Questions autour du rapport McCarrick
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Selon le National Catholic Register, dans son édition du 25 novembre 2020, «certains considèrent le rapport sur l’ex-cardinal McCarrick comme le produit du même type d’échec institutionnel sur lequel il a cherché à enquêter.» Car «à bien des égards, le rapport récemment publié par le Vatican sur l’ascension de l’ancien cardinal Theodore McCarrick dans les rangs des dirigeants de l’Église est une mise à jour sans précédent des rouages internes des nominations ecclésiales, un processus qui a échoué à plusieurs reprises et de manière catastrophique en permettant à un agresseur sexuel connu de devenir l’un des clercs les plus puissants des États-Unis.»

«Si les fidèles perçoivent que la hiérarchie s’engage à faire comme si de rien n’était, et que le rapport McCarrick est le dernier mot à ce sujet, il sera pratiquement impossible de regagner leur confiance», déclarait Mgr Michael Olson, évêque du diocèse de Fort Worth (Texas), lors de l’assemblée générale de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) des 16 et 17 novembre derniers, ajoutant que la perception par les fidèles d’un manque de transparence de l’Église insinue en eux le doute et la confusion.

C’est bien un paradoxe, en effet, mais, à la lecture du Rapport McCarrick, un bon nombre de commentateurs estiment que ce sont ses manques qui sont les plus parlants. Le fait que le volumineux document néglige d’aborder plusieurs questions essentielles amène à penser que les responsables de l’Église n’ont pas tiré les leçons de cette affaire et que le rapport pourrait être en lui-même un exemple du type d’échec institutionnel sur lequel il prétend enquêter de manière impartiale.

Des dons suspects

Une des questions majeures est de savoir dans quelle mesure les dons financiers de McCarrick à diverses organisations et personnes à la tête de l’Église ont fait progresser son pouvoir et sa position. Le rapport reconnaît l’extraordinaire habileté de McCarrick en matière de collecte de fonds et mentionne sa pratique de faire de nombreux et substantiels dons en espèces, mais il nie sommairement que ces facteurs aient joué un rôle dans l’une ou l’autre des décisions du Saint-Siège concernant son statut. Le document ne révèle pas non plus le nom des personnes à qui le prélat a fait des dons et les sommes qu’elles ont reçues.

Mgr Olson a noté qu’il existait un précédent : des documents provenant d’une enquête menée en 2019 sur des allégations de harcèlement sexuel et d’irrégularités financières contre Michael Bransfield – l’ex-évêque du diocèse de Wheeling-Charleston (Virginie occidentale), qui était un associé de McCarrick – ont révélé que l’ancien prélat avait versé 350 000 dollars à divers membres du clergé, y compris des cardinaux de haut rang et des personnes qu’il était accusé de harceler. La personne qui a dénoncé Bransfield a mentionné au sujet de ces dons un effort «pour acheter de l’influence». Mgr Olson a évoqué le fait que des paiements en espèces peuvent être utilisés comme un moyen de protéger un malfaiteur et de créer des conflits d’intérêts pour les responsables de des promotions ecclésiatiques : «L’argent peut être utilisé pour faire taire et dissimuler tout aussi facilement que l’argent peut être utilisé pour gâter et manipuler», a-t-il déclaré.

De telles allégations semblent tout à fait applicables à un homme aussi influent financièrement que McCarrick, qui a donné plus de 600 000 dollars à ses confrères après être devenu archevêque de Washington, D.C., en 2001, et a contribué à la création de la Fondation papale en 1988, avant d’être président de cette association qui finance des projets spécifiques à la demande du Saint-Siège.

Pour Mgr Olson, la divulgation des bénéficiaires et des montants des différents dons en espèces de McCarrick contribuerait grandement à lever le «voile de mystère» qui entoure ses agissements et la gestion des finances du Vatican en général, un manque de transparence qui, selon lui, peut «obscurcir la mission évangélique de l’Église». De telles révélations ne seraient pas en elles-mêmes des imputations de culpabilité pour ceux qui ont reçu des cadeaux de McCarrick, mais elles constitueraient un pas vers cette transparence qui est un objectif déclaré du pape François.

Le réseau McCarrick

Le rapport McCarrick n’apporte pas non plus de réponse à des questions sur les religieux que l’ex-cardinal a pu favoriser personnellement. Il est bien connu que, pendant son épiscopat, McCarrick a été célébré comme un «faiseur d’évêques», qui pouvait tirer les ficelles en faveur de ses protégés et favoriser leur carrière ecclésiale. Il parlait avec fierté de ses «anciens» occupant des «postes de pouvoir», notamment d’anciens secrétaires, vicaires généraux et évêques auxiliaires. Selon un spécialiste qui mène un projet de recherche sur les réseaux d’influence et de patronage de McCarrick, «c’est un homme qui, s’il se fait le champion de votre cause, vous pouvez aller loin. Et c’est ainsi que le système est mis en place». La difficulté, selon lui, c’est que «une fois que vous avez bénéficié de son patronage […], il y a un sentiment que s’il tombe, vous tombez, et vous êtes tous entachés par association». Cela peut engendrer chez ceux qui ont été favorisés par lui le silence et la réticence à révéler toute la vérité.

Par conséquent, ne pas enquêter sur le «réseau» McCarrick équivaut à ne pas révéler d’importants conflits d’intérêts, aussi bien pendant le mandat d’évêque actif de McCarrick que maintenant.

Autres questions non abordées

Parmi les autres questions non abordées dans le rapport McCarrick figure l’existence possible d’un «lobby gay» clérical au sein de l’Église, dont les membres seraient portés à se promouvoir et à se protéger mutuellement. Si le Rapport émet l’hypothèse selon laquelle McCarrick était protégé par un réseau homosexuel, il n’y a pratiquement aucune exploitation de cette hypothèse.

Dans un article du 12 novembre pour le Catholic World Report, le psychiatre catholique interviewé pour le Rapport sur son travail avec un séminariste abusé par McCarrick dans les années 1990 a exprimé sa déception, car le document final a négligé d’inclure sa description des «comportements agressifs de préparation» de McCarrick envers les séminaristes et les autres jeunes hommes à qui il s’en prenait. «Mon opinion, basée sur plus de quarante ans d’expérience de travail avec des prêtres et des religieux (expérience confirmée par une nomination comme consultant auprès de la Congrégation pour le clergé au Vatican de 2008 à 2013), est que la dissimulation massive de l’abus homosexuel de mineurs, de séminaristes et de prêtres par ceux qui occupent des postes d’autorité dans l’Église, comme Theodore McCarrick, est présente de manière importante dans le Rapport McCarrick», écrit-il.

D’autres personnes critiquent le rapport sur le fait que Mgr Carlo Viganò, l’ancien nonce papal aux États-Unis, qui a prétendu que le pape François avait levé les restrictions sur McCarrick mises en place par le pape Benoît XVI, même après que le prélat italien a averti le Saint-Père en 2013 des méfaits de McCarrick, n’est pas interrogé. Alors que Mgr Viganò – dont le «témoignage» d’août 2018 concernant la mauvaise gestion de McCarrick par l’Église a déclenché la décision ultérieure du pape de commander l’enquête du Vatican – dit qu’on ne lui a pas demandé de participer au Rapport, le document le mentionne néanmoins nommément 306 fois, avec des efforts considérables pour réfuter sa version des faits. Le président de la Ligue catholique américaine pour les droits religieux et civils considère cette lacune comme «l’un des défauts majeurs du document» : «Ce qui rend cela vraiment étonnant, c’est que des personnes qui n’ont été mentionnées que quelques fois ont été interviewées. Ainsi, la décision de ne pas interviewer Viganò était délibérée», a-t-il déclaré.

Pas d’enquête indépendante

L’une des principales critiques formulées à l’égard du Rapport est que, contrairement aux demandes formulées par l’USCCB en 2018, le Vatican n’a pas fait appel à un enquêteur indépendant. «En conséquence, les parties du rapport McCarrick qui semblent opaques ou défensives peuvent amener les lecteurs à se demander si chaque conclusion des plus de 400 pages du rapport McCarrick offre une divulgation complète de ce que les fonctionnaires du Vatican savaient», affirme la revue America. Ce que dit d’une façon plus directe une avocate des victimes d’abus du diocèse de Buffalo (État de New York) : «[Le rapport] est rédigé par l’organisation qui a perpétré sa propre crise. Ils ont écrit leur propre rapport sur eux-mêmes. Ils pointent habilement vers l’avenir, mais ils n’abordent jamais la question de la responsabilité de ces types aujourd’hui.»

De même, Mgr Shawn McKnight, évêque de Jefferson (Missouri) a souligné lors de l’assemblée générale de l’USCCB l’incapacité d’un «système fermé» tel que la hiérarchie de l’Église «à enquêter sur elle-même de manière adéquate» et a appelé à une plus grande implication des laïcs. Une déclaration qui reprend celle qu’il fit dans le même cadre il y a deux ans, affirmant qu’«une enquête interne sur le scandale McCarrick sans le recours à des enquêteurs laïcs compétents et qualifiés ne sera guère considérée comme transparente et crédible».

De même, le père Lavers, un prêtre du diocèse anglais de Portsmouth, qui a mené une enquête en 2012 sur les allégations d’activité homosexuelle au Holy Apostles College and Seminary dans le Connecticut, a déclaré au National Catholic Register que l’absence d’une enquête indépendante était très préoccupante : «C’est une grande faiblesse du document. […] Nous ne savons pas qui sont les principaux gardiens des données initiales et critiques qui sont entrées pour former les premières ébauches du rapport. Nous ne savons pas quels types de filtres ont été appliqués aux informations qui ont pu être recueillies aux États-Unis, en particulier, ni ce qui se trouvait dans les archives».

Un travail inachevé

«Je ne pense pas que le travail soit terminé, ni que le rapport prétende que c’était le dernier mot», conclut Mgr Olson. Concernant la question des dons financiers de McCarrick, il suggère qu’une prochaine étape pourrait être d’inviter tous les clercs et organisations qui ont reçu de l’argent de l’ancien prélat à «simplement se présenter et identifier quel argent ils ont reçu et expliquer pourquoi ils l’ont reçu». Il suggère que cette démarche soit mise en œuvre dans les diocèses où McCarrick a été évêque.

Pour le père Lavers, le rapport McCarrick, dans sa forme actuelle, pourrait servir de base à une nouvelle série d’interrogatoires menés par une entité indépendante. Il estime que, pour qu’un rapport soit objectif et pleinement responsable, il doit avoir à la fois une pleine juridiction au sein de l’Église et une collaboration avec un groupe indépendant, mais que «pour l’instant, ce n’est pas le cas».

Ed Condon, journaliste au National Catholic Register, pense que si ceux qui ont produit le rapport McCarrick espèrent qu’il marque la fin des inquiétudes concernant la complicité des dirigeants de l’Église dans l’ascension de McCarrick, cela ne se produira pas, car de nouveaux détails apparaîtront et les questions restées sans réponse dans le rapport «seront reprises par d’autres». Il estime que «le premier, le meilleur et peut-être le dernier espoir des catholiques américains dans leurs dirigeants est que certains [évêques], à titre individuel, soient prêts à briser le silence et à rompre les rangs. […] Ce que les évêques américains ont maintenant, une fois de plus, c’est une fenêtre étroite pour agir en premier, pour montrer un leadership moral individuel. Vont-ils enfin le prendre ?»

Bien loin de clore ce qu’il convient d’appeler l’«affaire Mc Carrick», le Rapport McCarrick pourrait en être le véritable commencement.

Rédaction SRP

Source : National Catholic Register

 

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