Livre de Jean-Frédéric Poisson
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Jean Frédéric Poisson est-il un ovni de la politique ? Alors que plus personne ne semblait s’intéresser à lui depuis la primaire des présidentielle de 2017, il vient de prendre, après sa déclaration de candidature à la présidentielle de 2022, trois initiatives qui procèdent d’une logique totalement nouvelle dans le paysage politique actuel. Thierry Boutet nous les présente.

Première initiative : Jean-Frédéric Poisson débaptise son parti. Le Parti chrétien démocrate (PCD) devient Via-la Voie du Peuple (VVP). Jusqu’ici, c’était le nom d’une chaîne YouTube qui diffusait des vidéos sur les films, le théâtre, les émissions et les actualités africaines et congolaises… Désormais, c’est le nom d’un parti politique français. Un changement de nom bienvenu. Même si le PCD n’était pas à proprement parler un parti démocrate-chrétien, mais un «parti chrétien démocrate», le danger était grand de passer pour le parti d’une communauté religieuse, à l’instar d’un parti musulman. En devenant VVP, le PCD rompt avec ce risque et conserve tout son ancrage implicite et explicite dans la doctrine sociale de l’Église.

Deuxième initiative : il lance une revue, Le Nouveau Conservateur. «Quelle drôle d’idée !», écrit-il lui-même dans sa nouvelle revue. Alors que personne ne lit plus, impossible d’être aussi antimoderne, avoue-t-il. «Et nous avons même franchi un pas supplémentaire dans l’horreur – ou dans l’aveuglement, ou dans la provocation, ou les trois à la fois : cette revue n’est pas seulement celle des conservateurs, mais celle des “nouveaux” conservateurs. Comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de neuf dans le conservatisme, qui repose en apparence sur cette idée que les seules vérités qui comptent… comptent précisément parce qu’elles n’ont rien de nouveau ! Se conjugueraient donc dans cette publication, à la fois l’inanité du papier, l’inutilité du but politique et un mensonge sur le titre. On a connu des démarrages plus favorables.»

Voire… Les dogmes progressistes sont battus en brèche de toutes parts, y compris sous des formes inattendues comme l’écologie. Si l’on sort des catégories idéologiques traditionnelles et des logiques partisanes, le conservatisme a partout le vent en poupe.

Le Nouveau Conservateur

De quoi s’agit-il ? D’une réalité bien simple : «Le conservatisme bien compris est l’attitude intellectuelle qui consiste à vouloir transmettre ce qui doit durer et à adapter le reste. Ce qui est nouveau, c’est que les circonstances le rendent impératif», écrit Jean-Frédéric Poisson dans l’éditorial du premier numéro de sa revue (p. 8). Incidemment, celle-ci contient un dossier sur la crise de COVID et un article à ne pas manquer de Paul-Marie Coûteaux, qui en tire les leçons.

Ce n’est pas le seul article de cette nouvelle publication qui vaut le détour. Que l’on partage ou non cette approche, au fil des pages, le conservatisme comme le souverainisme (ce dernier mot fut importé du Canada dans les années 1990, après Maastricht, par Paul-Marie Coûteaux) prennent de la consistance. Ils apparaissent non comme une réaction de peur, mais comme «un logiciel complet, fondé sur la logique profonde de la politique française» (p. 83). Et surtout, aujourd’hui plus que jamais, ils sont enracinés dans l’aspiration des peuples de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud à conserver dans un monde globalisé leur identité et leurs raisons de vivre.

La globalisation inéluctable, nécessaire, indispensable autant qu’on le voudra, révèle de manière de plus en plus évidente cette exigence primaire, primordiale, essentielle qui habite les peuples unis dans une même culture, par une même histoire, une même civilisation, sous le gouvernement d’un même État, quels qu’en soient la forme et le mode de fonctionnement, du plus archaïque au plus sophistiqué. De ce point de vue, les Indiens d’Amazonie, les Afars d’Éthiopie ou les Xhosas d’Afrique du Sud ne sont guère différents des citoyens anglais ou français. Or aujourd’hui, la voix de ces peuples petits ou grands, riches ou pauvres, ne semble plus prise en compte. De partout leur voix commence à s’élever. Dans le Manifeste du parti communiste, Karl Marx écrivait en 1847 : «Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre». Aujourd’hui, c’est la voix des peuples que l’on tente de faire taire de toutes les manières possibles qui crie vers le ciel.

La France est loin d’être épargnée. La crise des Gilets jaunes l’a amplement démontré. Cette révolte n’a pas été la moins sanglante de l’histoire de la France : de l’acte I du 17 novembre 2018 à l’acte XV du 16 février 2019, il y eut plus d’une dizaine de morts et 4 400 blessés, dont environ 2 500 parmi les manifestants. Une telle violence ne peut être que le résultat d’une crise profonde, d’une fracture entre le peuple et ses représentants, et plus largement les élites qui le gouvernent.

La Voix du peuple

Dans un livre précisément intitulé La voix du peuple1, Jean-Frédéric Poisson donne son analyse de la situation et propose une approche pour en sortir. Le livre mérite lecture. À deux ans de l’élection présidentielle, la réflexion politique des partis de gouvernement est en panne. Elle ne se trouve guère que chez quelques publicistes ou philosophes de droite ou de gauche, comme Michel Onfray, qui est en rupture avec la doxa officielle.

Aucun politique ayant exercé ou voulant exercer des responsabilités politiques nationales ne s’est risqué pour le moment à une analyse prospective de la situation de la France. Jean-Frédéric Poisson, ancien candidat à la primaire de la droite en 2017, ancien maire de Rambouillet et député des Yvelines, vice-président de la commission des lois, président du PCD, vient de tirer le premier en vue de la présidentielle de 2022. Dans le climat d’apathie intellectuelle dans lequel se trouve la classe politique, sa contribution au débat vaut d’être saluée et de retenir l’intérêt.

Le capitalisme de surveillance

Pour le président du VVD, la priorité est donc de rendre la voix au peuple. Celui-ci a de plus en plus la conviction que «le pouvoir est aujourd’hui confisqué par une caste, qui ne s’inquiète que de sa propre position et emploie tous les leviers possibles pour s’y maintenir», écrit-il (p. 56). Les décisions prises par le Parlement semblent de plus en plus fréquemment court-circuitées en droit et en fait.

Depuis 2005, les Français savent que leur choix, même exprimé par référendum, n’est retenu que s’il est conforme aux desiderata de la technocratie bruxelloise et de l’élite qui tient les manettes de la République. De plus en plus de Français pressentent que le fonctionnement actuel des institutions nous conduit, doucement mais sûrement, vers une forme de tyrannie douce : un «capitalisme de surveillance» (p. 25), un système destiné à assurer une régulation entre des communautés vivant les unes à côté des autres. «Avec une espèce de garantie de consommation minimale pour chacun, de sorte que la paix artificiellement soit maintenue»

Quelle issue possible ?

Laissons la parole à Jean-Frédéric Poisson : «Parfois, en évoquant ces perspectives de modification profonde de notre système politique, on se heurte à une forme de désespérance chez nos concitoyens. Beaucoup pensent qu’il serait trop tard, que les pesanteurs sont trop lourdes, que les intérêts à combattre sont trop importants. Nous préférons quant à nous faire confiance à l’intelligence et à l’énergie collective, en partant d’un principe simple : personne ne peut assurer la prospérité d’un pays en ignorant les aspirations populaires les plus profondes et les plus naturelles, ou en forçant le peuple à vouloir ce qu’il ne veut pas. Mais on voit bien qu’une telle tâche dépasse largement les seules thématiques de gestion, voire les catalogues de mesures, et même la notion de “programme politique”. Nous ne sommes pas ici dans une logique de “proposition”, mais dans une logique de réforme institutionnelle profonde, pour ne pas dire de restauration. Le tout est d’en trouver le sens» (p. 38).

Ce sens est «d’aller vers une société subsidiaire», centrée sur les corps intermédiaires :«La société subsidiaire vise à l’autonomie des personnes, en principe comme en acte, et prend en charge les solidarités lorsque les individus ou leurs groupements naturels ne peuvent pas le faire. Il s’agit là de changements profonds, qui relèvent autant d’une action de type culturel que d’un seul changement institutionnel» (p. 40).

Selon lui, les deux réformes sont concomitantes. Elles interagissent l’une sur l’autre. Mais le combat culturel est un travail de longue haleine. «Mais sans doute est-il plus rapide et davantage à notre portée de démarrer par le changement institutionnel» (p. 40). À l’appui de son choix, le Président du VVP cite à juste titre Alexis de Tocqueville : «L’organisation de la Cité – la Constitution – est un élément constitutif de la culture de ses acteurs».

Pour autant, il ne s’agit pas pour Jean-Frédéric Poisson d’appeler à la création d’une VIe République. Il s’agit plutôt d’un retour aux sources de la Ve et à la grande idée gaullienne de la participation qui, dans l’esprit du Général, devait s’étendre au-delà de la seule question économique et de celle de la répartition des richesses. Le 6 juillet 1952, dans un discours prononcé à Saint-Maur, le Général de Gaulle disait : «Pour défendre les peuples, associons-les à ce qu’ils ont à faire. Associons notre peuple à son destin politique, par des institutions qui organisent franchement, normalement, sa consultation. Associons-le, dans les entreprises, à son destin économique» (cité p. 57). Et, en 1968, à l’occasion de ses vœux du 31 décembre tirant la leçon des événements du printemps, il revenait sur son projet mûri de longue date et aujourd’hui d’une brûlante actualité : «À l’origine de ce trouble, il y a le sentiment attristant et irritant qu’éprouvent les hommes d’à présent d’être saisis et entraînés par un engrenage économique et social sur lequel ils n’ont pas de prise et qui fait d’eux des instruments. Ce mal du siècle qui est celui des âmes, nous pouvons, pour notre part, contribuer à y remédier en organisant la participation de tous à la marche de l’activité à laquelle ils contribuent, de telle façon que chacun soit dignement associé à ce qui se passe à son propre sujet et assume des devoirs en même temps qu’il fait valoir des droits» (cité p 56).

À partir de ce constat, pour sortir de la «pratique déloyale et du caractère confiscatoire des institutions qui renforcent la défiance du peule envers le monde politique», Jean-Frédéric Poisson propose un ensemble d’aménagements de nos institutions et de réformes de leur fonctionnement.

Le renouvellement des institutions

Le référendum : il ne s’agit ni du RIC (référendum d’initiative citoyenne), ni du RIP (référendum d’initiative partagée), dont les conditions sont pratiquement impossibles à mettre en place, ni du référendum d’origine populaire. Ce dernier s’apparente, en effet, dans l’esprit de ceux qui le soutiennent, à une forme de révocation. Un procédé que l’ancien vice-président de la commission des lois récuse. Il propose en revanche de modifier la Constitution pour faire du référendum «une habitude électorale des Français» (p. 64), en l’encadrant soigneusement et en le réservant à des questions qui modifient des éléments fondamentaux de notre pacte social.

Le fonctionnement du Parlement : ce recours au référendum n’est pas destiné à réduire les pouvoirs du Parlement, bien au contraire. La perspective est intéressante. Pour Jean-Frédéric Poisson, le rôle de l’Assemblée nationale ne consiste pas à donner l’image la plus précise possible de la diversité des aspirations françaises, quoi que puissent en dire les tenants de la proportionnelle. Le Parlement a pour mission de représenter le peuple, pas de lui ressembler. Or, aujourd’hui, les lois, souvent mal rédigées, ne sont pas ou peu appliqués. Dans bien des cas, les décrets d’application les détournent de leur sens, quand ce n’est pas l’application qu’en font les juges.

À ce sujet, Jean-Frédéric Poisson consacre une longue réflexion au fonctionnement de la justice. Pour lui, un nouvel équilibre doit être trouvé entre l’exécutif et le pouvoir judiciaire, pour faire cesser le «gouvernement des juges».

Il propose aussi la réforme du Sénat et sa fusion avec le CESE (Conseil Économique Social et Environnemental), pour permettre une meilleure représentation des corps intermédiaires. Toujours dans le but de rétablir le pouvoir de l’État et sa liberté, il souhaite «sortir du piège européen». Dans ce domaine, ses propositions ne sont pas nouvelles. Elles ont l’avantage de s’inscrire dans un ensemble cohérent, non pour sacrifier l’Europe comme communauté de nations, mais pour la construire autrement. Si la France doit trouver un nouvel équilibre avec l’Europe, l’État doit aussi en trouver un nouveau avec les collectivités territoriales. «Si bien qu’il devient urgent d’appliquer à la relation État-collectivités territoriales la même médecine que celle qu’il s’agit d’appliquer à la relation Union européenne-État» (p. 132). Et il ajoute : «Autrement dit, de même que l’on entend recentrer l’Union européenne sur une logique de projets et de coopération en diminuant son poids institutionnel et administratif, de même l’État doit-il être recentré sur ses missions de protection et d’accompagnement, laissant ainsi aux collectivités locales une liberté de manœuvre accrue, dans des domaines qui relèvent des compétences locales» (p. 133).

Enfin, cette revue du fonctionnement et des dysfonctionnements de nos institutions s’achève sur un chapitre très élaboré consacré au rétablissement de l’autorité du chef de l’État. Après avoir largement énuméré les inconvénients du quinquennat, Jean-Frédéric Poisson suggère le rétablissement d’un septennat unique.

Mais l’intérêt de cet essai ne repose pas tant sur les réformes proposées que sur la logique qui le sous-tend. Le livre n’est pas programmatique, même s’il comporte à l’évidence des éléments d’un futur programme. Il révèle plutôt la démarche d’un homme dont l’horizon est ce qu’il appelle la «société subsidiaire». Elle s’inscrit dans la continuité du général de Gaulle qui «plaça par deux fois en préalable à toute action de redressement l’édification d’institutions efficaces» (p. 195), avec un seul objectif : faire entendre la voix du peuple, celle de la France.

Thierry Boutet

 


1 – Jean-Frédéric Poisson, La Voix du peuple, Artège, 2020, 220 pages.

 

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