Illustration du fait religieux
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 La décision rendue par le Conseil d’État le 7 novembre de refuser la levée de l’interdiction de célébrer des messes pendant le reconfinement est jugée par les catholiques comme blessante et injuste. Plusieurs évêques ont dénoncé à ce sujet une remise en cause la «liberté de culte». Mais à quoi se réfère précisément cette expression, et de quoi parle-t-on exactement quand on évoque le «culte» rendu par l’Église à Dieu ? Et l’État a-t-il le pouvoir de toucher au «fait religieux» ? Éclairage d’Aline Lizotte.

«La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées, ci-après, dans l’intérêt de l’ordre public». Tel est l’article 1 de la loi de 1905 reconnaissant la liberté religieuse, par le vote du 9 décembre 1905 déterminant la séparation des Églises et de l’État. Mais il y eut 1906, 1907, puis 1923-1924. Au travers de ces divers votes, la loi de 1905 fut modifiée et, peu à peu, les «restrictions» nécessaires à «l’intérêt public» finirent par tenir compte de la réalité de la vie des Français, principalement des «Français catholiques».

Le «culte», dans ce langage juridique propre à l’État, n’est ni la religion, ni même la liberté religieuse, ni même, malgré ce qu’ils en disent, la liberté de conscience. La liberté de la conscience ne dépend pas d’une loi positive, elle est propre à la conscience elle-même ! Un État politique, même le plus tyrannique, ne peut pas enlever à ses citoyens la liberté de leur conscience, mais il peut créer des martyrs, ce qui est la plus grande preuve de la liberté de conscience. Si quelqu’un accepte de mourir plutôt que de renier sa foi, c’est que sa conscience est profondément libre.


L’État peut tenter d’éradiquer une religion, persécuter, manipuler les esprits, mais il risque de disparaître avant que la religion qu’il persécute s’éteigne.


Un État politique ne peut, non plus, éradiquer une religion. Il peut tenter de le faire, il peut persécuter, manipuler les esprits, mais il risque de disparaître avant que la religion qu’il persécute s’éteigne. Malgré toutes les shoas, malgré les dispersions, malgré les ostracismes, la religion juive demeure. Le christianisme, ébranlé par ses hérésies, divisé par ses schismes, ses phases de tiédeur, couvre encore toute la terre. L’islam, malgré les guerres qu’il a perdues, n’est pas éteint.

Ni Gambetta, ni Ferry, ni Briand, ni Clemenceau, ni Jaurès n’ont voulu faire disparaître la religion catholique ; ils ont naïvement cru que les «Lumières» viendraient à bout de son obscurantisme et que l’on se retrouverait devant une religion purifiée, conforme aux droits de l’Homme. Par contre, ils se sont battus contre l’Église catholique sous le couvert de la «liberté des cultes», afin de lui enlever son titre officiel de religion d’État1.

L’Église est-elle un culte ?

Appliqué aux Églises catholique, orthodoxe et anglicane, le nom restrictif de «culte» touche à l’équivoque. Le mot «culte», dans son sens primitif, ne désigne pas singulièrement un acte religieux. Étymologiquement2, il est issu du verbe latin colere, qui signifie l’acte de cultiver la terre en vue d’en faire un habitat non seulement utile, mais aussi agréable. On l’a vite appliqué aux «dieux» afin que, par des hommages et des offrandes, ils deviennent bienveillants, de telle sorte qu’ils se comportent avec les hommes comme les habitants d’une même maison. C’est ainsi que le mot «culture», qui désignait le travail de la terre, a donné au mot latin colo un sens extensif, celui de culte, employé pour signifier l’acte d’honorer un personnage que l’on admire et dont on sollicite l’attention et la complaisance. Ainsi, l’on peut employer ce mot pour désigner une attitude psychologique d’adulation vis-à-vis de quelqu’un, qui devient ainsi un personnage : on a un culte pour tel grand artiste, pour tel leader politique ou même pour sa propre personnalité !

L’Église rend un culte à Dieu. Elle le fait par la liturgie, «par laquelle, surtout dans le divin sacrifice […] de l’Eucharistie, s’exerce l’œuvre de notre rédemption, [qui] contribue au plus haut point à ce que les fidèles, en la vivant, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Église3». C’est un culte, mais c’est tout à fait autre chose que l’offrande de l’encens aux idoles. Et surtout, la liturgie est une œuvre qui est propre à l’Église. Elle ne définit pas toute l’Église, pas plus que le mot «religion» la définit totalement. L’Église n’est pas uniquement une «religion».

Puisque la liturgie «exprime et manifeste» le mystère du Christ, elle est un acte public. Et elle se doit de l’être ! Cela signifie-t-il qu’elle est, ipso facto, sous le gouvernement de l’État ? Car l’État gère les actes publics : par les feux rouges et verts, il gère la circulation des piétons et des automobilistes ; par les restaurants et les toilettes publiques, il gère les actes du corps, comme la restauration et les éliminations ; il gère aussi les fêtes et les manifestations, les jours de travail et les jours de repos, etc. Cela signifie-t-il qu’il appartient à l’État de gérer tout le bien public et tous les actes qui sont publics ?


Puisque la liturgie «exprime et manifeste» le mystère du Christ, elle est un acte public. Et elle se doit de l’être !


En employant le mot «culte» pour désigner toute les Églises, et principalement l’Église catholique, qu’est-ce que le ministère d’Aristide Briand, en 1905, entendait gérer, non pas directement, puisqu’il décrétait une «séparation», mais indirectement par la création des «associations cultuelles» ? Il entendait gérer, par cette loi qui est une application de la loi de 1901 aux «cultes», d’abord les biens de l’Église et, en conséquence, les actes «publics», l’enseignement – par une mainmise sur l’école et l’université –, les actes sociaux comme le mariage et les obsèques (par la gestion des cimetières), et même d’une certaine manière les «communautés religieuses» regroupées sous le nom de «congrégations». Il refoulait ainsi le «religieux» dans la sphère du privé. On peut faire une prière dans son for interne, mais si l’on se met dans la tête d’organiser une récitation du chapelet dans les rues, cela relève du domaine public, et l’État doit le permettre, l’interdire ou le tolérer !

À première vue, cela semble normal. Ne vit-on pas, depuis la fin du Moyen Âge, dans cette distinction du temporel, qui est le domaine du roi, et du spirituel, le domaine de l’Église ? Cependant, admettre ces distinctions simplistes conduit à des situations équivoques. Le domaine public appartient-il dans sa totalité à l’État, et le religieux et le spirituel uniquement à la conscience personnelle ? Et l’Église n’est-elle qu’un culte qui relèverait du privé, du spirituel, de la conscience entièrement libre ? Vouloir gérer tous les actes publics de l’Église au niveau social de l’acte public politique, cela enlèverait à l’Église toute puissance de juridiction, donc d’autorité sociale.

Le fait religieux et la loi de 1905

Même dans une certaine littérature catholique, on qualifie la loi de 1905 comme une loi de liberté, de tolérance et d’équilibre. Les évêques ne sont plus nommés par l’État, les bâtiments publics qui étaient les biens de l’Église – qui lui ont été enlevés et ne lui ont pas été remis – sont entretenus par l’État, les obligations de demander une autorisation pour accomplir un acte du culte ont été abrogées, l’évêque crée les paroisses qu’il veut et en supprime d’autres, c’est lui qui nomme les curés et les vicaires et qui leur donne l’indemnité qui les fait vivre. Par la loi Debré, l’État prend à sa charge le salaire des enseignants. Par la Cavimac, il prend soin des clercs et des religieux âgés. Bref, on peut dire que, dans cet éden, l’Église vit en toute liberté et, si elle avait le sentiment d’être enchaînée, elle devrait regarder l’or qui recouvre ses chaînes.

Mais qu’est devenu le fait religieux ? Et, en premier lieu, qu’est-ce qu’un fait religieux ? Un fait est un fait, comme un sou est un sou. Un fait est un acte qui s’impose à la connaissance. Il est là et non ailleurs. Il sollicite une signification, une interprétation, mais non l’acceptation de son existence. L’enfant qui naît est factuellement un enfant qui naît ; la personne qui meurt, meurt ! On peut évaluer les antécédents d’une naissance, comme on peut évaluer les causes et les conséquences d’une mort. Les interprétations nous appartiennent, les réalités s’imposent.


Un fait religieux est donc bien en lui-même «religieux» ; ce n’est pas un acte interprété religieusement par la conscience du sujet humain.


Lorsque l’on parle de «fait religieux», on ne parle pas d’un comportement auquel on donne personnellement une interprétation religieuse. Un fait religieux est une réalité qui, en elle-même, est un acte de religion, c’est-à-dire, un acte qui glorifie Dieu, L’honore, Le supplie, Lui rend grâce. C’est un acte qui, «en justice», est dû à Dieu. Il est essentiellement la relation de l’homme à Dieu et ne nécessite pas la relation de Dieu à l’homme. Cela ne signifie pas que l’homme n’en tire pas de grands bienfaits, mais les finalités objectives de l’acte de religion ne sont pas les «grâces» qui peuvent en découler, mais Dieu Lui-même honoré et aimé. Un fait religieux est donc bien en lui-même «religieux» ; ce n’est pas un acte interprété religieusement par la conscience du sujet humain.

Si l’on a compris cela, on voit qu’un gouvernement politique de quelque tendance ou orientation qu’il soit n’a pas le pouvoir de gouverner ou même d’ordonner des «faits religieux», qu’ils soient privés ou qu’ils soient publics. S’il le fait à bon droit, ce n’est pas le fait religieux lui-même qu’il gouverne, mais des aspects qui s’y rapportent accidentellement. Si l’on organise une messe sur le Champ-de-Mars et qu’une foule de près d’un million de personnes s’y trouve rassemblée, il faut bien une «police d’ordre» pour gérer la foule. Car tout acte religieux, s’il est public – et la plupart du temps, il l’est – n’est jamais sans la participation matérielle du corps, et cela implique qu’il ne soit jamais uniquement spirituel et intemporel.

La gouvernance du fait religieux n’appartient donc pas au pouvoir public, de quelque hiérarchie qu’il s’agisse. Seule l’Église a le pouvoir de la gestion des faits religieux, et elle seule a l’obligation de les accomplir pleinement, de les proposer aux fidèles, de les en instruire, de former et de constituer avec eux une véritable communion de salut et de relation à Dieu. Elle seule a ce pouvoir, parce qu’elle a été fondée et instituée par Jésus Christ, le Fils de Dieu, pour accomplir, dans sa Personne, les actes qui relient l’homme sauvé à Dieu.

Le pouvoir public peut respecter ou non cette réalité du fait religieux. S’il le fait, il accomplit pleinement son rôle en exerçant son pouvoir pour ordonner les actes des hommes vers le Bien commun ; s’il ne la respecte pas, il est inévitablement en état de tension ou de mensonge à l’égard de l’Église qui, elle, au risque de perdre sa liberté, ne peut abdiquer d’être ce qu’elle est, c’est-à-dire une communion de salut pour tous les hommes qui se tournent vers Dieu, non seulement pour recevoir ses bienfaits, mais pour L’adorer.

La Messe comme acte religieux le plus parfait

L’Église accomplit son devoir de religion par tous les actes officiels qu’elle pose. D’abord par toute la vie sacramentelle qui accompagne chaque être humain de sa naissance à sa mort dans toutes les circonstances quotidiennes ou spécifiques de son existence. Ensuite, par sa prière officielle de louange, qu’elle récite au long des jours en invitant les laïcs à s’y unir. Puis, par son enseignement magistériel et pastoral. Enfin, par les multiples œuvres qu’elle encourage et soutient pour servir tous les hommes, soulager toutes les souffrances, participer à toutes les joies, en un mot rendre meilleure l’humanité sauvée quant à sa nature, mais toujours à secourir dans tous ces hommes et femmes qui naissent, vivent et meurent dans la suite des siècles, jusqu’au jour où son Seigneur reviendra et nous accueillera, corps et âme, pour que nous soyons toujours avec Lui.


La célébration de l’Eucharistie n’est pas un acte de dévotion privée mais l’acte religieux le plus parfait.


Parmi tous ces actes de religion, il y en a un qui est le plus parfait comme acte religieux : la célébration de la Messe. La Messe, ou la célébration de l’Eucharistie, n’est pas un acte de dévotion privée. La dévotion est la vie chrétienne vécue de façon privée dans le quotidien. Elle s’imprègne de prières personnelles, d’offrandes personnelles, de demandes personnelles. Elle témoigne ou attise la foi en la présence constante de Dieu à l’intime de l’âme, elle renforce l’espérance de son soutien, elle nourrit la charité. Elle est en quelque sorte la vérité pratique de la vie du chrétien telle qu’il l’a reçue dans son baptême et telle que l’Église l’a formée.

Toute cette vie chrétienne dépend et découle de la vie de l’Église. C’est Jésus qui fait de l’Église cette génératrice de chrétiens, cette mère qui les nourrit, cette éducatrice qui les forme et les guide. L’Église n’est pas une collectivité, un club de dévots. Elle a une existence religieuse par elle-même ; elle a une prière qui lui est propre et un acte religieux qui lui est propre et qu’elle ne peut jamais accomplir de façon privée. Cet acte, c’est la Messe. On peut dire que la Messe, dans laquelle s’unissent la liturgie de la Parole et celle de l’Offrande eucharistique, est l’acte de religion propre à l’Église catholique. Chaque Messe dite n’est pas la Messe du vicaire, du curé ou de l’évêque, c’est la Messe de l’Église dite par un de ses membres en communion avec tout le sacerdoce des fidèles et celui des ministres. La Messe est l’acte par lequel le Christ, le seul homme religieux, est offert à Dieu, pour que son sacrifice infini et intemporel soit rendu présent en ce lieux et avec ces baptisés, en communion avec le ministre capable d’agir dans sa Personne.


Si publique que soit la célébration de la Messe, elle n’appartient pas à la gestion des pouvoirs publics.


La Messe possède donc la vérité la plus totale de l’acte de Religion : l’offrande in tempore d’un Sacrifice parfait et l’acte public de ce sacrifice. La Messe est donc un fait religieux, le plus accompli qui soit, en raison de ce qu’il est et en raison de sa qualité d’acte le plus public. Si public soit-il, il n’appartient pas à la gestion des pouvoirs publics. Sa gouvernance appartient à l’Église en tant qu’elle est en elle-même une société – une communion – de droit public de par son origine divine. L’État, qui ne reconnaît aucun culte, peut ne pas accepter cette vérité ! Il peut la nier en lui-même. Il peut ne pas en tenir compte. Mais, quels que soient ses motifs, s’il tente d’outrepasser ses droits, qui se définissent par rapport à un Bien commun temporel, s’il interdit la messe comme acte public, il est coupable d’abus de droit. Il dénie à l’Église ses propres pouvoirs et, ce faisant, il se fait persécuteur.

Certes, l’État informe l’Église que l’acte public projeté peut entraîner accidentellement des conditions de menace à l’égard des biens humains. Et l’Église peut consentir à la mise en garde avancée par l’État, mais elle peut aussi n’y pas consentir en raison des conséquences graves d’une privation d’un acte religieux irremplaçable. «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu» (Mt 4, 4). La privation du pain de la Parole est souvent plus grave que la privation de la sécurité de ne pas tomber malade ! Il y a des conséquences graves à abuser d’un pouvoir inexistant pour s’opposer à un devoir grave existant.

En ces temps d’épidémie, priver une grande partie des catholiques d’une participation réelle à l’acte ultime de leur religion peut détruire pour longtemps le sens du devoir de rendre tout acte de religion à Dieu et éloigner l’homme de son Créateur et de sa Paternité. Si l’État le fait en toute connaissance de cause, il blasphème. S’il le fait par ignorance ou par indifférence, il est incompétent. À lui d’en décider. À nous d’en juger !

Aline Lizotte

Photo : Corinne Simon / CIRIC


1 – Ce mouvement n’est pas uniquement anticlérical. Il s’inspire profondément d’une reviviscence du protestantisme en France, après la Révocation de l’édit de Nantes (1685). L’intellectualité des «Lumières» est profondément marquée par une conception protestante du christianisme et, particulièrement en France, par le calvinisme. Voir : Sébastien Fath, Du ghetto au réseau, Labor et Fides, 2005.

2Ernoult et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, 4e édition, au mot colo.

3Vatican II, Constitution Sacrosanctum concilium, préambule.

 

>> Voir : ««Recours contre l’interdiction des messes publiques : un rejet logique»

 

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