Manifestation en Pologne
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La question de l’avortement perturbe une nouvelle fois la Pologne. Alors que le monde avait les yeux tournés vers l’Amérique et vers la gestion de la crise du COVID, les événements que viennent de vivre les Polonais illustrent le combat que se livrent progressistes et conservateurs dans presque toutes les démocraties. Malgré le refus de la population d’une libéralisation de l’avortement, l’offensive des réseaux internationaux favorables à l’IVG est impressionnante.

En Pologne, l’histoire de l’avortement n’est pas un long fleuve tranquille.

Jusqu’en 1932, il était illégal, comme à peu près partout dans le monde depuis le Code de Hammurabi (1750 av. J.-C.). En 1932, il est autorisé dans les cas de viol, d’inceste et pour les jeunes filles de moins de 15 ans.

Sous le régime communiste, en 1956, une nouvelle loi l’autorise au motif «des conditions de vie difficiles de la femme enceinte». Le nombre d’avortements légaux dépasse les 100 000 dans les années suivantes.

En 1993, à la chute du régime communiste, une loi restrictive est votée. L’avortement n’est plus autorisé que pour le viol et l’inceste, et pour une malformation grave du fœtus ou un risque pour la vie de la mère. La gauche, à cette époque, tente d’élargir les exceptions aux «situations sociales difficiles pour la mère». Lech Walesa, alors Président de la Pologne, oppose son véto. Le nombre des avortements légaux retombe à moins de 2 000, en diminution continue1.

Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 2001, le Président du Conseil, Leszek Miller, ne souhaite pas mettre de l’huile sur le feu. La Pologne est sur le point d’adhérer à l’Europe, et l’Église soutient cette adhésion. Dans les années suivantes, tous les projets d’amendements, dans un sens ou dans l’autre, sont rejetés par le Parlement. La loi de compromis de 1993 semble convenir autant à l’Église qu’aux partis. La bataille se poursuit principalement sur les conditions de l’application de la loi. La question du périmètre légal de l’autorisation légale d’avorter passe au second plan.

Le conflit reprend

Le 23 septembre 2016, cependant, un projet de loi propose à nouveau de réduire les cas où il demeure autorisé. Il le réduit à un seul : la menace pour la vie de la mère. Le 3 octobre suivant, une manifestation de 100 000 «femmes en grève» fait reculer le gouvernement. Le projet est massivement repoussé par le Parlement (352 contre, 58 pour, 18 abstentions). Mais le conflit politique redémarre alors que les conservateurs sont au pouvoir.

Un an plus tard, à la fin de l’année 2017, les féministes du collectif «Sauvons la femme» réunit 500 000 signatures sur un projet d’autorisation durant les trois premiers mois de grossesse. Le texte est rejeté le 8 janvier par 202 voix contre 194.

Parallèlement, les opposants à l’avortement, forts d’une pétition de 840 000 signatures, demandent l’interdiction de l’avortement eugénique et le réservent au cas de danger pour la vie de la mère. En pratique, cette restriction revient à interdire la quasi-totalité des avortements légaux.

Le Parlement ne rejette pas le projet, mais il ne tranche pas. Le projet est envoyé en commission. Les manifestations pro-avortement reprennent dès la semaine suivante, le 17 janvier. Mais, cette fois, la participation est faible. La «grève des femmes» ne réunit qu’un millier de participantes à Varsovie.

Cependant, la question reste posée. Avant son élection le 12 juillet, le Président Andrezej Duda, interrogé durant sa campagne électorale, prévient : «Je signerai la loi interdisant l’avortement eugénique, avant tout pour supprimer le droit de tuer des enfants atteints de trisomie».

La question de la libéralisation ou de la restriction de l’avortement devait donc inévitablement revenir sur le tapis. Le jeudi 22 octobre 2020, un arrêt du Tribunal constitutionnel polonais déclare contraire à la Constitution l’avortement pour «malformation grave et irréversible du fœtus» (comme la trisomie) ou s’il est atteint d’une «maladie incurable ou potentiellement mortelle».

Cet arrêt met à nouveau le feu aux poudres. Le dimanche suivant, le 25 octobre, des églises sont attaquées, des messes sont interrompues, des édifices religieux tagués, des prêtres insultés et molestés. Des manifestations se produisent dans tout le pays, à Gdansk, à Cracovie, à Lodz, à Rzeszów et dans des villes de moindre importance, traditionnellement conservatrices. 100 000 femmes défilent à Varsovie. Elles ont l’appui du Parlement européen et de nombreux hommes politiques, en Pologne comme à l’étranger. Les médias de gauche et les «people» soutiennent le mouvement. Un éclair rouge est leur symbole.

Le quotidien libéral de George Soros Gazeta Wyborcza annonce qu’il financera les prochaines manifestations. Diverses associations progressistes emboîtent le pas. Une organisation puissante se met en place sur les réseaux sociaux. Des centaines de milliers de tweets sont envoyés anonymement à des jeunes qui n’ont pourtant pas de contact avec le mouvement «grève des femmes». Des militants pro IVG et des anti-A sont conduits en car depuis l’Allemagne. L’ambiance est insurrectionnelle.

Devant ce soulèvement qui a rallié une partie de la jeunesse et qui s’élargit à une contestation du pouvoir et met en cause la légitimité du Tribunal constitutionnel, le gouvernement polonais cherche une porte de sortie, sans renoncer à l’essentiel. Il décide de ne pas publier la réforme au Journal officiel. La réforme de la loi se trouve donc provisoirement suspendue. Des discussions sont en cours. L’Église, agressée dans ses bâtiments et dans ses membres, prêche la modération.

Vers un apaisement

Le Conseil permanent de l’épiscopat polonais pour la protection de la vie et de la paix sociale a publié cet appel :

«Nous observons avec une grande douleur l’escalade de la tension sociale et des agressions. Même le langage grossier utilisé par certains manifestants, la destruction de biens sociaux, la dévastation d’églises, la profanation de lieux sacrés ou l’empêchement d’y accomplir la liturgie sont inquiétants. Nous demandons à chacun de s’engager dans un véritable dialogue social, d’exprimer ses opinions sans recourir à la violence et de respecter la dignité de chaque être humain. En ce moment dramatique, nous demandons aux politiciens et à tous les participants au débat social d’analyser en profondeur les causes de la situation qui s’est créée et de chercher des solutions dans l’esprit de la vérité et du bien commun, sans instrumentaliser les questions de la foi et de l’Église. Nous remercions les prêtres et tous les fidèles laïcs qui défendent courageusement leurs églises. Personne ne peut défendre l’Église et les objets sacrés mieux que la communauté des croyants. Nous remercions également les forces de l’ordre. L’Église veut rester ouverte à tous, quelle que soit leur appartenance sociale et politique.»

Le calme semble revenir. Mais le rapport de force demeure incertain. Les médias et l’Europe sont largement contre le gouvernement polonais. La classe politique et l’opinion polonaise sont divisées.

Le gouvernement polonais, en s’attaquant à une question aussi sensible, s’est engagé sur un chemin déjà difficile par temps calme, et qui devient périlleux en période de crise du COVID. De nombreux Polonais de tous bords ne manquent pas de le lui reprocher. À tort ou à raison pour beaucoup d’entre eux, la question de l’avortement n’est pas prioritaire. Le gouvernement se retrouve donc dans une situation délicate. Il ne peut pas reculer sans se dédire.

Modifier la Constitution pour redéfinir de manière plus libérale les limites de la protection de la vie suppose une majorité des deux tiers. L’opposition et les manifestants le lui demandent. Or il est en principe impossible à un gouvernement de revenir sur une décision du Tribunal constitutionnel. Ce n’est donc ni juridiquement ni politiquement envisageable pour le moment. Même si la partie la plus libérale de la majorité se ralliait à l’opposition pour modifier la Constitution, cela ne suffirait pas à assurer la majorité des deux tiers. Il n’est pas non plus certain que les Polonais consultés par référendum donneraient leur accord. La Pologne n’est pas la France. Les Polonais ne sont que 22 % à soutenir une libéralisation de l’avortement dans leur pays !

Une issue pourrait être de préciser dans une nouvelle loi que la restriction ne s’applique qu’au cas de trisomie et pas aux maladies létales de l’embryon. Ce compromis proposé par le Président Duda et soutenu par le Premier ministre Mateusz Morawiecki peut recevoir le soutien de la population. C’est la principale force du gouvernement. Tant qu’il conservera ce soutien populaire, et quelles que soient les pressions intérieures et extérieures, la législation polonaise évoluera peu dans un sens permissif.

Thierry Boutet

Photo : SOPA Images / SIPA


1 – La Pologne, pays de 38 millions d’habitants, n’a enregistré en 2019 que 1 100 avortements légaux, plus de 95 % pour malformation irréversible du fœtus. Quant aux avortements illégaux, difficiles à comptabiliser, ils seraient aujourd’hui de 150 000 à 200 000 selon les associations féministes. Le coût d’un avortement clandestin serait d’un peu moins de 1 000 €. Un argument souvent brandi pour légaliser l’avortement.

 

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