Jean-Paul 2 : un pape à décanoniser ?
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À l’occasion de la publication du Rapport Mc Carrick, des voix se sont élevées – en tout premier celle du New York Times dans une lourde salve de plusieurs articles – pour remettre en cause la sainteté de Jean-Paul II : aurait-il failli à sa tâche en nommant Theodore Mc Carrick archevêque de Washington en novembre 2000 sans écouter les avertissements du cardinal O’Connor sur le comportement potentiellement déviant du prélat américain1 ? Le pape polonais aurait-il sinon dissimulé l’affaire, du moins fait en sorte que la vérité n’émerge pas sur les abus sexuels de l’évêque américain ?

Le National Catholic Reporter n’a pas hésité à titrer son virulent éditorial du 13 novembre 2020 : US Bishops, please, suppress the cult of St John Paul II (Évêques américains, s’il vous plaît, supprimez le culte de saint Jean-Paul II). L’article adopte un ton très agressif. En voici un extrait :

La première décennie du XXIe siècle sera à jamais marquée par les décisions calamiteuses et impitoyables de Jean-Paul II. Il est temps de faire un bilan difficile. Cet homme, proclamé saint catholique par le pape François en 2014, a délibérément mis en danger des enfants et des jeunes adultes dans l’archidiocèse de Washington, D.C., et dans le monde entier. Ce faisant, il a également sapé le témoignage de l’Église mondiale, ébranlé sa crédibilité en tant qu’institution et donné un exemple déplorable aux évêques en ignorant les récits des victimes d’abus. Comme tout saint, Jean-Paul II a un culte très vivant : des personnes du monde entier célèbrent sa mémoire en encourageant la dévotion à son égard, en plaçant son nom sur les églises et les écoles, et en organisant des processions et des défilés lors de sa fête liturgique. Compte tenu de ce que nous savons maintenant des répercussions durables de la décision de Jean-Paul, les évêques américains, réunis la semaine prochaine pour leur conférence annuelle, devraient sérieusement se demander si les catholiques américains peuvent continuer de telles pratiques. Ils devraient également discuter de la possibilité de demander au Vatican de supprimer officiellement le culte de Jean-Paul. Les victimes d’abus ne méritent pas moins.

Et une grande partie de la presse d’emboîter le pas, en publiant complaisamment des photos qui suggèrent une étroite complicité entre Jean-Paul II et McCarrick… Voire qui font un parallèle au moins visuel avec l’affaire Marcial Maciel Degollado, le fondateur des Légionnaires du Christ.
Cette offensive contre saint Jean-Paul II a profondément choqué la Pologne, dont l’épiscopat est monté en première ligne pour défendre le saint pape par la bouche du président de sa Conférence épiscopale, Mgr Gadecki. Comme le rapporte Vatican News, celui-ci a affirmé que McCarrick avait «cyniquement trompé» Jean-Paul II. Et dans la revue First Thing du 12 septembre 2020, le journaliste George Weigel, s’appuyant sur le témoignage du cardinal Ruini – qui fut un des plus proches collaborateurs de Jean-Paul II –, s’inscrit lui aussi en faux contre les attaques visant le saint pape : «Ceux qui remettent en cause la sainteté de Jean-Paul II ne savent pas de quoi ils parlent», affirme-t-il dans le titre de son article.

Une triple attaque

Trois arguments sont mis en avant par ceux qui remettent en cause la sainteté de Jean-Paul II :

  • son supposé manque d’attention pour tout ce qui concerne l’administration de l’Église ;
  • la légèreté dont il aurait fait preuve dans certaines nominations, en particulier celle de McCarrick au siège de Washington ;
  • la trop grande rapidité de sa canonisation.

Voici la traduction de l’article de George Weigel :

De 1991 à 2005, le cardinal Camillo Ruini a servi le pape Jean-Paul II en tant que vicaire papal pour Rome – l’homme qui s’occupait des affaires quotidiennes du diocèse dont le pape était, bien sûr, l’évêque. Ruini était un cardinal-vicaire créatif qui a dynamisé le diocèse de Rome pour la nouvelle évangélisation – un concept qu’il a peut-être mieux compris que tout autre prélat italien. En tant que président de la Conférence des évêques italiens, il s’est engagé dans le programme de Jean-Paul II visant à «élargir le Tibre», c’est-à-dire à sortir l’Église italienne de son enchevêtrement habituel avec la politique italienne partisane et à l’orienter vers le témoignage moral catholique et la transformation chrétienne de la culture. Si le Collège des cardinaux avait décidé d’élire un Italien à la papauté en 2005, le cardinal Ruini aurait fait un excellent choix.

La dernière fois que j’ai parlé avec le cardinal, c’était en octobre 2019. À quelques mois de son 89e anniversaire, il était, comme toujours, vif, rusé, franc, humoristique et bien informé de la situation catholique dans le monde. Je n’ai donc pas été surpris lorsque le cardinal Ruini a pris la parole dans les pages du journal Il Foglio2 le mois dernier pour défendre le pontificat et la sainteté de Jean-Paul II, démontrant qu’il n’avait rien perdu de sa vigueur au cours des treize mois depuis que nous nous étions vus. Ses réponses aux diverses attaques contre le caractère et la compétence de Jean-Paul II depuis la publication du rapport McCarrick mériteraient d’être enregistrées pour un public anglophone.

Pourquoi la cause de béatification et de canonisation de Jean-Paul II a-t-elle commencé immédiatement ? Parce que, explique le cardinal Ruini, plus de 80 cardinaux avaient signé une pétition adressée au «futur pape» avant le conclave de 2005, demandant à quiconque était élu de renoncer à la période d’attente normale de cinq ans avant le début d’une cause. La pétition a été confiée à Mgr Ruini, et Benoît XVI, nouvellement élu, a «immédiatement» accepté la demande lorsque le cardinal, en tant que vicaire de Rome, la lui a présentée lors de sa première audience.

Pourquoi la cause a-t-elle progressé si rapidement ? Le processus s’est déroulé «avec une régularité absolue, dans le respect de toutes les règles». De plus, des rapports de miracles – «et quels miracles !» – ont afflué dans le Vicariat de Rome avant même que le processus ne commence. En tout cela, ne devait-on pas voir le doigt de Dieu ?

Que dit le cardinal lorsque la sainteté de Jean-Paul II est remise en question ? Ceux qui font cette accusation sont «aveuglés par des idées préconçues et ne savent pas de quoi ils parlent». Le cardinal parle ensuite de son «contact étroit» avec le pape polonais pendant deux décennies et de la façon dont il a été «frappé dès le début par l’intensité de sa prière : il s’y plongeait totalement […] et rien de ce qui se passait autour de lui ne l’en distrayait ».

Jean-Paul II était-il un gestionnaire lointain, qui ne prêtait pas suffisamment attention à l’administration ? Pas d’après son cardinal-vicaire de longue date. «Il choisissait avec soin ses plus proches collaborateurs» et leur accordait sa confiance. «En même temps, il avait un sens très élevé de sa propre responsabilité et de sa mission, comprenant parfaitement la nature du gouvernement de l’Église». Toute accusation selon laquelle le style de gestion de Jean-Paul II était «superficiel» est «fausse et profondément injuste : rien dans sa façon d’être ou de fonctionner n’était superficiel».

Jean-Paul II aurait-il été intimidé par l’exubérance et l’apparente puissance de Theodore McCarrick ? «Penser que McCarrick, ou même des personnes beaucoup plus importantes que lui, puissent intimider Jean-Paul II est tout simplement ridicule. Jean-Paul II n’avait peur de personne sur terre. Dans ses choix, il s’est placé devant Dieu et a pris des décisions non seulement en conscience, mais aussi en présence de Dieu. Tout cela ne signifie pas que l’une ou l’autre de ses décisions n’ait pas pu être mauvaise». (Comme l’ont sûrement été les décisions concernant le transfert de McCarrick à Washington et son cardinalat). Mais cela ne signifie pas que Jean-Paul II ait jamais pris une décision «à la légère».

L’Église ne devrait-elle pas attendre plus longtemps avant de canoniser des papes ? Si l’on mesure ce qu’est la sainteté, conclut le cardinal Ruini, les papes devraient être considérés «autant que possible comme tous les autres membres de l’Église, sans préférence et sans pénalisation».

En apprenant à le connaître, le cardinal Ruini en est venu à être «étonné par l’extraordinaire capacité de pardon de Jean-Paul II». Si sainteté est la perfection des vertus affichées dans cette vie, alors saint Jean-Paul II a certainement déjà pardonné à ses récents détracteurs : ceux qui règlent de vieux comptes idéologiques et ceux qui sont d’accord avec Miss Marple d’Agatha Christie pour dire que la magie et le crime fonctionnent tous deux en amenant les gens à regarder de travers pour qu’ils ne voient pas ce qui se passe vraiment. Connaissant son pardon, peut-être les détracteurs de Jean-Paul II seront-ils poussés à une générosité d’esprit similaire. J’en doute. Mais nous pouvons l’espérer.

Si prudens regat

Le témoignage de Mgr Nicolas Bux, consulteur de la Congrégation pour la doctrine de la foi et de la Congrégation pour les causes des saints, qui a bien connu Jean-Paul II, vient en renfort des propos de George Weigel :

Jean-Paul II «avait une vraie capacité à regarder au fond – on était frappé par son regard – et à s’enfoncer dans la prière comme un poisson dans l’eau, comme l’aurait dit le Curé d’Ars, à genoux, même quand il n’en pouvait plus : on n’exagère pas en disant que c’était un mystique. Il n’a jamais adopté une attitude vindicative envers les critiques et les opposants, que ce soit en marginalisant les cardinaux et les évêques ou en punissant les instituts religieux, mais il a toujours répété la vérité, comme il le fit, par exemple, en défendant la Déclaration Dominus Iesus. […]

On dit qu’il ne s’intéressait pas beaucoup à la Curie romaine : il savait que sans justice et sans charité, les réformes ecclésiastiques ne servent à rien. La Constitution apostolique Universi Dominici gregis concernant le conclave, montre à quel point il fut prudent […]. Ce document même atteste qu’il n’était pas superficiel et centralisateur, au contraire : conscient de sa responsabilité, il ne court-circuitait pas ses collaborateurs, mais se soumettait aux différentes instances des dicastères de la Curie romaine pour établir des documents et faire des nominations.

Beaucoup de choses ont été dites sur le rôle du secrétaire particulier, pourtant il n’a certainement pas remplacé le pape, mais l’a aidé, surtout dans les périodes fréquentes de maladie et d’affaiblissement. Et puis comme tous les milieux, la Curie ressemble à une cour, où les voix et les chuchotements ont tendance à s’amplifier et à se transformer en autre chose que ce qu’ils étaient à l’origine. Jean Paul était prudent, respectueux : il savait qu’il ne devait pas croire les accusations portées contre un prêtre, sauf sur la foi de plusieurs témoins. Et à l’époque de Jean-Paul II, les accusations contre Mc Carrick, d’après ce qu’il semble, n’étaient pas encore faites. […]

Jean-Paul II, qui avait défié le régime de Jaruzelski et encouragé Solidarnosc – devait-il avoir peur de Mc Carrick ? Saint Bernard, qui s’y connaissait en évêques, et même en papes, puisqu’Eugène III était son disciple, disait : Si prudens regat (s’il est prudent, qu’il gouverne). Ceci peut-il flirter avec l’équilibrisme ? Certainement, si l’on n’est pas guidé par la vérité. Le pouvoir réside dans la vérité : ceux qui ont la vérité ont le pouvoir.

Dans quel but ?

Selon un commentateur italien, «démolir la sainteté de Jean-Paul II n’est qu’un moyen pour atteindre deux fins : la première consiste à entraîner dans le ridicule et le mépris toutes les positions qu’il a défendues sans relâche, qui font encore obstacle à la sécularisation des croyants (thèmes pro-vie, morale sexuelle, racines chrétiennes de l’Europe, etc.) et qui doivent être éradiquées avec sa sainteté. Il s’agit donc de reconstruire un passé plus compatible avec la modernité. Le deuxième objectif est de faire accepter l’idée que ce que l’Église décrète, y compris la canonisation d’un saint, est révisable et peut être corrigé. L’Église peut donc se tromper, elle n’est plus infaillible même sur les dogmes de la foi, et ses décisions sont soustraites à la garde immuable de l’Éternel pour être reléguées au débat profane où chaque question est négociable en changeant de valeur avec les contingences temporelles.»

À ceux qui lui faisaient remarquer que certains de ses collaborateurs étaient discutés, Jean-Paul II, qui «savait ce qu’il y a dans l’homme» (cf. Jn 2, 25), répondait : «Je le sais bien, mais pensez-vous que les autres sont meilleurs ?» Saint Jean-Paul II, protégez l’Église que vous avez si saintement servi !

Laure-Marie de Synthe

Photo : Massimo Sambucetti / AP / SIPA


1 – Voir par exemple l’article du New York Times : Vatican Report Places Blame for McCarrick’s Ascent on John Paul II.

2 – Au début de l’interview, Matteo Matzuzzi, le journaliste d’Il Foglio, demande au cardinal de commenter un article du New York Times dans lequel l’opinion selon laquelle Jean-Paul II était devenu un saint trop hâtivement était énoncée. En réponse, le cardinal Ruini rappelle le moment de la mort du pape et de ses funérailles, qu’il qualifié d’«apogée de l’Église catholique, où il est difficile de ne pas voir la main de Dieu», et les cris des fidèles : «Santo subito». Il révèle qu’après les funérailles, le cardinal Tomko a pris l’initiative de recueillir les signatures des cardinaux qui avaient l’intention de demander au futur pape de se libérer de la période d’attente de cinq ans avant le début du processus de béatification. « Plus de quatre-vingts cardinaux ont signé, et le cardinal Tomko m’a présenté une pétition en tant que cardinal-vicaire (les procès de béatification et de canonisation des papes ont lieu dans le diocèse de Rome, dont les papes sont évêques), rappelle le cardinal Ruini, qui ajoute : «Lors de la première audience que m’a accordée Benoît XVI, je lui ai présenté la requête et le nouveau pape a immédiatement donné son accord. Pour le reste, le processus de béatification, puis de canonisation, s’est déroulé avec une régularité absolue, selon toutes les normes».

 

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Réactions de lecteurs

■ « Je ne vais, évidemment pas, aller jusqu’à demander de «décanoniser» Jean-Paul II, mais je pense tout simplement que cette canonisation aurait dû suivre les délais habituels, malgré les demandes diverses formulées dans l’émotion suscitée par sa mort. Je pense que ce qui arrive maintenant est certainement exagéré et qu’il faudrait que l’Église institution soit désormais plus prudente et accepte les règles qu’elle s’est données à elle-même dans sa grande sagesse. Force est de constater que lorsqu’elle se croit au-dessus des règles de sagesse, les dérapages peuvent se produire. Il suffit de se souvenir du choc produit par les révélations sur Jean Vanier que beaucoup – et moi-même, dans ma naïveté – étaient sur le point de canoniser lui aussi. La grande leçon à retirer des événements qui blessent aujourd’hui notre Église est la prudence : laisser le temps faire son œuvre, afin de ne pas donner aux adversaires de l’Église les bâtons pour la battre.» – Jean Yves Hamon

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