Pandémie de covid-19
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Dans son intervention télévisée du 24 novembre, suivie par près de 30 millions de Français, le Président de la République a annoncé un déconfinement progressif sur la base de chiffres transmis par ses conseillers scientifiques. Que ces décisions soient bonnes ou mauvaises, les chiffres invoqués pour les justifier posent un problème. Ils font peur. Au regard de leur contexte, cette peur est disproportionnée et peut conduire gouvernement et gouvernés à surréagir.

Certes, il est impossible de ne pas s’appuyer sur des chiffres pour prendre des décisions de santé publique. Mais les statistiques qui sont communiquées quotidiennement dans tous les médias ne donnent qu’une vision très partielle de l’impact de la maladie du strict point de vue de la santé publique et avant même de prendre en compte tous ses dommages collatéraux.

Des chiffres anxiogènes

Les données chiffrées de l’épidémie sont communiquées hors contexte. Restituer les chiffres de la mortalité causée par le COVID-19 dans l’ensemble des causes de mortalité pourrait peut-être, sans remettre en cause nécessairement toutes les décisions prises, donner une image moins inquiétante de l’épidémie. Cela permettrait peut-être aussi de ne pas écraser la psychologie des Français et l’économie de la France avec un marteau.

Si l’on rapporte le nombre de décès à la mortalité générale, l’épidémie prend en effet un relief tout différent que si l’on communique uniquement sur le nombre de cas COVID-19, sur le nombre de personnes en réanimation et sur la létalité de la maladie. D’autant que les statisticiens médicaux considèrent eux-mêmes leurs données comme plus ou moins fiables.


Il est de notoriété publique qu’en France, à la différence d’autres pays, les tests sont extrêmement sensibles


La notion de comorbidité reste très ambiguë. Dans les Ehpad, il est arrivé que soient attribués au COVID-19 des décès qui n’avaient comme cause que la «vieillesse». De même, lorsque le ministre de la Santé, Olivier Véran, pour montrer que la maladie était très létale, avait cité le cas d’un jeune homme de 18 ans mort du COVID-19, il était à la limite de la «fake new». À la suite de sa déclaration, un journaliste a enquêté. Renseignement pris, ce jeune était atteint d’un cancer en phase terminale. De même, l’exactitude quant au nombre des personnes infectées est une vérité scientifique relative. Il est de notoriété publique qu’en France, à la différence d’autres pays, les tests sont extrêmement sensibles, ce qui fait que les statistiques des personnes contaminées sont possiblement exagérées.

Indépendamment de ces biais qui peuvent jouer à la marge, la létalité du COVID-19 n’est pas non plus évidente à déterminer. Selon les publications, elle est estimée dans une fourchette qui va de 0,5 à 20 %. Encore faut-il s’entendre sur la notion de «létalité». Il y a deux manières de la calculer à partir de modèles statistiques différents. La létalité apparente ou CFR (acronyme de «Case Fatality Rate») est calculée à partir du nombre de décès imputés et du nombre de cas confirmés. La létalité réelle ou IFR (acronyme de «Infection Fatality Rate») est calculée à partir du nombre de décès et du nombre de personnes infectées. Mais ce dernier nombre n’est pas celui des personnes testées. Il est celui des personnes estimées infectées.

Le taux de létalité apparent mondial est d’environ 5 %. Celui de la France est de 18,5 %, parce qu’elle teste peu et tient une comptabilité exacte de ses décès. Il est donc difficile de comparer la situation de deux pays sur cette base. La Pakistan a un taux de létalité de 2 %. Lutte-t-il mieux que nous contre l’épidémie ? Le taux de létalité réel mondial est estimé par l’OMS entre 0,5 et 1 % (la grippe saisonnière se situe en général à 0,1 %). En France, il serait aujourd’hui de 0,7 %.

Entre ces chiffres, personne ne s’y retrouve, surtout si le regard ne dépasse pas le raz-de-marée des informations de 20h. Pour comprendre l’impact véritable de la maladie sur la santé de nos sociétés, le spectre a besoin d’être élargi.

On ne meurt pas que du COVID-19


Le nombre de décès dus au coronavirus sera probablement moindre cette année que les infections nosocomiales ou les accidents de la route.


Nous sommes plus de 7 milliards sur la planète ; 57 millions de personnes meurent chaque année (environ 157 000 décès par jour). Les maladies infectieuses font environ 17 millions de morts. Les cardiopathies ischémiques et les accidents vasculaires cérébraux sont les principales causes de mortalité dans le monde, responsables de 15,2 millions de décès. Le tabagisme ferait 7 millions de morts, l’alcoolisme 3 millions, les infections nosocomiales 2 millions. Les accidents de la route, la tuberculose, le sida font respectivement 1,4 million, 1,3 million et 1 million de morts, avec évidement des différences notables entre pays riches et pays pauvres. Les guerres tuent en moyenne chaque année 80 000 personnes et les attentats 16 000. La grippe saisonnière, à elle seule, fait environ 650 000 morts.

Cette comptabilité macabre – relativement fiable – donne la mesure de l’épidémie à l’échelle mondiale : par comparaison, le nombre de décès dus au coronavirus va probablement atteindre plus de 1,5 million d’ici la fin de l’année (il était de 1 413 325 le 25 novembre à 19h30 !), moins que les infections nosocomiales ou les accidents de la route.

En ce qui concerne la France, les chiffres de mortalité parlent aussi d’eux-mêmes. Les Français sont à peine plus de 65 millions. Il meurt chaque année en France près de 615 000 Français (9 000 de plus qu’en 2016), soit près de 1 600 par jour. Les maladies cardiovasculaires et les cancers sont les premières causes de décès en France (autour de 150 000). Parmi les causes de décès, notons que les drogues font 90 000 morts, le tabagisme 60 000, l’alcool 30 000. La grippe de 2017 aurait emporté plus de 19 000 personnes supplémentaires. Il meurt ainsi plus de 1 600 personnes tous les jours en France, mais ce sont dans l’immense majorité des personnes âgées.

Par comparaison avec le COVID-19, le cap des 50 000 décès a été franchi le 25 novembre (il s’élevait à 50 237 le 25 novembre à 19h 30). 324 personnes sont mortes du COVID-19 ce jour-là. Si l’on affine le nombre de décès quotidiens de mars dernier au 31 août, ceux-ci sont demeurés quasi identiques aux deux dernières années. En revanche, ils ont augmenté de 11 % du 1er septembre au 2 novembre. Mais ils peuvent baisser dans les semaines et les mois qui viennent, comme cela s’était passé au début de l’été, après le pic de l’épidémie en mars, ou en 2013, après la canicule. Les démographes appellent cela «un effet de moisson», c’est-à-dire des morts de personnes très fragiles ou très âgées qui sont décédées un peu avant l’heure.

La question de l’espérance de vie


Pour le moment, la comparaison du nombre des décès quotidiens en 2019 et 2020 ne permet pas de dire que l’espérance de vie va significativement diminuer.


Ces chiffres permettent de mettre en perspective l’impact de l’épidémie dans le monde et en France sur l’espérance de vie. L’épidémie ne change rien ou quasi rien à notre espérance de vie. Une étude de l’INED intitulée «Épidémie de COVID-19 : quel impact sur l’espérance de vie en France ?», de Michel Guillot et Myriam Khalt, apporte des éléments intéressants.

L’espérance de vie des Français est de 85,6 ans pour les femmes et de 79,5 ans pour les hommes, un record mondial. Pour le moment, la comparaison du nombre des décès quotidiens en 2019 et 2020 ne permet pas de dire que l’espérance de vie va significativement diminuer. Il y a eu à peu près 270 000 décès en 2019 de janvier à mai, année de faible mortalité grippale, et 287 000 pour la même période en 2020, année du COVID-19 . Une différence de 17 000, alors que 29 000 décès COVID-19 ont été comptabilisés. Si les chiffres de mortalité pour le COVID-19 sont exacts, cela signifie que les causes de mort autres que le COVID-19 ont diminué de 12 000 pour plusieurs raisons.

En premier lieu, le COVID-19 a en quelque sorte remplacé la grippe saisonnière. En 2008, 2012 et 2015, celle-ci avait été forte et avait fait baisser l’espérance de vie. Cette année, elle est passée quasi inaperçue (10 000 cas mortels de moins). La seconde raison tient à l’âge des malades : 82 % ont plus de 70 ans, un âge très proche de l’espérance de vie de ces dernières années. Ce sont principalement des personnes âgées et fragiles, dont le décès était proches avec ou sans COVID-19. Enfin, l’épidémie a causé une baisse des autres causes de mortalité. Le nombre des morts sur la route, en particulier chez les jeunes, a baissé de 63 %.

Dommages collatéraux

Dans ces conditions, l’épidémie, même si elle se poursuit jusqu’à la fin de l’année, n’impactera pas l’espérance de vie des Français de plus de 6 mois. En revanche, les mesures prises en mars et reprises depuis ont des conséquences collatérales importantes.

Selon l’INSEE, un quart de la population française a vu sa situation économique dégradée par les mesures prises pour lutter contre l’épidémie (35 % pour les plus pauvres, 10 % pour les plus aisés). Cette situation se retrouve dans les chiffres macroéconomiques. La lutte contre l’épidémie a fait baisser l’activité économique d’environ 20 %. En dépit de toutes les mesures de soutien et du recours au télétravail, le chômage a explosé et les faillites se multiplient.

Toutes les études démontrent qu’à court et moyen terme, l’impact sur la psychologie et la santé mentale de la population est important. Les spécialistes s’inquiètent. Des syndromes de stress apparaissent lors de quarantaines supérieures à 10 jours1. Ils constatent dans certains quartiers une augmentation de 60 % des violences conjugales et des divorces2.


La prudence médicale consiste à évaluer autant que possible le bénéfice-risque pour la personne au-delà de sa seule santé physique.


Quant aux médecins, il se plaignent des conséquences pour leurs patients non atteints du COVID-19. Pierre-Louis Druais, ancien président du Collège de la médecine générale, membre du conseil scientifique chargé d’éclairer l’exécutif, déclare dans Le Monde : «À fin octobre, nous n’avons pas encore absorbé la totalité des patients qui n’ont pas été traités pendant la période du confinement […]. Il y a environ 1 500 à 1 700 décès par jour en France toutes causes confondues, hors épidémie de COVID-19. Environ 1 000 personnes qui décèdent ont plus de 75 ans et meurent souvent de maladies chroniques. Faute de suivi, la mortalité de ces personnes pourrait être majorée de 10 %, ce qui représenterait environ 100 morts supplémentaires par jour».

La médecine est, certes, une science ; elle est aussi un art et une prudence. Chaque décision thérapeutique fait appel à des connaissances scientifiques, à la maîtrise technique de leur application, mais aussi à la situation très contingente du malade. La prudence médicale consiste à évaluer autant que possible le bénéfice-risque pour la personne au-delà de sa seule santé physique. Cette évaluation, difficile dans le cas de chaque patient, devient d’une plus grande complexité dans le cas d’une épidémie qui frappe des millions d’hommes et de femmes de tous âges dans des sociétés aussi complexes et fragiles que les nôtres. Or, face à l’épidémie actuelle, la dimension humaine et prudentielle de la médecine n’est-elle pas devenue secondaire ? La raison scientifique ne l’emporte-t-elle pas sur la raison politique ? Après quoi, faut-il s’étonner que la peur détruise la confiance et sème le doute ?

Thierry Boutet

Photo : Lev Radin / Pacific Press / REX / SIPA


 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

 

Réactions de lecteurs

■ «Ce qui confirme nettement que la sur-évaluation des risques de santé par le gouvernement entraîne des décisions qui, au lieu de freiner l’épidémie somme toute saisonnière, ne fait qu’ajouter des morts supplémentaires par leurs effets collatéraux. Question : quel est l’objectif réel du pouvoir dans cette gestion quasi totalitaire d’un bien supérieur à tous les autres : la santé des bien-portants ! »

■ «Il faut d’abord observer le caractère quasi novatoire de cette pandémie soumis au juge des référés du Cd’E. C’est donc rapporté au cas d’espèce jugé en urgence, qu’il faut analyser le caractère individuel de cette liberté fondamentale et ne pas en tirer, comme il est fait, une généralisation qui n’est pas celle qui peut prévaloir au fond. Le dernier paragraphe en conclusion est hors sujet même s’il donne la clé de la philosophie juridique de l’auteur.»

■ «Médecin spécialiste, ni infectiologue, ni spécialiste en réanimation, j’ausculte la pandémie avec l’oreille et, au risque d’un contresens, avec l’œil de ma propre spécialité : la pathologie. Cet article est bien un des rares qui, sans la prétention de la plupart des autres écrits au kilomètre dont nous sommes inondés depuis des mois, posent les vraies questions, sans avoir la prétention donner les bonnes réponses. L’auteur sait rester à sa place et les arguments, chiffres à l’appui, ne sont pas assénés comme une vérité irréfutable. C’est déjà un très bon point. Ce n’est pas seulement parce que j’en partage la ligne de fond que je le considère comme d’une rare clairvoyance dans un univers pollué par une information qui agit comme un déluge emportant tout sur son passage, à commencer par la réflexion et le bon sens.
Parce que, médecin, je n’ai jamais cédé à la tentation de répandre mes connaissances. Il est si facile de monter sur un piédestal devant un parterre de personnes disposées à écouter mais sans les connaissances minimales pour exercer une saine critique.
Le jour viendra, je l’espère, où on pourra faire un bilan réel de ce qu’a représenté la pandémie. On pourra – peut-être ? – analyser avec objectivité ce qu’elle a coûté en terme de vérité du point de vue médical. Le Président avait lâché l’expression «nous sommes en guerre». Sauf que, méconnaissant ce que signifie la guerre, les armes et les stratèges de cette guerre particulière qu’est la maladie, il a trouvé des relais auprès de nombreuses personnes qui se sont prises au jeu du médecin sans en avoir les compétences. Dans une période de crise démographique médicale réelle et sérieuse, ils ont entretenu, et ils entretiennent toujours, un climat anxiogène par lequel monsieur tout-le-monde se croit même autorisé à s’exprimer comme un médecin. Or la pandémie n’a pas été gérée comme elle aurait dû l’être avec les connaissances que nous avons d’une maladie virale, même avec des inconnues que nous avons découvertes au lit du malade, mais avec les déclarations pontifiantes des politiques, des décideurs qui ont pris en otage la population avec toutes les conséquences délétères que nous connaissons et qui laisseront sur le carreau toutes sortes de personnes : les autres malades, bien plus nombreux, les personnes fragiles … et tout cela sous l’étiquette «Coronavirus» ou «Covid-19». J’ai lu récemment un article qui pose assez bien la question (http://agora.qc.ca/sanitosceptique-1/c19-cui-cui-sur-laccalmie-du-mois-daout-2020) sur un autre ton. Ce que je regrette et qui aura plombé les effets d’une pathologie qui n’est pas nouvelle et qui n’est pas à considérer autrement que comme une maladie bénigne, c’est que cette pandémie aura été gérée, au XXIew siècle avec des méthodes qui nous renvoient à une époque où nous n’avions pas les moyens d’aujourd’hui. Et ce n’est pas l’illusion d’un vaccin qui résoudra la pandémie. »

>> Revenir à l’accueil