Islam et Église silencieuse
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Les actes terroristes récurrents, l’assassinat de Samuel Paty, les débats sur le projet de loi sur la sécurité globale dite «loi sur les séparatismes» et son article 24, les déclarations contradictoires du gouvernement et d’Emmanuel Macron – avec en fond de tableau les déclarations du Président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui tente d’engager derrière lui le monde musulman – ont pesé lourdement sur cette fin d’année 2020, en plus d’une actualité déjà encombrée par le Covid. Et chacun s’interroge sur la conduite à tenir face à l’islam. Thierry Boutet nous propose quelques repères.

En France, une prise de conscience commence à s’opérer. Elle était déjà perceptible chez de très nombreux Français, et pas seulement à l’extrême droite. Elle gagne les élites. Le politique s’en saisit. La menace islamiste est devenue une préoccupation partagée, avouée, dénoncée, y compris sur les chaînes de télévision en continu. La gauche, qui s’est servie de l’immigration durant des décennies comme d’une pompe électorale, est acculée à des révisions déchirantes. La droite, qui avait des pudeurs de jeune fille pour parler de l’islam et de l’islamisme, qui employait jusqu’ici des circonvolutions et multipliait les précautions de langage jusqu’à l’absurde, ose enfin regarder la question en face. À part ceux qui déclarent, comme l’ambassadeur de France en Suède1, que «la France est un pays musulman», tous s’interrogent désormais sur la bonne réponse à apporter à une situation qui ne cesse de dégénérer et devient mois après mois de plus en plus violente.

L’islam est théocratique par essence


L’islam, modéré ou non, est définitivement incompatible avec une organisation sociale et politique où la foi est strictement confinée au domaine de la vie privée.


Pour les uns, la laïcité serait le remède, pour les autres la France a un besoin urgent de retrouver, de promouvoir ou de défendre son «identité», sa «manière de vivre», sa «civilisation». Chacun met l’accent sur la défense ou la promotion de «nos valeurs». Certes ! Mais cela suffira-t-il ? L’islam, modéré ou non, est définitivement incompatible avec une organisation sociale et politique où la foi est strictement confinée au domaine de la vie privée. Une partie des musulmans l’accepte, peut-être pour des raisons pratiques et de circonstance, mais cette posture ne correspond en rien à la nature de l’islam, qui est théocratique par essence. Oublions l’idée que la laïcité – idée chrétienne devenue folle en devenant anticléricale – pourrait faire barrage à l’islamisation de la société française.

Car nous sommes en face d’une stratégie à long terme. Dans une note récente, Jean Frédéric Poisson, président de VIA et auteur d’un livre remarquable intitulé L’islam à la conquête de l’Occident2, écrit :

Il y a vingt ans, les 57 pays membres de l’Organisation de la Coopération Islamique adoptaient à l’unanimité un document officiel et public faisant état de leur volonté d’installer la charia en Europe en s’appuyant sur l’engagement des communautés musulmanes installées en Occident. Ce document («Stratégie d’action culturelle islamique à l’extérieur du monde islamique», disponible sur le site www.isesco.org), n’a toujours pas été dénoncé. Il a même été complété jusqu’en 2009, et il décrit parfaitement les liens entre les États musulmans et les organisations implantées en Occident qui acceptent de servir d’instruments à cette logique de conquête.

Nous sommes en effet dans une guerre qui nous est livrée à notre corps défendant, guerre dans laquelle nous ne sommes pas les agresseurs, mais les agressés. C’est aussi, comme le remarque encore Jean Frédéric Poisson3, une guerre asymétrique :


L’Occident ne cesse de regretter ce qu’il est, il est faible devant des États, des organisations ou des individus qui sont fiers de ce qu’ils sont.


Notre adversaire est matériellement plus faible que nous, et pourtant il nous impose son agenda, son tempo et parfois même sa vision du monde. Plus faible matériellement, sans doute. Mais plus fort moralement. Plus convaincu de son bon droit que nous ne le sommes du nôtre. Plus enraciné dans son histoire, sa culture, sa mission «civilisatrice» (les États musulmans assument cette manière de lire l’histoire de notre temps, convaincus de la supériorité de l’Islam sur toute autre civilisation). Et puisque l’Occident ne cesse de regretter ce qu’il est, il est faible devant des États, des organisations ou des individus qui sont fiers de ce qu’ils sont. Notre adversaire tire sa force de la solidité de sa conviction, autant que de notre faiblesse morale. Et quand les États musulmans financent les mouvements islamiques conquérants, ou demandent à faire interdire au plan international la critique de l’Islam, nous protestons avec notre code civil plutôt qu’avec notre âme, en oubliant que si notre âme n’était pas ce qu’elle est, nous n’aurions pas de Code civil. Nous ne sortirons pas vainqueurs de cet affrontement par la seule force, ni par elle d’abord. Les conflits de civilisation se gagnent sur le plan culturel et moral avant tout.

Les musulmans, premières victimes

Cette guerre enfin n’oppose pas seulement le monde musulman et les sociétés façonnées pendant deux mille ans par l’annonce de l’Évangile. C’est aussi une guerre dans laquelle de nombreux musulmans sont piégés. Ils sont les premiers exposés. Jusque dans les années 1990, même si tout n’était pas parfait pour eux, ils vivaient en paix sous les lois de la République. Depuis le début du XXIe siècle, ils sont sous la pression permanente de militants islamistes, dont l’affaire du voile n’est que le signe le plus visible. Ils sont devenus les otages d’un conflit qui les dépasse. Ils ont le choix entre tolérer, voire couvrir la violence qu’ils condamnent, en se désolidarisant de leurs frères de religion, et entrer en conflit avec les membres de leur communauté religieuse.


Les musulmans non radicaux qui ne souhaitent que vivre tranquillement les cinq piliers de l’islam sont potentiellement nos alliés.


Dans le premier cas, ces musulmans deviennent de facto dans nos cités, nos entreprises et nos administrations les complices de la guerre de conquête conduite par leurs coreligionnaires islamistes et nombre d’États musulmans, à commencer par la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Iran, sans oublier l’Algérie. Dans le second, ils doivent accepter que le Coran puisse être «interprété», que certaines de ses sentences soient illégitimes, qu’il n’est pas «divin».

Tout au long de l’histoire, les musulmans ont été confrontés à cette problématique. Elle a toujours été réglée de manière sanglante. Elle ne le sera pas demain de manière pacifique. Or ces musulmans, qui ne souhaitent que vivre tranquillement les cinq piliers de l’islam (la profession de foi, la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage à La Mecque) et qui pratiquent un prosélytisme respectueux de la liberté de chacun, sont potentiellement nos alliés. Lorsqu’ils sont français, nous avons le devoir de les protéger. Encore faudrait-il que nous ne les oubliions pas, comme nous l’avons fait pour les harkis en Algérie, au moment de l’indépendance. Car eux aussi, à terme, devront se soumettre ou se feront massacrer. Ni la laïcité, ni nos «valeurs» ne les protégeront.

Une question religieuse avant d’être culturelle ou politique

L’islam est une question religieuse avant d’être un problème culturel, et même politique. La vraie bataille se livre sur le terrain religieux, celui de la foi, de la théologie et de la mission. Il ne s’agit pas seulement de nos «valeurs» D’ailleurs, où sont celles-ci ?


L’islam est une question religieuse avant d’être un problème culturel. La vraie bataille se livre sur le terrain de la foi, de la théologie et de la mission.


La sève de ces valeurs, de cette identité, de cette civilisation dont nous nous glorifions assez abusivement n’est pas dans la République, mais dans l’Église, qui proclame l’Évangile du Christ. Dans ses dernières paroles aux apôtres avant son Ascension, Jésus leur déclare : «Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur enseignant à pratiquer tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.» (Mt 28, 19-20). C’est la charte de la mission évangélisatrice de l’Église et de tous les baptisés. Elle contient le devoir (et le pouvoir) d’enseigner tous les hommes, de les sanctifier en les baptisant et en leur dispensant les sacrements et, enfin, de les diriger en vue du Salut («leur enseignant tout ce que je vous ai commandé»).

Un vase vide

Or, que fait l’Église ? Que font les chrétiens ?

Jean Marie Rouart, dans une tribune récente du Figaro intitulée «Le laïcisme est un rempart illusoire face à la volonté de conquête de l’islamisme» dresse un état affligeant de l’Église, de son incommensurable tiédeur actuelle. Il la compare à celle des Romains de la fin de l’Empire :

Le christianisme pour s’imposer a bénéficié de la lente désaffection des Romains pour leur ciel, leur Olympe, peuplé de dieux cruels, fantasques et poétiques, mythologie dans la croyance de laquelle ce grand peuple trouvait sa légitimité historique, sa raison d’être, ainsi que son aspiration au surnaturel. Ce terrain religieux miné par l’incrédulité était mûr pour s’abandonner à une autre croyance qui répondrait à ses aspirations diffuses. Car aucune société, si avancée soit-elle, ne peut se passer longtemps du sacré. Seules les religions sont capables de donner une réponse à la question de la finalité de la vie. En trois cents ans, le christianisme allait conquérir le monde romain.


La peur de proclamer la plus merveilleuse bonne nouvelle qui ait été annoncée à l’homme s’est emparée de trop de chrétiens.


Certes, aucune comparaison ne vaut. Mais Renan constatait déjà, à la fin du XIXe siècle, que la ferveur religieuse qui a sous-tendu notre histoire est devenue «un vase vide». Dans le meilleur des cas, elle s’est réfugiée dans une spiritualité plus ou moins fidéiste, que Fénelon ne renierait pas, ou dans un moralisme sexuel ou social étriqué, que Kant nous a enseigné. La foi vivante s’est enfermée dans un «christianisme» trop souvent fatigué. La peur des signes extérieurs, la peur de proclamer la plus inimaginable, la plus merveilleuse, la plus radicale bonne nouvelle qui ait été annoncée à l’homme s’est emparée de trop de chrétiens.

Après avoir prêché l’enfer et avoir été obsédée par le péché de la chair pendant plus d’un siècle, l’Église, au cours de bien pauvres liturgies, en est venue depuis le concile Vatican II à répéter que «l’Homme est la route de l’Église», en omettant ce que Jean Paul II avait pourtant rappelé4 : que cette «route tracée par le Christ lui-même… passe de façon immuable par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption». Il en a résulté une «horizontalisation» de l’espérance chez un trop grand nombre de chrétiens.

Nous ne vivons plus pour l’éternité, mais comme si notre vie ici-bas devait être éternelle. Philippe Ariès n’a rien écrit de trop sur ce sujet dans son livre Essais sur la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours5. Notre époque rêve de transhumanisme, de la fin de l’épidémie de Covid et fuit la question des fins dernières ou la tient pour un sujet dépassé. Dans un article de L’Incorrect, Jean Fréderic Poisson, disait encore à propos de la crise sanitaire : «Nous avons spirituellement renoncé à une de nos tâches fondamentales, qui est de penser l’existence humaine dans des limites. Or, la première des limites de l’existence humaine, c’est tout de même son terme, c’est-à-dire la mort. Alors que des milliers de musulmans sont prêts à sacrifier leur vie au nom de leur foi, nous avons chassé la mort et l’espérance de notre horizon.» Nous pensons à nous en protéger, y compris à l’Église, pour le jour de Noël, beaucoup plus qu’à nous préparer à bien mourir.

Au lieu de se mobiliser sur un grand nombre de sujets économiques, sociaux, politiques, environnementaux sans doute très réels, l’Église ne devrait-elle pas avoir le plus grand souci de prêcher l’Évangile, de prêcher l’espérance à tous, en particulier aux millions de musulmans sur notre sol ?

L’Église en première ligne

En 1931, Pie XI condamna le fascisme dans son encyclique Non abbiamo bisogno. Le 10 mars 1937, il condamna le nazisme dans l’encyclique Mit Brennender Sorge, que lui avait préparée le cardinal Pacelli, futur Pie XII. Elle fut lue dans les églises d’Allemagne le 21 mars. Le 19 mars 1937, dans Divini Redemptoris, il déclara le communisme «intrinsèquement pervers»

Aujourd’hui, bizarrement, règne un grand silence sur l’islam, comme au temps de ses premières conquêtes. L’histoire se répète. Au milieu du VIIe siècle, l’empereur de Constantinople Héraclius proposa aux Byzantins de se convertir, et il imposa la formule «monothéliste» dans l’espoir de conjurer le péril de l’islam. Il fut suivi par toute la hiérarchie de l’Église orientale. Seul Maxime le Confesseur se dressa contre lui. Il fut arrêté, torturé, sa langue et sa main droite coupées, et il mourut peu après, en 662, exilé dans le Caucase.


Aujourd’hui, bizarrement, règne un grand silence sur l’islam, comme au temps de ses premières conquêtes.


En Occident, pendant un siècle, avant la victoire de Charles Martel à Poitiers en 738, la papauté n’opposa pas de résistance intellectuelle à l’Islam, ni ne suscita de résistance militaire au djihâd. Ainsi, les musulmans purent pénétrer sans grand effort l’Afrique latine minée par les hérésies. L’Espagne fut quasiment abandonnée. La réaction ne vint vraiment qu’avec le règne de Charlemagne.

Ou en sommes-nous aujourd’hui ? Dans la ligne de la constitution du concile Vatican II Nostra æate, l’Église considère «avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.»

Mais ce respect pour les croyants, cette attention aux «semina Verbi» présents dans d’autres religions ne devrait pas faire oublier aux chrétiens de proclamer la bonne nouvelle du Salut, la Foi et l’Espérance qu’ils ont reçues du Christ lui-même. Pourquoi l’Église, qui a affronté le paganisme et le stoïcisme des Romains, et qui s’est confrontée à l’athéisme moderne, ne s’oppose-t-elle pas pacifiquement, mais vigoureusement, par sa prédication et sa pastorale, à la menace que fait peser sur les sociétés démocratiques et sur les musulmans eux-mêmes un islam conquérant radical et qui veut sa perte dans les âmes ? Par peur d’être lynchée par les médias, comme Benoît XVI après son discours de Ratisbonne ?

La laïcité ne réglera pas le problème que pose l’Impérialisme de l’islam. Il ne suffira pas de retrouver une identité française, en partie fantasmée, pour le contenir. C’est sur le terrain religieux, celui de la Foi, de l’Espérance et de la Charité, que l’islam a engagé la bataille. Il serait urgent de le comprendre. Quelle que soit la sainteté et la rectitude personnelle de nombreux musulmans, l’islam est historiquement la plus grande attaque jamais portée contre l’économie de la Rédemption.

Des musulmans souffrent d’être pris en otages par les islamistes, d’autres se convertissent à la foi chrétienne. Ils ne sont pas toujours bien accueillis ni soutenus dans les communautés chrétiennes. Ils risquent leur vie. Face à cet islam militaire, nous sommes «l’Église du silence». Il serait peut-être temps de nous réveiller.

Thierry Boutet

Photo : Chatham House, Claude Truong-Ngoc, Silanoc, Chris93, Jules*, Maya-Anaïs Yataghène, JJ Georges, Mikael Colville-Andersen / Wikimedia Commons


1 – Voir www.ladepeche.fr.

2 – Jean-Frédéric Poisson, L’islam à la conquête de l’Occident. La stratégie dévoilée, Éditions du Rocher, 2018.

3Ibid.

4Jean-Paul II, Centesimus annus, 1991, n° 109.

5 – Philippe Ariès, Essais sur la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, Seuil, coll. Points, 2014.

 

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Réactions de lecteurs

■ «Je réagis à [cet article]. J’en partage bien sûr la teneur et les conclusions, mais je voudrais ajouter quelque chose : si l’Église s’est trop souvent tue face à l’islam, ou du moins n’a pas su l’aborder comme il fallait, c’est peut-être parce qu’elle avait perdu (du moins en Occident) la mémoire de l’origine historique de l’islam. Elle a cherché, selon les époques, à en réfuter les dogmes, ou plus récemment à tenter un vain conformisme et un irénisme béat, mais l’islam doit être attaqué là où il est faible : non sur la théologie (ce sera dogme contre dogme, Bible contre Coran, Vatican contre Al Azhar, et cela restera stérile), mais sur l’histoire. En ce début de XXIe siècle, nous avons la chance d’avoir enfin des ouvrages de synthèse, interdisciplinaires, qui reconstituent la genèse d’une communauté sectaire, formée de Juifs «messianisants» (appelés pour des raisons pratiques judéo-nazaréens) dès le temps du Christ, et qui, après moult avatars, ralliera des Arabes à sa cause à la faveur de l’épuisement mutuel des empires byzantin et perse. Voir entre autres Le messie et son prophète, du P. Ed.-M. Gallez, la vulgarisation qu’en a faite Odon Lafontaine dans le Grand Secret de l’Islam, les travaux de l’Association EEChO, ceux du projet Ismérie, etc… sans parler des travaux de Patricia Crowne sur l’inexistence de la Mecque avant la fin du VIIe siècle, ceux de Chr. Luxenberg sur l’origine araméenne du texte coranique, ceux de Dan Gibson sur l’orientation des premières mosquées (qui pointent vers Petra et un peu vers Jérusalem, jamais vers une Mecque inexistante).
Bref, il y a aujourd’hui largement de quoi placer le débat sur un plan scientifique et poser les bonnes questions, d’abord aux chrétiens naïfs ou iréniques, puis aux pouvoirs publics, enfin aux Musulmans eux-mêmes. […]»
– Robin Sébille

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