Le livre du cardinal Barbarin
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Dans son livre En mon âme et conscience, le cardinal Barbarin sort du silence et donne sa version des faits concernant l’affaire Bernard Preynat. Accusé d’avoir couvert les agissements pédophiles du prêtre avant d’être relaxé en janvier 2020, l’ancien archevêque de Lyon apporte son témoignage et revient sur sa responsabilité dans cette affaire. Ce livre n’est pas une page tournée, mais une sorte d’engagement à retirer les fruits de cette expérience douloureuse pour lui, pour tous les chrétiens, pour l’Église tout entière.

Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque émérite de Lyon, vient de publier un livre intitulé En mon âme et conscience1. Un livre bon, très bon, émouvant, mais sans lamentation, vrai dans la souffrance qu’il révèle, authentique, on ne peut en douter en lisant un auteur qui écrit habituellement aussi vite qu’il pense et qui se soucie peu de la structure de ses exposés, épiscopaux et pastoraux, un homme ouvert à toutes les souffrances qu’il analyse et qu’il assume comme un «père» et «comme un apôtre choisi, par le Christ, pour tenir le rôle d’un pasteur. Bref, un livre qui rassurera tous ceux qui l’ont soutenu et qui agacera ceux qui l’ont condamné. Un livre, enfin, qui n’est pas une page tournée, mais une sorte d’engagement à retirer les fruits d’une expérience douloureuse pour lui, pour tous les chrétiens, pour l’Église tout entière.

Ce que nous dit le cardinal Barbarin

Ce que nous dit le cardinal, ce sont à la fois les confidences intimes de ses émotions devant la découverte des souffrances des victimes, leurs confidences et la description de leur angoisse ; c’est le premier chapitre du livre, qui s’entremêle avec la «découverte de l’affaire». On apprend ainsi que, lorsqu’il arrive à Lyon, on murmure dans tous les coins à propos de Bernard Preynat des «on dit» pudiques, de «multiples choses» que tout le monde sait tout en ne disant rien, une conversation avec Isabelle de Gaulmyn, les confidences de certains prêtres.

Mgr Barbarin apprend ainsi qu’on parle beaucoup, mais que personne n’a déposé de plainte, ni en justice, ni à l’archevêché. Bref, «motus et bouche cousue» ! Le cardinal Decoutray avait, en février 1991, demandé à Bernard Preynat de quitter sa paroisse et l’avait assigné comme aumônier dans une maison d’hébergement pour personnes âgées. Mais, dans le dossier du prêtre, il n’y avait rien. C’était l’habitude de l’époque !

En septembre 1991, l’abbé Preynat sort de son exil, et l’évêque le nomme dans une petite paroisse de Lyon et, d’année en année, on augmente sa charge pastorale, si bien qu’il devient finalement en 1999, sous le gouvernement de Mgr Billé, chargé de secteur dans le Roannais. Si Decoutray savait des faits, il est probable que Billé ne savait pas grand-chose, sauf des bruits de couloir. Le directeur du Grand séminaire savait quelque chose, et sûrement le père spirituel, pédophile lui-même, mais ce n’est pas au conseiller spirituel de dénoncer son dirigé au directeur ! Cependant, il aurait pu conseiller à ce jeune séminariste une meilleure aide du psychologue, ce qui aurait peut-être empêché un nihil obstat pour l’accès au sacerdoce !


Interrogé, l’abbé Preynat répond : «Ce n’est pas la peine que je vous explique, vous ne comprendrez pas»


C’est en mars 2010 que Mgr Barbarin fait venir Bernard Preynat afin, selon les habitudes, de le changer de paroisse. C’est alors qu’il lui pose, en examinant son parcours, y compris son passage comme aumônier de personnes âgées, la question un peu naïve : «Mais comment de telles choses sont-elles possibles de la part d’un prêtre ?» Réponse : «Ce n’est pas la peine que je vous explique, vous ne comprendrez pas».

Ce n’est que lors de son dernier procès, en 2020, que l’abbé Preynat se révèle comme une ancienne victime, ce qui expliquerait au moins entre 30 % et 50 % de son comportement, mais ne rendrait pas compte de tout. Quant au reste… Bernard Preynat, condamné, n’y répondra pas ! Tout au plus, il dira avec force que, depuis 1991, il n’a jamais touché à un enfant.

C’est un des points douloureux sur lesquels le cardinal s’interroge : aurais-je dû l’interroger davantage ? Aurais-je dû ne pas croire ce qu’il me disait ? Sur quelle base Mgr Barbarin avait-il la possibilité de penser que son prêtre mentait ou qu’il le manipulait ? La police a effectué des enquêtes très serrées pour savoir s’il y a eu des cas cachés d’attouchements sexuels sur des jeunes garçons. Rien n’a été trouvé ! Ce n’est qu’en 2014 qu’un père de famille écrit au cardinal Barbarin sa joie de la belle cérémonie dans laquelle son fils a reçu le sacrement de confirmation et qu’il ajoute en post-scriptum : «Au fait, je tiens à vous dire que je suis une ancienne victime du Père Preynat». C’est la première révélation qui parvient au cardinal, c’est aussi le premier contact qu’il eut avec une vraie victime.

Ce premier contact fut le fondement d’un long apprentissage de la souffrance des victimes dont il nous fait part, avec humilité et confiance, dans une grande partie de son livre. Mais cette découverte ne répond pas à la première question : comment se fait-il que de telles choses soient possibles de la part d’un prêtre ? À cette question, aucune réponse n’est donnée, sauf des réponses de psychologues pour qui la pédophilie est une perversion. Elles nous obligent à dire que l’acte du pédophile est horrible, dégoûtant, criminel, mais ne nous renseignent pas sur le «Comment se fait-il que ?»

Quand les choses que l’on sait sans qu’elles soient dites deviennent publiques et que le cardinal démet l’abbé Preynat de sa charge paroissiale, commence le procès médiatique. Le cardinal Barbarin en devient la cible. Ce ne sont pas les faits et gestes de l’abbé Preynat qui intéressent la presse. C’est cette phrase incongrue de Mgr Barbarin : «Grâce à Dieu, les faits sont prescrits», phrase qui déclenche un véritable tsunami.

Le cardinal n’est plus rien d’autre qu’une bête traquée. Sa naissance, sa famille, ses études, sa longue expérience pastorale, son courage pour le soutien des chrétiens persécutés en Iran, sa production théologique abondante… Rien ne vaut. Il faut l’abattre ! Un premier procès déclare l’affaire classée sans suite ; le second, fortement médiatisé, juge l’archevêque de Lyon coupable de non-dénonciation de faits connus de lui, qui, même prescrits, auraient dû être signalés à la justice et accuse le métropolite d’avoir, par son silence, voulu protéger une institution, l’Église catholique. Il faudra, on le sait, un troisième procès où, grâce à l’habileté et à la puissance de la plaidoirie de l’avocat général, la Cour fut remise dans l’amplitude et les limites de ses jugements, qui doivent porter sur des «faits constitués» et non sur des faits prescrits et qui doivent se garder d’utiliser le Droit pour produire des «chimères» présumant des intentions et des motivations inexistantes par rapport à la cause soumise au tribunal.


Le témoignage qui court tout au long du livre est la remise toujours à refaire, chaque matin, d’une foi vivante.


Comment Philippe Barbarin a-t-il tenu dans ces temps d’épreuve ? C’est en partie ce que nous apprend le livre. Il y a eu sa famille, avec ses dix frères et sœurs. Il y a eu quelques amis, les vicaires généraux et les évêques qui entourent l’évêque titulaire. Il y a eu la fidélité d’une partie de ses diocésains. Il y a eu les attentions de ses confrères évêques. Il y a eu l’amitié du pape François. Et surtout, il y a eu Dieu ! Le témoignage discret, mais fort, qui court tout au long du livre, dans lequel la souffrance transpire à chaque page, est la remise toujours à refaire, chaque matin, d’une foi vivante. Elle fournit la richesse spirituelle du livre.

Le cardinal Barbarin ne fait pas l’étalage romantique de ses états d’âme. Il nous montre ce qu’il a appris : la souffrance des victimes – le chapitre 7 est remarquable – et l’urgence du combat, dans le chapitre suivant. Mais, au-delà de ce qu’il a appris, il y a eu chaque jour la fidélité de son Seigneur, à Celui qui l’a appelé au sacerdoce presbytéral et épiscopal !

Ce que Mgr Barbarin n’a pas pu dire

Le livre montre autre chose que la force spirituelle du cardinal Barbarin et le «martyre» qu’il a dû subir et qui continue. Face à ses accusateurs et à son procès, l’Église de France, comme corps constitué, n’a rien fait et n’a rien pu faire. L’Église de France s’est comportée comme l’Église de Rome aux temps primitifs du christianisme : on ne pouvait empêcher les chrétiens d’être livrés aux bêtes, on les soutenait dans la prière, et ils devenaient «semences de chrétiens». C’était vrai sous Dèce et Dioclétien ! Ce n’est plus aussi vrai.

Le procès qui a été fait au cardinal Barbarin n’était pas un procès contre Philippe Barbarin, mais un procès contre l’Église catholique. Philippe Barbarin s’en est tiré grâce à la force du Droit français qui est, Dieu merci !, plus fort que le Droit Romain de l’époque. L’évêque Barbarin avait-il le droit, et même le devoir, d’ouvrir une véritable enquête canonique – même discrète – pour juger de la validité des réponses de Bernard Preynat ? Oui, il avait ce droit. L’a-t-il fait ? Non ! Il a jugé qu’il devait s’adresser à Rome – selon les directives de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), qui lui a dit de démettre ce prêtre discrètement et d’éviter le scandale public.

En fait, cela n’a rien évité ! Le scandale public a eu lieu non contre la foi, mais contre l’Église elle-même. La directive romaine que Benoît XVI a mise en place, directive qui demandait aux épiscopats de transférer à la CDF les cas d’agressions sexuelles perpétrées par des clercs, avait pour but d’accélérer les procédures et d’éviter d’en confier le jugement à la Congrégation pour le Clergé, que le pape jugeait incapable non de droit, mais de fait, de juger de tels cas1.


Dans la mesure où l’Église, en France, se love dans la puissance de l’État, elle perd de plus en plus son autorité.


Dans tout l’épiscopat, c’était la mentalité courante : ce genre de choses est au-delà de nos forces ; nous n’avons pas les moyens d’une enquête ; nous ne pouvons pas agir seuls ! Mieux vaut s’en remettre à la puissance de l’État. Cependant, dans la mesure où l’Église, en France, se love dans la puissance de l’État, elle perd de plus en plus son autorité. Constatons l’impuissance actuelle de l’Église face aux nouvelles lois de bioéthique. Elle ne peut arrêter la force étatique ! Peut-elle, sauf par l’art oratoire, dissuader les chrétiennes de recourir à la PMA pour trouver un remède à leur solitude ? On peut toujours le croire !

Les martyrs sont toujours la semence des chrétiens. Les cas multiples montent au cœur de l’Église. Deux documents romains sont sortis : la Lettre apostolique en forme de motu proprio du Souverain Pontife Vos estis lux mundi, qui explique la marche à suivre dans les cas du signalement d’agression sexuelle sur mineur. Ah, si le cardinal Barbarin avait eu ce document en mains, il aurait eu les réponses qu’il cherchait et que personne ne pouvait ou ne voulait lui donner ! Et le Vade Mecum qui explique dans le détail comment procéder pour que la victime soit écoutée, comprise, conseillée, et comment procéder pour que le clerc ne soit pas condamné avant même d’avoir été entendu.

Dans la tête et le cœur de chaque évêque doit retentir cette parole de Bernard Preynat : «Ce n’est pas la peine que je vous explique, vous ne comprendrez pas». Si l’Église ne comprend pas même le mal profond, le mal intrinsèque, comme le redit la dernière encyclique Fratelli tutti, au numéro 209, qui donc comprendra ?

Une parole résonnera pour l’éternité : qu’as-tu fait de ton frère ?

Aline Lizotte

Photo : Kasia Strek / CIRIC


1 – Philippe Barbarin, En mon âme et conscience, Plon, 2020.

2 – La lettre que le Pape émérite a envoyée aux autorités de l’Église lors de la réunion des présidents des Conférences épiscopales à Rome en février 2019 a été publié dans le journal allemand Klerusblatt et traduite par nos soins dans la SRP le 23 octobre 2020.

 

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