étaient supérieures à 60 %4. Il est certain, à ce titre, nonobstant le dénigrement systématique dont il fait l’objet à l’étranger, que les Russes font encore massivement confiance à Poutine. Après la période communiste, puis celle, dramatique, de la perestroïka5 et des oligarques, il représente encore pour eux une sécurité politique et sociale très appréciable, et ce n’est pas le spectacle de la faiblesse et de l’impuissance européenne, ni celui des dernières élections américaines, qui les feront changer d’avis. Son socle politique reste très solide.

Pour la raison qui précède, on peut penser que le pouvoir considère plus Navalny comme un «roquet» politique, un petit activiste bien appuyé à l’étranger, mais peu influent dans le pays6, en somme un individu peu dangereux, à qui il ne conviendrait pas de donner trop d’importance, et dont il ne faut certainement pas faire un martyr, ce qui serait une erreur magistrale. Il est même possible que les dirigeants russes se soient servis de lui, en tout cas jusqu’à son empoisonnement, pour tenter de donner d’eux-mêmes, à peu de frais, une image plutôt «amicale». «Voyez-vous, on ne le maltraite pas trop», auraient-ils pu dire… Après tout, en 2010, appuyé par Gary Kasparov, il a pu aller étudier à Yale, alors même qu’il dénonçait déjà, à l’époque, la corruption du pouvoir russe.

Un empoisonnement qui interroge

Pour cette raison, son empoisonnement, en août 2020, ne cadre pas du tout avec la stratégie de contrôle appliquée jusque-là à son encontre. Au vu de l’homme, de son passé, de sa position, et surtout du rapport de puissance entre lui et le pouvoir, un assassinat – manqué qui plus est – était à l’évidence la dernière des choses à faire pour Poutine. Contrairement à ce que la presse tente de faire croire, il n’avait certainement, jusqu’ici, rien à craindre de cet homme7. Pourquoi, dans ces conditions, avoir pris ce risque ? Pourquoi avoir permis que Navalny soit transporté de nouveau en Allemagne ? Aujourd’hui, même s’il est retourné en prison en Russie pour purger une peine antérieure, il a incontestablement, par cette affaire, acquis du crédit politique, à l’intérieur comme à l’extérieur8. Tout cela n’a pas beaucoup de sens, et ne «colle» pas avec le style froid et calculateur du pouvoir poutinien.

Si l’on admet cette incohérence, on doit se demander quelles auraient pu être, par ailleurs, les causes de cet empoisonnement. Il y a plusieurs explications possibles.

D’abord, si Poutine n’avait vraiment aucune raison d’agir de la sorte, on ne peut exclure que certains de ses services aient voulu faire du zèle. Ce sont des choses qui arrivent9… Dans ce cas, ils ont dû prendre une sacrée «soufflante» !

Une autre possibilité est qu’il ait gêné d’autres personnes (et c’est certainement le cas !), et que l’on ait cherché à l’éliminer pour cette raison. En effet, il n’a pas seulement attaqué le Président, mais aussi, et souvent, la corruption autour du pouvoir. Et si les Russes sont, encore aujourd’hui, largement «poutinistes», ils sont beaucoup plus critiques envers le «système» qui l’entoure. Se pourrait-il que certaines grandes fortunes, que certains politiques, aient pensé qu’il en faisait trop ? Se peut-il même que certains hommes politiques aient trouvé qu’il marchait trop sur leurs plates-bandes10 ? Rien, vraiment, ne permet de l’exclure.

Une troisième explication possible est qu’à travers cet événement, on cherche à nuire à Poutine, en altérant ses relations avec l’Europe, et ceci est tout à fait plausible. En particulier, il existe aujourd’hui un enjeu formidable, où la Russie et l’Europe sont en affaires, c’est celui du gaz. Comme on le sait, le gazoduc North Stream 1, mis en service entre la Russie et l’Allemagne en 2012, doit être suivi par North Stream 2, qui doit en doubler la capacité11. Cette construction a été interrompue en 2019, suite aux sanctions américaines. Au moment où les gisements de gaz se multiplient à travers le monde, la position jusqu’ici dominante de la Russie est contestée par de nombreux et très grands acteurs. Le second «amarrage» de l’Europe, par ce gazoduc, à ce pays serait incontestablement pour lui un immense succès stratégique. À l’inverse, le fait que ce projet soit interrompu, ou même qu’il trébuche, serait une défaite retentissante et un succès pour ses concurrents.

Face à de tels enjeux, ne peut-on penser que la mise en scène d’un attentat contre Navalny pourrait être utile ? Et que compte la vie d’un homme dans ce contexte ? On ne peut exclure cette hypothèse. On remarquera d’ailleurs qu’en l’absence de preuves tangibles, Angela Merkel s’est bien gardée de faire de la surenchère, en enjoignant seulement les Russes, à l’époque, à «enquêter dans les moindres détails et en toute transparence». On pouvait difficilement faire plus diplomatique…

Apparemment, tout accuse Poutine dans cette affaire. Mais à y regarder de près, on voit que les choses ne sont pas si simples. En politique étrangère, les choses sont toujours extrêmement complexes. Il faut aller au fond des choses, avec beaucoup d’humilité, pour tenter de comprendre. À l’inverse, hurler avec les loups est très facile…

François Martin

Photo : Kremlin.ru, Mitya Aleshkovsky / Wikimedia Commons


1 – Voir Wikipedia.

2 – Par exemple, lors du procès pour détournement des fonds d’Yves Rocher Vostok, filiale du groupe français de cosmétiques, son frère Oleg écope de 3 ans et demi de prison, alors que lui-même n’a que du sursis.

3 – Mais il a ensuite été déclaré inéligible.

4 – Poutine fut ensuite élu avec 76 % des voix.

5 – La «réforme».

6 – Il faut cependant nuancer les choses et faire ici une différence entre Moscou, où il a tout de même fait un score très honorable, avec 30 % des voix aux municipales de 2013, et le reste de la Russie.

7 – Si Poutine a des opposants politiques, et il en a, comme tout dirigeant, ils sont masqués, et prêts à comploter, au sein de sa propre hiérarchie, et sans doute tout proches de lui. Eux sont un risque, mais pas Navalny.

8 – C’est pour cette raison, à l’évidence, qu’il a choisi de retourner dans son pays.

9 – N’est-ce pas, Charles Hernu ?

10 – Navalny, en effet, se présente comme très nationaliste, et même raciste, proche à la fois de l’extrême gauche et de l’extrême droite.

11 – Voir Wikipedia.

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

 

Réactions de lecteurs

■ «Excellent article ! M. Nalvany est bien plus un pur produit marketing qu’un leader d’envergure. L’absence de programme consistant, ses activités médiatiques de propagande à la fois populiste et gauchiste, tout cela sonne bien faux. Jusqu’à preuve du contraire, le peuple russe ne semble pas dupe et ne lui accorde guère de confiance…»

>> Revenir à l’accueil