Croix d'Irlande
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Publié le 12 janvier 2021, un rapport de l’État irlandais sur les foyers accueillant les mères célibataires de 1922 à 1998 dresse un tableau effrayant des maltraitances que ces femmes ont subies avec leurs enfants tout au long de ces années, notamment la pratique de certains centres de séparer mère et enfant. L’Église catholique est directement visée pour ses responsabilités dans ce drame.

À Tuam, petite ville irlandaise de 6 000 habitants située à trente kilomètres de Galway, la Mother and Baby Home, gérée par les sœurs du Bon Secours, a fermé il y a bien longtemps. Dans les années 1970, deux enfants jouant dans des ruines du centre tombent sur une ancienne fosse septique remplie de squelettes. Non pas des morts de la grande Famine de 1845, comme le prétendent d’abord les autorités, mais les restes de 978 enfants décédés dans l’établissement (80 % d’entre eux avant leur premier anniversaire), dont les dépouilles ont été mises dans cette fosse commune.

Cette découverte fait ressurgir un peu partout dans le pays des souvenirs longtemps enfouis, liés à certains marqueurs de la société irlandaise. En 2015, face au scandale qui prend des proportions nationales, le Gouvernement irlandais instaure une commission indépendante qui enquête sur 18 établissements pour mères célibataires – 14 foyers «Mother and Baby» et 4 «foyers de comté» – dans lesquels, contraintes de fuir leur famille, les mères célibataires trouvaient refuge. Certains de ces centres étaient administrés par l’État, d’autres (la majorité) par des congrégations religieuses.

En cinq ans d’enquête, les experts rassemblent 3 000 pages de données et 1 000 pages de témoignages portant sur la période 1922-1998, un travail méticuleux sur l’histoire des Irlandaises mises au ban de la société pour avoir été enceintes sans être mariées. Publié le 12 janvier dernier, leur rapport a mis en évidence 9 000 décès survenus pendant cette période dans les établissements d’accueil.

«Dans les années précédant 1960, les maisons pour mères célibataires n’ont pas sauvé les vies des enfants illégitimes» mais «ont réduit de façon importante leurs chances de survie», déclare abruptement le rapport, qui poursuit : «Les institutions de l’État et les Églises ont soutenu, contribué et toléré ce traitement». Dans ces établissements, la mortalité infantile atteignait 15 %. Mères et enfants subissaient des actes de maltraitance allant parfois jusqu’à la torture, actes souvent commis par des prêtres ou par des religieuses. Le rapport note cependant : «[…] il faut reconnaître que les institutions faisant l’objet de l’enquête ont fourni un refuge – un refuge dur dans certains cas – alors que les familles n’ont fourni aucun refuge».

Si les établissements offraient un refuge aux «femmes déshonorées», les mères y étaient séparées de leurs nouveau-nés, qui perdaient tout lien avec leur famille biologique. «Éduqués à part, ceux-ci seront envoyés dans des familles d’accueil ou placés à l’adoption forcée. Les femmes travaillent pour rembourser les sœurs, avant de repartir, le plus souvent seules. Celles qui “récidivent” et mettent au monde un second bébé hors mariage finiront dans les Magdalene Laundries (les blanchisseries du couvent de la Madeleine), sortes de prisons où les femmes sont exploitées comme main-d’œuvre gratuite», explique La Croix. Alors que les mauvaises conditions de vie étaient courantes en Irlande, les mauvaises conditions sanitaires dans ces foyers avaient des conséquences beaucoup plus graves, explique le journal. Il y avait des contrôles, et les rapports d’inspection critiquaient les conditions de vie, mais ce n’est que dans les années 1940 que les capacités maximales des foyers pour mères et bébés ont été fixées. Ces chiffres n’ont d’ailleurs pas été appliqués, car ils auraient réduit massivement la capacité des foyers.

57 000 enfants et 56 000 mères ont été concernés. Le taux de mortalité fut deux fois plus élevé dans ces centres que dans l’ensemble du pays pour les enfants nés hors mariage. Il a atteint un sommet dans les années 1940, période de difficultés économiques dues principalement à la Deuxième Guerre mondiale. Infections pulmonaires, gastro-entérites, manque d’hygiène, malformations congénitales, surpopulation, «marasme» (une forme grave de dénutrition infantile) en sont la cause. À Bessborough, dans le comté de Cork, les chiffres montent même jusqu’à 75 % de décès pour l’année 1943. Sans «consentement des mères» ni «respect des standards éthiques de l’époque», sept campagnes de tests de vaccins furent menées sur les enfants entre 1934 et 1973. Les témoignages de maltraitance abondent. Les normes d’hygiène n’étaient pas appliquées dans les foyers, et les mères n’y étaient pas sensibilisées. Presque tous les foyers ne disposaient pas du personnel nécessaire pour assurer une telle éducation.

Resituant ces événements dans leur contexte historique, le rapport précise que si beaucoup de femmes qui ont accouché sont mortes alors qu’elles vivaient dans des Mother and Baby Homes, elles ont probablement reçu de meilleurs soins maternels que la plupart des femmes irlandaises au cours des années 1960 ou 1970, car la majorité d’entre elles accouchaient à la maison avec l’aide d’une sage-femme ou d’une aide non formée. De nombreux foyers irlandais n’avaient pas l’eau courante. Dans le même temps, les hôpitaux de comté faisaient preuve de discrimination à l’égard des femmes non mariées et ne les admettaient pas dans les maternités, ceci jusqu’aux années 1960.

Le système des foyers était censé réduire le risque pour les femmes d’entrer dans la prostitution ou de commettre un infanticide. Il était également censé faire progresser leur réforme morale. «Certaines grossesses étaient le résultat d’un viol ; certaines femmes avaient des problèmes de santé mentale, d’autres un handicap intellectuel. Cependant, la majorité d’entre elles ne se distinguaient pas de la plupart des femmes irlandaises de leur époque», indique le rapport.

Dans les premières décennies de la période concernée, la plupart des femmes admises étaient des domestiques, des ouvrières agricoles ou des employées de maison non rémunérées dans leur foyer familial. Ensuite, ce furent plutôt des employées de bureau, des fonctionnaires, des professionnelles et des écolières ou des étudiantes de l’enseignement supérieur. Beaucoup de ces femmes enceintes n’avaient pas réussi à obtenir le soutien de leur famille ou des pères des bébés et étaient sans ressources. Certaines entraient dans les maisons pour empêcher leur famille et leurs voisins d’apprendre qu’elles étaient enceintes. D’autres ont été amenées de force dans les foyers par des membres de leur famille. Il n’y a pas de preuve que des représentants de l’Église ou de l’État les aient forcées à entrer, mais la plupart des femmes «n’avaient pas d’autre choix», explique le rapport. Beaucoup de femmes ont été coupées du monde et se sont vu attribuer un «nom de maison».

À l’époque, les Irlandais, hommes et femmes, étaient souvent dépendants de leurs parents jusqu’à vingt ans au moins. Les familles avaient en général beaucoup d’enfants et n’étaient pas à même de subvenir aux besoins du bébé d’une fille non mariée. Une naissance hors mariage pouvait détruire les perspectives de mariage de la femme et de ses frères et sœurs. Les hommes irlandais étaient réticents à se marier jeunes. Selon les coutumes en matière d’héritage, la terre n’était transmise qu’à un seul fils. Une faible proportion d’hommes reconnaissaient leur paternité ou apportaient un soutien financier à la mère. Avant 1950, beaucoup d’hommes occupaient des emplois mal rémunérés ou non rémunérés dans les exploitations et entreprises familiales.

Le rapport note que la culture gaélique, mais surtout la religion catholique ont apporté une justification aux attitudes de rejet à l’égard de ces mères célibataires. Mgr Eamon Martin, archevêque d’Armagh et président de la Conférence épiscopale irlandaise, l’a reconnu dans le communiqué publié après la parution du rapport : «L’Église faisait clairement partie de cette culture dans laquelle les gens étaient fréquemment stigmatisés, jugés et rejetés». Ancienne membre de la Commission pontificale pour la protection des mineurs et elle-même victime d’abus sexuels dans sa jeunesse, Marie Collins a renchéri sur les propos du prélat : «Les femmes et les filles ont ressenti toute la force de la condamnation et du dénigrement de l’Église catholique (alors que) pour chaque mère célibataire, il y avait un père ! Et ceux-là n’ont pas été dénoncés depuis l’autel […]».

«L’État vous a laissé tomber» n’a pas hésité à dire le Premier ministre irlandais, Michael Martin, en présentant des «excuses» officielles. «Je présente mes excuses pour le profond tort causé aux mères irlandaises et à leurs enfants qui se sont retrouvés» dans ces établissements tenus par des religieuses catholiques et par l’État, a-t-il déclaré devant le Parlement irlandais. «Nous avons adopté une morale et un contrôle religieux pervers, un jugement et une certitude morale, mais nous avons rejeté nos filles. Nous avons honoré la piété, mais nous ne sommes pas parvenus à faire preuve de la plus élémentaire des bontés envers ceux qui en avaient le plus besoin», a-t-il poursuivi.

L’Église catholique, déjà en difficulté depuis une vingtaine d’années – plusieurs autres rapports retentissants ont en effet déjà dévoilé la face sombre de l’Irlande au XXe siècle, en particulier l’affaire de pédophilie dans le diocèse de Ferns en 2005 – n’a pas été en reste. Aussitôt la publication du rapport, les évêques ont présenté leurs excuses pour les mauvais traitements infligés aux mères célibataires et à leurs enfants, les qualifiant de «trahison du Christ». «Le rapport de la commission contribue à mettre en lumière ce qui a été pendant de nombreuses années une partie cachée de notre histoire commune et il expose la culture d’isolement, de secret et d’ostracisme social à laquelle étaient confrontées les mères non mariées et leurs enfants dans ce pays», a déclaré Mgr Eamon Martin le 12 janvier. «En tant que chef de l’Église aujourd’hui, j’accepte que l’Église faisait clairement partie de cette culture dans laquelle les gens étaient fréquemment stigmatisés, jugés et rejetés», a-t-il déclaré. Il a présenté des «excuses sans réserve» aux survivants et à tous ceux qui ont été touchés par cette blessure persistante.

Sœur Eileen O’Connor, la supérieure locale des Sœurs du Bon Secours, a déclaré le 12 janvier que le rapport «présente une histoire de notre pays dans laquelle beaucoup de femmes et d’enfants ont été rejetés, réduits au silence et exclus, dans laquelle ils ont été soumis à des épreuves et leur dignité humaine inhérente a été bafouée, dans la vie comme dans la mort. Nos sœurs du Bon Secours ont fait partie de cette triste histoire. Nous n’avons pas respecté la dignité inhérente des femmes et des enfants qui venaient dans nos foyers. Nous n’avons pas su leur offrir la compassion dont ils avaient tant besoin. Nous avons fait partie du système dans lequel elles ont souffert de la misère, de la solitude et de terribles blessures. Nous reconnaissons en particulier que les nourrissons et les enfants qui sont morts au foyer ont été enterrés d’une manière irrespectueuse et inacceptable. Pour tout cela, nous sommes profondément désolées».

Laure-Marie de Synthe

Sources : Catholic News Agency, Le Figaro, La Croix

 

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