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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Saint-Siège : une opération immobilière désastreuse financièrement

C’est dans un entretien accordé au quotidien italien L’Avvenire le 30 octobre 2020 que Mgr Nunzio Galantino a révélé le montant des pertes liées à l’achat d’un immeuble Sloane Avenue à Londres. Il a précisé que ces pertes n’ont pas eu de répercussions sur L’Obolo di San Pietro (le Denier de Saint-Pierre), le fonds de charité du pape alimenté par les fidèles du monde entier et destiné aux diocèses pauvres, aux instituts religieux démunis et aux fidèles confrontés à de graves difficultés, et qui n’est pas géré par l’Administration du patrimoine du Siège apostolique1 (Apsa), mais par le Secrétariat d’État2. Elles ont affecté le fonds de réserve de la Secrétairerie d’État (SdS), «un département dont la tâche est de gérer le patrimoine du Siège Apostolique avec la diligence du bon père de famille».

Mgr Galantino admet ne pas pouvoir dire quelle part de l’argent du fonds du Denier de Saint-Pierre a été effectivement consacrée à l’achat de l’immeuble et combien d’autres fonds ont été utilisés. Le directeur de l’Apsa reconnaît que les investissements à Londres – en plus de subir la dévaluation de la livre, la crise économique liée au Covid-19 et l’incertitude due au Brexit – ont enregistré d’autres pertes. L’enquête en cours, menée à la seule initiative de la justice du Vatican, «vise à établir s’il y a eu des crimes, à quels niveaux et avec quelle responsabilité».

Billets anglais

Le montant des pertes dépend de l’évaluation des actions de la société qui possédait l’immeuble et de la valeur de l’immeuble lui-même. Selon des estimations indépendantes, ces pertes se situent entre 66 et 150 millions de livres sterling. Mais il faut noter que d’une part, la propriété de la Sloane Avenue conserve sa valeur, voire l’a probablement augmentée, et que, d’autre part, la dette a désormais été ramenée au Saint-Siège, qui s’est ainsi libéré des intérêts des emprunts contractés auprès de banques, dont le taux était «particulièrement exorbitant».

Mgr Galantino explique également que la Secrétairerie d’État avait déjà obtenu d’une banque commerciale [Le Crédit suisse, ndlr] la mise à disposition d’un prêt pour rembourser l’hypothèque particulièrement onéreuse sur l’immeuble. Elle a également sollicité l’APSA et le Secrétariat pour l’économie, afin d’intervenir pour rembourser ce prêt. Après avoir effectué les vérifications nécessaires, l’APSA a coordonné le financement nécessaire, ce qui a permis à la Secrétairerie d’Etat de «se libérer des intérêts exorbitants» et de ramener la dette au Saint-Siège. «C’était une étape importante pour mettre de l’ordre dans cet investissement, estime-t-il, et pour exclure les structures financières ou les personnes extérieures au Vatican de la propriété de l’immeuble londonien», explique Mgr Galantino.

Le journaliste de L’Avvenire pose à Mgr Galantino la question : Comment se fait le choix des consultants externes pour les affaires financières ? Dans les reconstitutions journalistiques, il est indiqué que le curriculum douteux de certaines personnes impliquées dans l’affaire du bâtiment de Londres était connu. Alors pourquoi eux ? Quel réseau de confiance les a accrédités ? Savez-vous que certains des intermédiaires impliqués dans l’enquête sont toujours impliqués dans la gestion du bien ?» Voici la réponse de Mgr Galantino : «Le SdS ne disposait pas jusqu’à présent d’un organe de contrôle supérieur pour choisir les consultants. Cela les a manifestement exposés à des erreurs d’appréciation des personnes avec lesquelles ils ont été impliqués dans l’investissement incriminé. Cela a été et sera pour nous une leçon pour le présent et l’avenir. Quant aux dommages subis et aux erreurs qui les ont produits, il ne m’appartient pas de dire s’il y a eu mauvaise foi. L’enquête permettra de savoir si ceux qui ont pu profiter de cette opération l’ont fait grâce à leurs capacités ou si on leur a facilité la tâche. Un voleur peut entrer chez moi parce qu’il est « bon » pour désamorcer le système d’alarme ou parce que quelqu’un lui donne la clé ou l’ouvre de l’intérieur.»

Le journaliste pose ensuite la question : «Quels sont les fonds confidentiels du Secrétariat d’État et quel est leur montant ? Parmi ces fonds figure également celui mis à la disposition du Saint-Père, qui, selon les reconstitutions journalistiques, a été « pillé » pour des opérations opaques ?» Réponse de Mgr Galantino : «Dans l’administration du SdS, il y a des fonds destinés, c’est-à-dire reçus pour la réalisation d’objectifs bien définis ; l’Obolo di San Pietro, destiné soit à la charité du Pape, soit aux besoins de la Curie romaine. Il existe également un fonds de réserve du SdS et le fonds discrétionnaire du Saint-Père. Les pertes de l’investissement londonien ont été supportées par le fonds de réserve du SdS, et non par L’Obolo di San Pietro ou celui dont dispose le Saint-Père. Ce dernier n’a pas subi de « pillage » : il fait l’objet d’une gestion séparée prudente qui a permis au fil des ans de maintenir sa valeur, générant même un revenu destiné aux œuvres du Saint-Père.»

À la question : «Cette gestion est-elle absolument discrétionnaire ou implique-t-elle une obligation de rendre compte ? Et, si oui, qui a contrôlé la responsabilité ?», Mgr Galantino répond : «Cette question comporte deux parties. Et la réponse nous amène à reconnaître une double erreur. La première consiste à confier des mandats d’investissement discrétionnaires à des administrateurs en toute confiance, sans aucun contrôle de la part du conseil d’administration. Les résultats de cette démarche sont clairement une erreur. Et les effets, en plus des pertes possibles, ont entraîné un coût très élevé en termes de réputation. La deuxième erreur est que, jusqu’à présent, le SdS n’était soumis qu’à une faible obligation de rendre compte et n’était pas tenu de demander l’approbation des actes d’administration extraordinaire, comme le font les autres départements, qui doivent demander le nihil obstat du Saint-Père. […] le SdS propose désormais des rapports détaillés aux organes de contrôle et demande au Saint-Père l’autorisation de procéder à des actes d’administration extraordinaire. Cette procédure permet d’éviter les erreurs du passé. En bref, il y a maintenant plus d’yeux qui surveillent les opérations et vérifient les procédures. Un important travail d’équipe a été réalisé pour assurer l’efficacité et la transparence de la gestion.»

Par ailleurs, Mgr Galantino considère que l’opération de Londres se voulait conforme à l’avis du pape, selon lequel il est «imprudent de mettre de l’argent dans un tiroir et de ne pas l’investir». Il faut créer les conditions «pour que l’Église, du point de vue matériel, puisse continuer à remplir sa mission efficacement et dans la liberté nécessaire à l’annonce de l’Évangile». Pour cela, des investissements peuvent être réalisés avec prudence et compétence, en tenant compte du fait que «des investissements peuvent être perdus et que des profits peuvent être réalisés». Mais il admet que «s’il y a eu des erreurs, des fautes ou des comportements illicites, l’intérêt du Saint-Siège et de l’Église est que la clarté soit faite. Même si c’est un chemin douloureux», explique-t-il, en soulignant le fait que cette affaire montre que le Saint-Siège a «les anticorps pour combattre et corriger ce qui a pu mal tourner». Ainsi, souligne Mgr Galantino, des procédures sont mises en place pour améliorer le système et fonctionnent : la publication du Code des marchés publics, la création de la Commission des affaires confidentielles, des procédures pour les actes d’administration extraordinaire, de la centralisation des investissements et de la définition de procédures claires qui permettent la traçabilité, la transparence et les contrôles. Ce processus de rationalisation concerne également le SdS qui, comme tous les services, est soumis à des contrôles.

Élisabeth Voinier

Source : L’Avvenire


1 – L’Apsa a été créée en août 1967 par le pape Paul VI. Elle a pour mission de gérer les biens du Saint-Siège (en particulier ceux reçus de l’État italien) dans le but de fournir les fonds nécessaires au fonctionnement de la Curie romaine. En 2014, dans un Motu proprio, le pape François a défini son rôle comme celui de la «banque centrale du Vatican, avec toutes les obligations et responsabilités des institutions analogues dans le monde». Elle assure en particulier le rôle de trésorerie pour l’État de la Cité du Vatican et pour le Saint-Siège. Ses relations avec les autres banques centrales ont été renforcées, conformément aux préconisations de Moneyval. Elle est présidée par un cardinal (actuellement, Mgr Galantino), assisté d’un secrétaire et d’un conseil de cardinaux.

2 – Mgr Galantino explique que : «L’Obolo est une contribution qui vient des Églises locales pour soutenir la mission du Saint-Père et ses œuvres de charité. Une mission à laquelle collabore la Curie romaine. Comme le Pape ne prélève pas d’impôts, l’Église soutient les activités liées à sa mission par des dons et des rentes de son patrimoine. Les coûts que le Saint-Siège supporte sont ceux de la charité matérielle et ceux de l’évangélisation, ceux pour payer les salaires de ses travailleurs et ceux de la charité spirituelle et sociale. C’est à cela que servent les dicastères : à garantir la communion de l’Église dans le monde entier, à la communication du Magistère, à l’exercice de la justice, à la réalisation des œuvres de charité. L’exercice du ministère du Pape dans l’Église et dans le monde nécessite des structures qui demandent de l’entretien et des personnes, rémunérées pour le travail professionnel qu’elles accomplissent. Avec tous les droits prévus à cet effet.»

 

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