Le tableau des Barbares

En l’an 9 ap. J.-C., sous le règne d’Octave Auguste, une alliance de tribus germaniques voit le jour pour affronter leur ennemi commun sous l’impulsion d’Arminius, un Chérusque ayant grandi à Rome et élevé au rang des equites1. C’est dans la forêt de Teutoburg que ces tribus défient Rome, passant au fil de l’épée trois légions commandées par le général Publius Quinctilius Varus. Tel est le sujet de la série allemande Barbares, créée par Andreas Heckmann, Arne Nolting et Jan Martin Scharf, produite par Gaumont et diffusée par Netflix, parfaite illustration du parti pris idéologique qui sous-tend actuellement les séries de Netflix, d’Amazon et de Disney.

La plateforme Netflix est désormais bien connue pour sa promotion de la culture LGBT+ et sa défense des minorités, et plus largement pour être le fer de lance des idées progressistes. Tout au long de sa série Barbares, elle déploie sa palette idéologique et son fonds culturel, l’apologie du tribalisme.

Un parti pris d‘autant plus regrettable que, pour les nostalgiques des péplums, nombreux sont ceux qui attendaient avec impatience cette nouvelle série. En effet, depuis Gladiator en 2000, rares (ou ratées) furent les apparitions des légions romaines sur nos écrans. Lors de sa parution, la bande annonce de Barbares était pleine de promesses, avec tous les ingrédients pour plaire aux amateurs de batailles antiques. Malheureusement, la série ne les tient guère, ni dans la forme ni sur le fond historique. Elle n’échappe pas aux biais idéologiques de notre époque.

Le Germain triomphe, la série succombe !

La série de six épisodes a suscité de vives critiques dès sa sortie, notamment de la part du public allemand2. De nombreuses raisons expliquent cet accueil réservé. Elles ne sont pas seulement historiques.

Les acteurs manquent de charisme et peinent à incarner de manière crédible des hommes et des femmes de l’Antiquité. Les personnages principaux, Arminius et Folkwin Wolfspeer (joués respectivement par Laurence Rupp et David Shüttter), endossent difficilement la peau d’un Germain tel que nous pouvons nous l’imaginer. Il est normal qu’une série cherche des acteurs qui passent bien à l’écran. Cependant, une intrigue vaut aussi par la performance des acteurs. Or Arminius, visage sans expression, donne l’impression de réciter un texte. Son jeu non verbal ne laisse rien paraître du cheminement mental qui le conduit à trahir Rome. Ce manque de profondeur de l’equites laisse – probablement à dessein – plus de place à sa femme, qui est le personnage clé des six épisodes.

Si la distribution est déficiente, la série est-elle sauvée par son scénario ? Sur ce point, les critiques aussi bien positives que négatives ne manquent pas3. Le scénario est manifestement écrit à marche forcée. La progression du climax4 est brutale et accouche d’une souris. La série semble ne pas vouloir raconter l’histoire de la bataille elle-même, qui ne dure que vingt minutes, pour un résultat mitigé.

Il faut cependant noter que Barbares fait l’effort de dialogues en latin du côté des Romains, une intention immersive non négligeable, et fait preuve d’une certaine qualité dans les costumes et les armures des légionnaires. Les décors ne sont pas nombreux, car la forêt occupe une place prépondérante, mais certains spécialistes admettent que la reconstitution du village chérusque est fidèle.

Cela ne rattrape pourtant guère l’interprétation, ni la mécanique cornélienne du triptyque amoureux Arminius-Thusnelda-Folkwin, ni la dramaturgie de la scène finale, où l’on voit Arminius justifier sa trahison devant une tête plantée sur une pique, qui n’est autre que celle de Varus (son père adoptif dans la fiction).

Certes, tout n’est pas à jeter, mais, avec cette série, nous voyons l’ambiguïté de l’adaptation des films et des séries historiques. L’Histoire, prise en tant que telle, pourrait-être intéressante. Malheureusement, le travail consistant à rendre ces événements historiques compatibles avec un scénario ne va pas de soi. En cherchant des ressorts dramatiques, les réalisateurs dénaturent les faits historiques.

Un énième navet historique ?

Qualifier cette série de navet serait malhonnête. Barbares ne transforme pas totalement la réalité historique, même si un historien pointilleux serait certainement plus sévère. Ce sont surtout les éléments introduits hors contexte qui révèlent son arrière-plan idéologique.

Globalement, les faits se sont déroulés comme la série les présente. Malheureusement, elle contextualise très mal la réalité de l’époque. L’intrigue, située dans un village, prend peu de recul par rapport à ce microcosme. Et la toile de fond historique en devient incompréhensible.

Cette toile de fond, que la série ne donne pas, est la suivante : Rome, ayant conquis la Gaule un demi-siècle plus tôt, doit contrôler ses frontières et les défendre contre les incursions des Germains qui passent sur son territoire pour mener des raids. Rome est donc confrontée à des groupes armés belliqueux. Cette réalité tord d’entrée le cou à l’idée d’un village germain opprimé sans raison.

Globalement, face aux Germains, Rome développe une stratégie de défense aux avant-postes. Pour se donner de l’espace, elle attaque et vient buter contre le maillage des tribus germaniques réparties en des centaines de petits villages dans une forêt impénétrable. Là où Rome pose le pied en Germanie, sa domination militaire et culturelle ne va pas de soi. Certaines tribus acceptent son autorité, mais d’autres s’y opposent, ce qui donne lieu au soulèvement dirigé par Arminius.

Comme toujours, l’Histoire est complexe, et opposer deux camps en deux blocs distincts s’affrontant frontalement est un raccourci facile. Or la série tombe dans ce piège manichéen (bons Germains contre méchants Romains). Cela conduit à une erreur historique majeure : l’armée romaine n’est pas allée mater un soulèvement de tribus, mais le gouverneur de Germanie a décidé de déplacer ses trois légions pour soutenir une tribu germanique alliée.

Comme toujours dans les conquêtes romaines, c’est le pragmatisme qui a joué, et les Romains intervenaient souvent à la demande (la guerre des Gaules en est le parfait exemple). Les Romains ont toujours su profiter d’une situation «géopolitique» complexe, attendant le moment opportun pour écraser la résistance adverse5. Le terreau de leur succès, ce furent avant tout les dissensions fortes qui existaient entre les tribus ou les cités d’une même zone géographique.

Présenter l’Empire romain comme un oppresseur systématique ne rend pas compte de cette complexité. Là où Rome est passée, spécialement dans les derniers siècles de la République et les premiers de l’Empire, elle est venue combler un vide chez des peuples dont l’agrégation culturelle en une force homogène était complexe. Il ne faut pas non plus oublier qu’à l’époque, Rome était dotée d’un réel «soft power» : nombreux étaient les peuples, les cités ou les tribus fascinés par ce qu’elle représentait et qui voyaient avec avidité ce que pourrait leur rapporter une collaboration avec les Romains. Parler «d’envahisseurs» pour les Romains est un peu simpliste : nombreux sont les peuples qui leur ont ouvert leurs portes !

D’autres éléments sont imaginaires. Par exemple, la filiation entre Arminius et Varus. Arminius, fils biologique de Segimer, chef des Chérusques, a été emmené très jeune à Rome comme rançon, avec son frère. Une pratique assez courante à l’époque pour s’assurer de la loyauté d’un vaincu. Les scénaristes y ont trouvé un ressort dramatique en créant de toute pièce une filiation entre l’equites et le gouverneur romain. En effet, Varus est présenté dans la série comme le père adoptif d’Arminius, lui ayant tout appris et tout apporté (éducation, rang social, stratégie militaire…).

Autre biais, le portrait fait des Romains, à travers Varus et ses hommes, comme des brutes épaisses, arrogantes et sûres d’elles-mêmes, qui viennent sans état d’âme jeter le trouble dans la vie idéale des «bons sauvages germains». La carte postale rousseauiste est d’ailleurs bien amenée. Nous sommes immergés dans un univers simple et sans contraintes apparentes, où la «liberté» est le maître-mot, où les fêtes sont des danses archaïques aux airs de transes mystiques, où le reste de la journée se passe entre l’élevage des chèvres, des courses dans les bois et des libations de bière.

Autre inexactitude historique sur laquelle s’appuie Barbares : Thusnelda, l’épouse d’Arminius, n’a eu – contrairement à ce que présente la série – aucun rôle militaire, politique ou religieux. Or, dans le feuilleton allemand, elle assume ces trois fonctions en un temps record. Dès le début, nous faisons la connaissance d’un personnage au fort tempérament, comme pouvaient en avoir à n’en pas en douter les femmes des tribus germaniques de l’époque, mais avec des comportements de femmes modernes… Les créateurs de Barbares en ont fait la pièce maîtresse de la série, au détriment de l’Histoire. Thusnelda provoque l’événement déclencheur, soulève les tribus par son charisme quasi mystique, enfile ses guêtres pour affronter trois légions romaines dans la forêt.

Toutes ces interprétations sont autant de partis pris pour regarder l’Histoire avec un prisme idéologique qui n’a rien de neutre.

Une série historico-idéologique

Barbares, comme son nom l’indique sans équivoque, met en scène les peuples d’outre-Rhin, qui n’ont pas été «civilisés» par l’Empire romain (comprendre : par l’Occident). En effet, Rome, c’est l’Occident. C’est le terreau commun de l’histoire européenne. De l’Angleterre à la Roumanie ou à l’Espagne, tous les pays d’Europe partagent de près ou de loin ce fonds culturel.

L’Empire de Rome est le fruit de la longue conquête d’un monde fragmenté politiquement. Son héritage, c’est une culture fondée sur les racines de la philosophie grecque, enrichie d’un génial système politico-judiciaire.

Jusqu’au Gladiator de Ridley Scott, la culture contemporaine avait encore cette forme d’admiration pour ce que représentait Rome, car elle y voyait une matrice de l’idéal d’ordre, de vertu, d’abnégation au service de cette puissance souveraine et universelle dont nous sommes les héritiers. Avec Barbares, la donne a changé. Rome, cet Occident en marche, met en péril un monde fragmenté, païen, tribal, où chaque microcosme est exalté en un Absolu qui se suffit à lui-même et qui refuse toute ingérence extérieure.

Toutes ces interprétations anachroniques ne sont pas en phase avec la réalité historique, mais le sont en revanche avec l’idéologie de notre époque.

D’abord, la destruction de la figure du père. La filiation imaginée par les créateurs allemands pour ajouter du pathos est aussi une manière de détruire la figure du père comme celui qui enseigne, qui apprend, qui lègue à la fois une identité et une condition. Arminius est une sorte de nietzschéen avant l’heure, qui déconstruit son héritage pour revenir à ces origines profondes. Il est stupéfiant de ne pas voir dans la série en quoi la formation militaire romaine d’Arminius lui a permis de devancer et de tromper toute la chaîne de commandement des Romains. C’est en tant que militaire romain qu’Arminius bat Varus, pas en tant que guerrier germanique.

Ensuite, le rôle de Thusnelda, érigée en figure de proue de la révolte. L’Histoire n’est pas avare de femmes qui ont mené des conflits, prenant parfois la tête des armées (Æthelflæd, Blanche de Castille, Jeanne d’Arc…). Avec Thusnelda, il n’en est rien. La volonté des auteurs allemands est de présenter ce personnage avec un filtre idéologique. Ils font passer au chausse-pied l’image anachronique d’une Thunselda femme libre et moderne, rempart contre l’ingérence et l’oppression romaines, avec son patriarcat abject. En effet, dès le premier épisode, Thusnelda est promise par Segestes, son père, à un chef germain, Hadgan. Or nous apprenons par la suite que celui-ci est pratiquement romanisé (c’est le seul à être rasé de près…) et qu’il est prêt à toutes les bassesses pour assouvir sa soif de pouvoir en se vendant aux Romains.

Malheureusement, la démonstration est peu crédible. Difficile de croire, en effet, qu’une jeune femme de cette époque pouvait par un simple discours rallier à sa cause des tribus alliées et s’élancer à corps perdu sans un entraînement militaire poussé dans une bataille rangée contre une des meilleures armées de tous les temps, quand bien même celle-ci n’était pas dans son meilleur jour. De plus, il y a fort à parier qu’une jeune fille d’un village chérusque eût été honorée d’un mariage, fût-t-il arrangé, avec un chef voisin, plutôt qu’avec le tailleur de cure-dent de la maison d’à côté.

Enfin, nous constatons que tous ces éléments sont reliés entre eux par un fil rouge, qui n’est autre que l’apologie du tribalisme. Les auteurs n’ont même pas pris la peine de le maquiller tant les dialogues sont explicites. Le père biologique d’Arminius, Segimère, lui affirme «qu’un barbare n’abandonne pas son peuple». Comprendre : nous, un peuple qui vit encore sociologiquement en tribus autonomes. Il n’est pas sûr que les Chérusques se dénommaient eux-mêmes «barbares», un concept gréco-romain, qui désignait avant tout ceux qui parlaient une autre langue.

À la mode de chez nous…

Barbares est ainsi représentatif de ces séries historiques faisant peu de cas de la pertinence des éléments qui composent l’Histoire et tombant dans des anachronismes qui la piétinent pour mettre sur un piédestal les fantasmes idéologiques de notre époque. Elle renforce l’idée qu’à travers la défaite romaine de Teutoburg, c’est l’Occident et non l’Empire en tant qu’ensemble européen qui est visé. Car pour l’Allemagne, championne de l’Europe, il serait inconcevable de tomber dans de l’euroscepticisme. Cependant, s’unir pour rejeter l’«occidentalité» et conserver sa structure sociale repliée sur elle-même, c’est toute la thèse des auteurs, conscients ou non de la portée idéologique de leur interprétation de l’Histoire.

Dans Barbares, la tribu est érigée en microcosme idéal, à l’intérieur de laquelle tout est permis, mais dans laquelle une autorité extrinsèque ne doit pas pénétrer. C’est une fois de plus une entreprise déconstructiviste : ce qui est visé, c’est la perception occidentale de Rome. Cela fait écho à notre monde actuel, où le particularisme est la norme et le communautarisme la seule boussole des peuples dépossédés de leurs repères socio-culturels et de leur Histoire.

Avec cette série, le progressisme s’est trouvé de nouvelles armes pour réécrire l’Histoire, via ces plateformes de streaming payant (Netflix, Amazon, Disney+). Ces diffuseurs sont en effet très actifs pour la production de ces films/séries aux thématiques historiques idéologiques.

Car Barbares n’est pas un cas isolé. D’autres séries surfent sur une vision de l’Occident biaisée par le même prisme idéologique moderne. Dans ces séries, tous ceux qui représentent l’Europe en tant que civilisation occidentale sont toujours présentés de manière désavantageuse, avec un mépris pour leurs coutumes, leurs croyances, leurs modes de vie, alors que c’est précisément cette culture gréco-romaine devenue chrétienne qui a forgé le rayonnement de la civilisation européenne. Les séries Vikings, ou même The Last Kingdom, relatant les incursions et invasions scandinaves et danoises en Angleterre et en France, exaltent avant tout le mode de vie des hommes du Nord, opposé à une morale chrétienne présentée de manière rigide, rétrograde, sans saveur. Cela se vérifie encore avec Frontier, où nous suivons les péripéties des trappeurs d’Amérique du Nord et où les Anglais sont tous plus ignobles les uns que les autres. C’est aussi sans compter avec les séries-documentaires Rise of Empire, Ottoman, Tzar, toutes peu ou prou à charge contre l’Occident.

C’est ainsi que l’Histoire nous est contée. Elle n’est pas flatteuse pour le génie européen, et elle prend soin d’annihiler tout sentiment de fierté que pourraient nous inspirer les exploits de nos ancêtres.

Netflix, avec ses séries historiques, participe insidieusement à la «Cancel culture». Elle redéfinit l’idée que nous nous faisons de notre passé. Elle efface peu à peu de l’imaginaire collectif le fait que l’Europe s’est bâtie sur l’extraordinaire fécondité de sa culture chrétienne, dont le soubassement civilisationnel demeure l’Empire romain.

Pierre-Thomas Boutet

 


1 – Les equites sont l’ordre équestre chez les Romains, une sorte d’ancêtres des chevaliers médiévaux.

2 – Voir la critique de Barbares sur allocine.fr.

3 – Globalement, la presse a apprécié la série, sans convaincre pour autant les plus exigeants sur le plan scénaristique et historique (Voir sur premiere.fr).

4 – Terme employé en littérature et dans les arts en général, «climax» désigne au cinéma une apogée du scénario, où le héros est confronté à une situation ultime, sans retour possible, qui le conduira au dénouement final.

5 – Yann Le Bohec, historien et épigraphiste, professeur émérite à l’université Paris IV-Sorbonne, explique dans une conférence donnée à Bordeaux le 20 octobre 2017 comment Rome, en passant des alliances, adopta «une stratégie offensive sans le dire» et attaqua quand ses alliés étaient en difficulté. Stratégie éprouvée dans de nombreux conflits (voir clionautes.org).

 

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