Livre de la "Falilia Grande"

C’est l’histoire d’une grande famille qui aime débattre, rire et danser, qui aime le soleil et l’été. Et les mœurs libres, très libres. Mais c’est surtout le récit d’une femme, Camille Kouchner, qui ose enfin dire ce qui a longtemps fait taire la «familia grande», l’inceste subi par son frère jumeau de la part de leur beau-père, l’universitaire et politologue renommé Olivier Duhamel, dans les années 1980. Une femme qui est peu à peu étouffée par «l’hydre de la culpabilité». Mais pourquoi cette culpabilité, puisque l’esprit de années 1960 nous a libérés ?

Un livre atroce ! Une souffrance indescriptible ! Une écriture pudique ! Une maîtrise du style impeccable ! Tel est le premier livre1 que Camille Kouchner, la fille de Bernard Kouchner, médecin et homme public (ministre dans les gouvernements de François Mitterand, de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy), et d’Évelyne Pisier, professeur de droit public et politologue française, idéaliste d’une gauche à la Castro, qu’elle loue avec une «admiration naïve» et avec qui elle eut une liaison pendant quatre ans.

Jouir sans entraves…

Dans sa première partie, le livre nous plonge dans le climat libertaire des années 1960, principalement dans la «révolution» de mai 1968. On vit au sein d’une euphorie de tendresse, de caresses, de touchers «innocents», surtout pendant les vacances à Sanary-sur-Mer (Var). On y vit nu ou à peine vêtu. On fait pipi dans l’herbe. Surtout, on ne porte pas de culottes. Tout est permis. Comme on le sait, «il est interdit d’interdire». À la mer les normes, les injonctions, les remontrances. Chacun jouit de son corps et du corps de l’autre. On s’apprend l’une à l’autre, quand on est une fille, comment provoquer un orgasme sur la selle de son vélo ou sur celle d’un cheval.

Le seul mot d’ordre est : liberté. Du matin au soir, on joue, on discute de tout, de culture, de politique – la gauche est au pouvoir –, on refait le monde. Les discussions sont souvent violentes. On quitte la table, mais on reviendra demain. On mangera un morceau, on boira, on ira se baigner. Les enfants écoutent, comprennent qu’il faut surtout apprendre à parler et que dire son mot, le placer dans une conversation d’adultes, c’est ce qui permettra de vivre dans ce monde de fous. En attendant, le soir venu, on danse jusqu’à l’épuisement. Le rock, c’est pour les jeunes. Le slow, interminable, c’est pour les «vieux». Ça chatouille et c’est si agréable ! Et ça dure des heures. Les enfants apprennent à se donner des «pelles2». On est riche, on est libre. La vie est belle, si belle !

La tendre Évelyne épouse Bernard en 1970. Bernard est médecin, mais c’est surtout un homme politique. Bernard est un colérique ; il crie, il manifeste avec fureur ses vouloirs, il fait peur. Le couple a trois enfants : Colin, né en 1970, et les jumeaux Victor et Camille, nés en 1975. Ils auront toujours peur de leur père.

Les parents d’Évelyne, Paula Caucanas et Georges Pisier, vivent en Indochine où ils ont eu trois enfants : Évelyne, née en 1941, Marie-France, née en 1944 et Gilles, né en 1950. Georges Pisier est haut fonctionnaire, administrateur en chef des Affaires d’outre-mer, gouverneur en Indochine de 1943 à 1950, réputé de droite et maurassien. Ce grand-père, Camille, ne le rencontre qu’une fois. Elle aurait bien voulu le retenir et lui dire, du haut de ses 10 ans : «Reste-là, j’ai besoin de toi !» Mais il a disparu, disparu pour se tuer «au pistolet, comme un con». Cela se passa en 1986 ; Camille allait avoir 11 ans. Ses propres parents se disputent sans arrêt et vont bientôt divorcer. Elle n’a plus de père. Et sa mère proclame : «Il avait bien la liberté de se tuer». La liberté, toujours la liberté !


C’est le monde du féminisme, de la drogue, de l’indépendance, de l’indifférence de l’amour. On s’aime pour un temps. On divorce. C’est la liberté !


Il reste Paula, la grand-mère adorée, qui aimait Giscard et parlait politique. Qui disait à sa petite-fille : «Ouvre les yeux, ma Camille, ne les ferme surtout pas. Étudie, mais surtout n’oublie pas de séduire. Il faut savoir jouir de leurs codes. Les garçons à tes pieds ! Liberté, Liberté !» Pour Camille, Paula, c’est l’ouverture sur l’Orient, l’Indochine, Nouméa, mais aussi le Chili. C’est aussi le monde du féminisme, de la drogue, de l’indépendance, de l’indifférence de l’amour. On s’aime pour un temps. On divorce. C’est la liberté ! Paula, c’est la femme qui s’habille ou se déshabille où elle veut et comme elle veut. Elle peut recevoir ses petits-fils à poil – «Qu’est ce que cela peut bien faire ?» C’est le monde de la liberté. Mais aussi celui de la tendresse, de l’attachement. C’est la gaîté et la générosité. «N’oublie pas d’être tenace et combative, mais pas pour rien. N’oublie pas de réfléchir. Toujours ! N’arrête jamais de réfléchir. Même quand tu danses, même quand tu ris. Surtout quand tu ris. Surtout pour rire. Réfléchir, ça peut être drôle, tu sais.»

Paula s’est tuée juste après 1988. Elle avait 64 ans. Camille allait avoir 13 ans. Et Camille en fut en profondément perturbée. Elle hurla de douleur. C’était trop tard.

Évelyne se met en couple avec Olivier Duhamel en 1984 et ne divorce de Bernard que peu de temps après. Le beau-père est beau, gentil, séduisant. Camille, qui n’a déjà plus de «père», n’a plus de mère. Et pourtant, comme elle l’aimait, cette mère. Elle la caressait, se blottissait dans son cou, respirait son parfum. Pourtant, Camille sentait que rien ne serait plus comme avant. Car il y avait Victor, son frère jumeau. Elle découvre les visites du beau-père dans la chambre de Victor. Elle comprend. Le beau-père vient la voir après avoir quitté Victor. Il semble s’intéresser à elle. Il la caresse, lui dit de ne pas dormir avec des culottes, lui parle de ses études, lui dit qu’il faut prendre soin d’Évelyne. Il devine qu’elle sait. Il faut qu’elle se taise. Elle se tait.

L’entrée dans «l’hydre de la culpabilité»

Déchirée entre son amour pour sa mère et son amour pour Victor, Camille entre dans ce qu’elle appelle «l’hydre de la culpabilité». L’hydre qui fait d’elle sa proie ! Elle l’enserre, dévore sa vie intérieure. Faut-il parler ? Victor lui-même ne dit rien. Victor se tait lui aussi. Le creux du «non-dit» instaure son vide. Les parents Duhamel adoptent deux enfants du Chili, Luz et Pablo, que Camille traite comme un petit frère et une petite sœur. Évelyne sombre dans l’alcool. Victor finit par faire une confidence à sa sœur et lui dire son secret. Mais il ajoute : «Maman est trop fatiguée, on lui dira plus tard.»

Une vague accusation a été portée contre le beau-père au sujet d’une fille de 20 ans. Malgré une «main-courante», elle a été rejetée. La fille avait exagéré. Le beau-père, par son charme et sa séduction, continue à «enraciner le silence». Chez Camille, la culpabilité augmente : «La culpabilité est comme un serpent. On s’attend à ce qu’elle se déploie comme en réaction à certains stimuli, mais on ne sait pas toujours quand elle viendra vous paralyser. Elle fait son chemin, trace ses voies». Camille ploie sous la culpabilité et, par lassitude, elle «abandonne» Victor. Elle tente de s’étourdir dans de nouvelles amitiés. Rien n’y fait. Elle a 15 ans, mais elle fume comme sa mère. Elle joue la comédie.


«La culpabilité est comme un serpent. On s’attend à ce qu’elle se déploie comme en réaction à certains stimuli, mais on ne sait pas toujours quand elle viendra vous paralyser…»


Tout va bien ! On s’amuse toujours à Sanary. On se couche très tard. On se lève à 13 h, pour déjeuner. Peu à peu, Camille s’imagine qu’elle doit protéger son beau-père. «Parce que toute mon enfance, toute mon adolescence, après les suicides, mon beau-père m’a portée. Parce qu’il savait ce que murmurait Paula, ce que m’apportait ma mère, ce qu’était Marie-Fance pour moi. Parce qu’il essayait tant bien que mal de me relever. Parce que personne d’autre que lui ne m’offrait cela. Parce qu’il me connaissait par cœur, avec mon cœur.» À 20 ans, Camille se dit anesthésiée.

À 25 ans, elle épouse Thiago. Elle prépare sa thèse en Droit. Victor la rappelle. L’hydre réapparaît. Faut-il continuer à se taire, à mentir ? Thiago a un fils, Oso. Thiago et Oso viennent à Sanary-sur-Mer. Camille comprend qu’il est en danger. Il faut maintenant parler. Il faut convaincre Victor de parler, malgré sa peur. Victor a épousé Alice et a fui à Chicago. Camille tombe malade. Elle en parle à Thiago et, entre-temps les époux ont une fille. Évelyne va de pire en pire. Camille devient Maître de conférences. Victor finit par tout dire à Alice, qui se fâche contre la famille. «Je te l’avais dit, répond-il à Camille, personne ne comprend. Maintenant Alice veut que je parle à Évelyne. Vous serez deux à me faire chier». Colin l’apprend ; il vient d’avoir quarante ans.

La famille retourne à Sanary pour les vacances, et tous – maintenant, ils savent – fuient le beau-père. Mais Évelyne, à qui l’on n’a rien dit, est heureuse. Peut-on troubler son bonheur ? C’est le dernier été du silence ! La «Familia Grande» est divisée. Camille, admise au barreau, a un fils, Nathan. Elle est toujours aux prises avec l’hydre. Un fils ? Pour quelle existence ? Le 24 avril 2011, on apprend que Marie-France, la sœur bien-aimée, est morte, coincée sur sa chaise au fond de la piscine. Évelyne sombre dans l’inconscience du réel. Elle meurt le 9 février 2017.

Pourquoi ce livre ?

Camille Kouchner a parlé. Elle a parlé au monde entier. Elle a crié sa douleur. L’hydre est-elle morte ? Certes, Camille nous fait voir qu’il n’y a pas que chez les pauvres types, mal éduqués et miséreux, que l’on trouve ce drame de la pédophile. Elle nous fait sentir aussi le milieu libertaire de mai 68. Cela, nous le savons trop bien ! On nous l’apprend de tous côtés. On pourrait dire que, pour une fois, «on n’attaque pas l’Église».

Dans son livre, de Dieu, de la foi, de l’Église, on n’entend pas parler. C’est la totale absence. Du normalisme, de l’intégrisme, du jansénisme, pas un mot ! Pour les ministres du culte – catholiques, protestants ou juifs –, c’est l’inconnu. On est dans un autre monde. Le monde de la politique, le monde de la culture des «Lumières», le monde des libertés totales, le monde des idéologies. C’est le monde qu’ont façonné André Gide, Henry de Montherlant, Louis Aragon, Francis Ponge, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Gilles Deleuze, André Glucksmann, Guy Hocquenghem, Bernard Kouchner, Jack Lang, Gabriel Matzneff, Catherine Millet, Jean-Paul Sartre, René Scherer et Philippe Sollers3. Nous émergeons d’une prise de conscience d’un problème grave, celui de la pédophilie, et de celui qui s’est toujours posé, l’inceste.

Le livre de Camille Kouchner nous émeut jusqu’au fond de l’âme. Elle-même n’est pas une victime. Mais son frère jumeau l’a été et, dans ce livre, nous ne savons pas grand-chose de ses réactions propres. Nous assistons, par contre, à la montée de la culpabilité, d’une culpabilité qui étouffe, qui asphyxie. Et l’on pourrait s’en étonner : pourquoi se sentir coupable, puisque l’esprit de années 1960 nous a libérés ? Nous savons qu’il n’y a pas de péché, qu’il n’y a aucune obligation à la chasteté, que l’homme et la femme dépendent entièrement de la culture à laquelle ils appartiennent.


Nous avons, dans les années de 1960 à 1980, ébranlé les normes sociales jusqu’à les vider de leur sens.


Nous avons, dans les années de 1960 à 1980, ébranlé les normes sociales jusqu’à les vider de leur sens. On pourrait dire les prescriptions de la loi naturelle, si jamais elles existent encore ! Et qu’avons-nous recueilli ? Des hommes et des femmes, des personnes éclairées, qui se posent et se sont posées comme les lumières de l’humanité et comme juges de ceux qui n’ont pas voulu les suivre. Et que reste-t-il ? Des hommes et des femmes tourmentés par l’hydre d’un vague sentiment de culpabilité, de dégoût, d’anesthésie morale et sociale. On nous les présente comme des «élites», auxquelles on donne les prix littéraires les plus prestigieux. Bien sûr, ce sont des personnes intelligentes, bien sûr, ce sont des scientifiques, bien sûr, ils savent tout de l’émergence humaine. Ils ont simplement oublié qu’ils sont des «êtres humains», et que l’être humain ne se crée pas seul et ne se sauve pas seul.

La proclamation de la solitude humaine face à l’Éternel nous a aliénés dans notre propre condition. Nous avons créé, et nous continuons de le faire, une société déifiée à notre mesure et encore plus à la mesure de notre vide. Et c’est cette société que nous prétendons offrir à notre jeunesse.
Cette jeunesse, Camille Kouchner, nous en montre l’hydre de l’incertitude, du désespoir inhérent, du dégoût d’être. Seul l’amour peut la ressusciter. Mais pas uniquement l’amour humain. L’Amour vrai.

Aline Lizotte

Photo : Dnaiel / Wikimedia Commons


1 – Camille Kouchner, La familia grande, Seuil, janvier 2021.

2 – Expression familière et argotique, signifiant s’embrasser avec la langue.

3 – Voir l’article paru dans la Smart Reading Press le 8 avril 2016, «Le Bouc émissaire». Voir aussi l’article de Pierre Georges, «L’enfant, l’amour, l’adulte», dans Le Monde du 29 janvier 1977 et l’article de Julie Malaure dans Le Point du 19 janvier 2021, «Affaire Duhamel : le boomerang de la pétition pro-pédophilie de Gabriel Matzneff». Mais aussi l’article de Wikipédia «Apologie de la pédophilie» (le texte est à lire en entier).

 

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Réactions de lecteurs

■ «Nous avons aujourd’hui du recul, plus d’un demi siècle, et depuis quelques années, des témoignages sur les effets de ces idéologies de la liberté et de la sexualité libérée : de très nombreuses personnes blessées et d’autres, prisonnières de l’hydre de l’interdiction de dire. L’expression «hydre» montre qu’il ne s’agit pas de l’action de quelques prédateurs isolés mais d’une domination collective sur les plus jeunes et les plus fragiles. Derrière cette idéologie de la libération, en particulier des femmes, et de la liberté, on trouve un énorme mensonge collectif et des personnes pas du tout libérées. En exemple : en interrogeant des jeunes de terminal, les filles sur «Qu’est ce que vous attendez d’un homme ?», la réponse qui revient en premier, sur plusieurs groupes est « «être respectée». On croit rêver après 50 ans de libération.
Ce qui ressort bien aussi, c’est que des générations, éduquées par leurs aînés à cette culture de libéralisme sexuel disent combien cela ne les a pas comblés mais plutôt traumatisés. Ainsi la vérité extérieure vilipendée revient par le vécu.
La conclusion de l’article découle de la simple observation du réel. Et pourtant l’idéologie a toujours la part belle dans beaucoup de cours d’EARS.»

■ «Les conséquences du relativisme crèvent les yeux… mais le monde semble aveugle. Les cris des victimes de la «libération des mœurs» (qui a surtout libéré une certaine violence éternelle) assourdissent… mais le monde restera sans doute sourd. Bouleversant en effet. « Tourneboulant » devrait-on dire.
Comme disait Audiard, «faut plus comprendre, faut prier !».
Et inlassablement continuer de vivre, chacun où nous sommes, chacun à sa place et dans sa vocation, des fruits de la vraie liberté, la liberté intérieure, libérée et sauvée en Dieu, pour que le monde expérimente que c’est encore possible. Et aimer le monde. Merci, Madame Lizotte.»
– Thierry Chenevier

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