Le crime de Caïn
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Horreur, effroi, sidération. Il n’y a pas de mots assez forts pour qualifier ce crime. Telle est l’impression générale après la décapitation à Conflans-Sainte-Honorine de Samuel Paty par le jeune Tchéchène Abdhoullakh Anzorov, le 16 octobre dernier. Un crime commis au nom de Dieu, pour venger son honneur. Mais vouloir venger l’honneur de Dieu ne donne aucune légalité morale pour tuer l’auteur d’un blasphème. Et ce n’est pas la liberté de la presse qui est ici en jeu, ni la laïcité, ce sont les fondements de notre civilisation, comme nous l’explique Aline Lizotte.

Aucun crime ne peut être commis au nom de Dieu !

Ce jeune Tchétchène de 18 ans, Abdhoullakh Anzorov, s’est cru à lui tout seul un mandaté de Daech, un bras vengeur de l’insulte au prophète de Dieu, un chargé de mission non seulement de tuer, mais de décapiter. Il a agi comme il l’a vu faire dans les informations transmises d’Européens décapités lorsque l’État Islamique envahit l’Irak et sema partout la terreur. Dans son cerveau enfiévré par ces images d’actes vengeurs, il a cru son heure arrivée. Samuel Paty a été sa victime. Ni les pleurs, ni les larmes, ni les mots dithyrambiques du chef de l’État, ni la Légion d’honneur donnée à titre posthume ne viendront guérir ce qui s’est passé sur notre sol, en nos murs et devant nos enfants ! Comme le 7 janvier 2015, on a tué au nom de Dieu ! Cela n’est pas seulement un fait divers, un fait atroce qui nous bouleverse dans notre moi profond, c’est une violation la plus forte non seulement de nos valeurs républicaines, mais, bien au-delà de la liberté d’expression, des fondements de l’existence de l’Occident. C’est tout le patrimoine judéo-chrétien qui est remis en cause.

Tuer au nom de Dieu est un blasphème

«Tu respecteras le nom de Dieu» (Ex 20, 7). Les prescriptions de l’Exode qui interdisent depuis les temps lointains le blasphème et toute injure faite à Dieu ont fondé, bien avant le christianisme, la valeur de nos civilisations, qu’elles soient grecque, romaine, gauloise ou française. Attribuer à Dieu un crime est un blasphème ! Et c’est un blasphème que de vouloir L’honorer par un acte qu’Il proscrit : «Tu ne seras pas homicide » (Ex 20, 13). Invoquer le nom de Dieu pour de tuer un homme ou plusieurs que l’on accuse de blasphème, c’est non seulement commettre un meurtre, c’est rendre Dieu complice d’un meurtre  ;!

Pourtant, si l’on ouvre ce Livre qui à la fois demande de respecter le nom de Dieu et défend l’homicide, ne trouvons-nous pas cet ordre divin : «Tout homme qui maudit son Dieu portera le poids de son péché. Qui blasphème le nom de Yahvé devra mourir, toute la communauté le lapidera. Qu’il soit étranger ou citoyen, il mourra s’il blasphème le Nom ! » (Lv 24, 15-16)» ? Certes, Dieu, comme le roi et plus que lui, a le droit de condamner à mort celui qui met gravement et injustement en cause la légitimité de son règne et la sainteté de son Nom. Certes, Il a le droit de punir le fauteur d’un désordre grave dans son peuple ; mais ce droit n’appartient qu’à Lui ! Et s’Il le délègue à l’homme, Il ne le délègue que pour des actes qui mettraient en cause le Bien commun de la société et non pour des actes qui attaqueraient sa propre majesté.


Certes, Dieu a le droit de punir le fauteur d’un désordre grave dans son peuple ; mais ce droit n’appartient qu’à Lui !


Dieu se réserve à Lui seul le droit de donner la vie et de la reprendre. Il se réserve le droit de purifier et de sanctifier. Et ce droit n’est jamais injuste et n’est jamais un abus de pouvoir. Contrairement à ce que fait souvent un homme qui tue selon un droit qu’il s’octroie, même s’il le fait légalement – tels sont certains régicides, certaines exécutions cachées, l’avortement et les autres formes de suppression de la vie. Toutes ces formes sont des façons cachées, politiques ou diplomatiques, de disposer de la vie de l’autre, d’en disposer injustement. Ce sont des crimes !

Le crime n’est pas uniquement le fait d’enlever la vie. Quand elle était légale, la peine de mort consistait à enlever la vie. Cet acte n’était pas «injuste» et n’était pas un crime, même si sa légalité pouvait être suspecte d’injustice – c’est le cas de tous ceux qui ont été condamnés à mourir du fait d’un État tyrannique, que ce soient les héros, les martyrs et les condamnés par «erreur», par racisme, par intransigeance religieuse, etc. Il y a crime quand l’acte de tuer est prescrit par une volonté gravement injuste : vengeance, haine, jalousie, prévarication, obstination religieuse, et qu’il n’est sous la responsabilité d’aucune autorité légitime disposant de ce droit de condamnation.

Ce crime touche aux racines humaines et chrétiennes de l’Occident

Vouloir venger l’honneur de Dieu, vouloir punir de mort celui qui insulte Dieu, n’est aucunement une justification pour mettre à mort celui que l’on estime, personnellement ou collectivement, être coupable de blasphème. Cela ne donne aucune légalité morale. C’est tout simplement un homicide, un crime. Et ce crime est un blasphème contre Dieu, que l’on accuse implicitement non seulement d’en être le complice, mais de l’exiger !

Ici, nous ne touchons pas d’abord aux racines chrétiennes de l’Occident, nous touchons à ses racines humaines, à son humanisme – même imparfait – qui commence dans la Grèce antique, qui se poursuit dans le droit romain, et qui trouve son plein épanouissement avec l’apport de la plénitude de l’enseignement du Christ. Certes, la Grèce et Rome admettaient l’esclavage, mais elles ne justifiaient pas le meurtre au bon gré de celui qui juge que celui qui s’oppose à ses valeurs est un candidat à l’assassinat.


Ici, nous ne touchons pas d’abord aux racines chrétiennes de l’Occident, nous touchons à ses racines humaines.


Devant l’acte d’Abdhoullakh Anzorov, nous ne nous trouvons pas uniquement devant un intransigeant qui refuse à Samuel Paty le droit à la liberté d’expression. Nous nous trouvons devant un jeune homme de 18 ans pétri de la conviction que ceux qui n’honorent pas Dieu selon la doctrine de Mahomet ont à peine le droit de vivre et que, s’ils osent attaquer le prophète, le devoir est de les tuer. C’est le droit à l’homicide au nom de Dieu.

Devant ce fait, la violation des exigences de la loi du 29 juillet 1881 s’évanouit. Quel sens peut avoir pour Abdhoullakh la liberté de presse ? Quel sens a, pour tous ceux qui l’entourent et l’ont aidé, la loi du 29 juillet ? Pour tous ceux qui ont traité Samuel Paty de voyou, voire de chien, qui ont saccagé sa personne dans la violence des réseaux sociaux, faut-il uniquement les rappeler au respect de la liberté de presse comme l’une des valeurs de la République ?

Quand on ne sait plus comment réduire l’insulte, quand on est devenu incapable d’arrêter les courroies de transmission de la haine et les appels au meurtre de façon cryptée, faut-il se contenter d’évoquer les valeurs de la bonne France ouverte à tous et si généreuse dans sa naïveté ? Quand on se fiche complètement de ces valeurs qui n’ont aucun sens et que l’on va rechercher l’honneur de Dieu comme justification du devoir de tuer, faut-il se replier sur les injonctions de la Troisième République ? Car Abdhoullakh, s’il est tristement incompris dans nos mœurs, est béni chez les siens ! Pour eux, il est entré dans les paradis d’Allah et jouit des délices que les sourates du Coran promettent à ceux qui honorent Dieu.

Et après ?

Quand on aura, pour répondre à l’exigence du public, fermé quelques centres révolutionnaires, quand on aura réduit quelques mosquées a quia, quand on aura terminé l’enquête et coffré quelques complices, qu’est-ce qu’on fera ? On votera la Loi du séparatisme ? Le séparatisme de qui ? De quoi ? Quand un chef du gouvernement a peur des mots et qu’il recule devant l’appel de son devoir, que faut-il espérer ? Nous ne sommes pas en face d’une question de laïcité. Il ne s’agit pas de régler la question des cultes, comme du temps d’Aristide Briand. Nous sommes devant un danger beaucoup plus grave. Ce sont les fondements de notre civilisation qui sont en cause.

L’Islam, qu’il soit conciliant ou radical, mettra toujours en cause les fondements d’une civilisation hellénique et chrétienne : la distinction entre le pouvoir temporel du gouvernement et le pouvoir spirituel du culte, qui se résume en une phrase de l’Évangile : «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» (Mt 22,21). L’Islam mettra toujours en cause la distinction entre le droit naturel et le droit divin. Si les deux, sans se confondre, ont le même fondement ultime, Dieu – ce que reconnaît volontiers l’Islam – les deux se distinguent quant aux droits positifs par lesquels chacun prescrit les actes qui conviennent au gouvernement des vies humaines.


Avant d’ouvrir nos frontières avec la générosité qui nous caractérise, si nous avions seulement pensé à ce nous faisions, nous n’en serions peut-être pas là.


Si l’être humain ne va pas à la messe ou ne va pas à la mosquée, il a quand même droit à l’entier respect de sa personne et à l’entière disposition de sa vie ! Et un «mécréant» qui est tué est, en tout et partout, un homme assassiné. Le vrai problème est là ! Avant d’ouvrir nos frontières avec la générosité qui nous caractérise et l’infidélité à nos valeurs fondamentales qui nous envahit de plus en plus, si nous avions seulement pensé à ce nous faisions, nous n’en serions peut-être pas là. Les États-Unis ont ouvert les grands espaces des terres de l’Ouest aux Mormons, mais ils ont exigé l’abolition de la polygamie. Et nous, qu’avons-nous exigé ?

En attendant, pouvons-nous espérer reprendre quelque chose ? Allons-nous nous contenter des promesses d’Emanuel Macron, qui nous dit que les mesures de répression que prévoit la nouvelle loi vont faire «changer la peur de camp» ? S’il l’a dit en toute conscience, il se trompe profondément. Le terroriste islamique n’a pas peur ! Il ne craint pas la mort ! Il s’honore d’un acte qui est censé être prescrit par Dieu ! Il est un martyr !

Le peuple français qui habite dans les zones, lui, a peur. Les enseignants qui travaillent dans les zones ont peur. Ils «s’autocensurent», comme ils disent. Est-ce une solution ? Les policiers ont peur. Vont-ils être conduits à utiliser des méthodes de répression brutales qu’on se dépêchera de leur reprocher ?

Et, disons-le carrément, la France ne sait pas ce qu’il faut faire. On pourrait lui dire que, plus elle s’éloignera des valeurs fondamentales qui sont les sources de sa vie et de son énergie, plus elle aura peur et moins elle saura ce qu’il faut faire !

Aline Lizotte

Photo : Distant Shores Media/Sweet Publishing / Wikimedia Commons

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Réactions de lecteurs

■ «Merci ! Une parole vraie et nuancée, qui rejoint notre esprit français abîmé par ces événements.»

■ «Excellent. Profond, rapide en réponse au coup, au cou de la décapitation au nom de Dieu.»

■ «Je voudrais faire quelques remarques au sujet de cet article.
1. Lv 24, 15-16 : Une lecture critique de la Bible nous conduit à affirmer que cet «ordre divin» est marqué par la culture de l’époque. Nous ne devons pas en faire une lecture fondamentaliste. Malheureusement, les commentaires («Certes… certes…») qui suivent n’apportent aucune clarification (ils ne font que «noyer le poisson», comme on dit). Il faut tout simplement avoir l’intelligence de dire que Dieu interdit absolument de tuer, point !
2. N’oublions pas que nous, chrétiens, nous avons aussi tué au nom de Dieu pour la simple raison que nous pratiquions alors une lecture fondamentaliste de la Bible. Nous ne pouvons que souhaiter à nos frères musulmans de faire, eux aussi, cette conversion en utilisant leur raison pour comprendre et vivre leur propre religion.
3. Je suis d’accord avec vous pour constater que nos politiques et nos opinions publiques nagent dans les contradictions et que le respect de la vie de son commencement à son terme n’est pas la règle dans notre pays et dans bien d’autres. Nous devons affirmer haut et fort la nécessité d’une cohérence dans nos discours et nos pratiques… et aussi dans les articles que nous publions ! 4. Vous dites très justement que ce sont nos racines humaines qui sont attaquées ; c’est donc en tant que nous sommes des «êtres humains» que nous demandons le respect de la vie humaine… Il me semble que nos amis musulmans sont eux aussi des « «êtres humains» : ils doivent donc pouvoir comprendre que rien ne peut justifier la mort de quiconque… C’est d’ailleurs ce que disent les vrais musulmans face à ce crime horrible et injustifiable… 5. Je ne partage pas du tout la colère que vous exprimez à la fin de votre article. Je vous trouve injuste, et j’estime même que vous vous opposez aux grandes valeurs chrétiennes (et humaines aussi bien entendu), lorsque vous critiquez notre ouverture, notre accueil, notre hospitalité (c’est tout simplement la Bible en actes, grâce à des chrétiens et bien d’autres aussi, heureusement !). Je m’oppose comme vous à la loi sur le séparatisme mais pour des raisons inverses que celles que vous invoquez. Notre pays, dans ses institutions et ses autorités, ne font pratiquement rien pour accueillir et intégrer dignement les hommes, femmes et enfants qui fuient leur pays pour diverses raisons. Heureusement qu’à travers les associations notamment, des «êtres humains» se font vraiment le «prochain» de ces êtres humains (comme eux) qui souffrent et aspirent à vivre humainement. Heureusement que le Pape François est là pour nous rappeler à ce devoir d’humanité. Mais je constate que notre République ne sait pas faire cela, parce qu’elle a «peur». Si nos concitoyens et nos responsables changeaient de regard et de pratique, alors ils n’auraient plus peur…»

■ «Un grand dommage que cette illustration pour accompagner cet article. Le style ne convient pas du tout. Reprenez-vous dans la prochaine news de grâce ! Allez, courage et bonne semaine…»

■ «Merci pour cette réflexion (elle est claire et elle éclaire !). Merci à vous de la propager. Puisse-t-elle atteindre au coeur nos dirigeants !» – Jeff d’Ahuy

■ «…au troisième commentaire : « N’oublions pas que nous, chrétiens, nous avons aussi tué au nom de Dieu pour la simple raison que nous pratiquions alors une lecture fondamentaliste de la Bible. » Même s’il comporte une part de vérité, je n’aime pas beaucoup le « nous » quand on fait référence aux massacres auxquels se sont livrés des chrétiens au cours de l’histoire (pour me limiter à l’histoire de l’ère postchrétienne). Il est toujours très difficile … voire impossible de faire une analyse juste de cette « responsabilité » que nous devrions assumer. Cela ne remet pas en cause le commandement « Tu ne tueras pas ». « Nous » ne pratiquions pas une lecture fondamentaliste de la Bible. La responsabilité en incombe à ceux qui ont tué « au nom de Dieu »…
J’ajoute : prétendument « au nom de Dieu ». Une exégèse correcte des textes mérite beaucoup plus qu’un commentaire de quelques petites lignes. L’analogie sous-jacente entre la Bible et les textes fondamentaux de l’Islam n’est pas une approche satisfaisante. Et puis le contexte que nous vivons depuis des années est complexe et il est vraiment aventureux de prétendre comprendre à l’occasion d’un acte terroriste isolé la question, qui implique de nombreux acteurs, de l’immigration et de toutes ses conséquences. Le croisement de la gestion politique et du jugement que nos convictions peut nous conduire à porter n’est pas une approche convaincante.»

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