Fraternité selon l'encyclique Fratelli tutti
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Dès sa parution, l’encyclique Fratelli tutti a été critiquée à droite et encensée à gauche. Pour ceux qui veulent la lire sereinement, un point de méthode paraît indispensable. C’est ce que nous propose Thierry Boutet dans son analyse. Nous publions en complément, dans ce même numéro de la SRP, des extraits commentés de l’ensemble de l’encyclique.

Le pape serait, dit-on, un homme de gauche. Possible. Certaines de ses positions rejoignent en effet celles soutenues par la gauche, mais le Saint-Père est un peu plus subtil que cela, et sa fonction le met à l’abri des étiquettes un peu faciles. Beaucoup de points de l’encyclique relèvent aussi d’une doxa de droite, et même de droite conservatrice. Ce qu’il dénonce, c’est le libéralisme, spécialement dans sa forme actuelle, mais ni le droit de propriété, ni la liberté d’entreprendre, qu’il défend, et il ne fait nullement l’apologie de l’étatisme et du collectivisme, au contraire. Quant à son mondialisme, il est nettement tempéré par le principe de subsidiarité.

Sortir de cette dialectique droite/gauche

Lire l’encyclique comme un catalogue serait commettre un énorme contresens. Elle exige d’abord de sortir de cette dialectique droite/gauche. Le pape François ne casse pas, loin de là, les codes et toutes les références de la doctrine sociale de l’Église depuis Léon XIII. Il s’emploie même à les rappeler soigneusement les uns après les autres.


Il est impossible d’entrer dans la perspective du pape avec des a priori politiques ou idéologiques.


L’encyclique, qui est plus une longue méditation – trop longue et parfois répétitive, diront certains – qu’un texte doctrinal, demande aussi de la bienveillance et de la docilité intellectuelle. Celles-ci ne semblent pas toujours au rendez-vous chez certains commentateurs. Or il est impossible d’entrer dans la perspective du pape avec des a priori politiques ou idéologiques. Ce texte, qui jette dans sa première partie un regard très sombre sur le monde, est d’abord un cri de détresse fasse à l’injustice, à la violence, et plus encore à l’incommunicabilité des consciences individuelles et collectives des nations. Elle est aussi un appel presque déchirant à une fraternité humaine illuminée, pétrie, élargie par la Charité surnaturelle. C’est au point que certains passages peuvent apparaître comme un rêve naïf. Le pape le reconnaît lui-même : il l’écrit. Mais ce n’est que le commandement du Christ.

Sans percevoir l’intention du pape, sans lui faire crédit de cette intention, il est inutile de lire ce texte finalement plus difficile à comprendre que ne peut le laisser penser une lecture superficielle.

Car le pape mêle, ce qui est assez nouveau pour le Magistère pétrinien, les considérations qui relèvent de grands principes de la philosophie, de la théologie ou de la spiritualité chrétienne et des propositions morales ou politiques très concrètes, qui appartiennent au jugement prudent de chacun ou à des décisions politiques très contingentes. Par exemple, lorsqu’il déclare qu’il faut abolir les frontières, il le dit en référence au principe de la destination universelle des biens, qui vient tempérer le droit de propriété dans l’enseignement de l’Église sur les droits fondamentaux de la personne. Il ne dit pas qu’il faut pour autant abolir les accords de Schengen, ni même ne pas les renforcer. Il dit seulement que, pour une nation, les frontières ne sont pas une réalité absolue, pas plus que le droit de propriété.

Discerner entre ce qui est normatif et ce qui ne l’est pas

L’encyclique exige donc un discernement entre ce qui est normatif et ce qui ne l’est pas.

Il faut entendre par normatif non pas ce qui serait de l’ordre d’un impératif catégorique, mais tout ce qui projette une lumière de sagesse naturelle et surnaturelle sur l’homme, son destin d’éternité, sa vie en société et l’univers dans lequel il vit.

Ce qui n’est pas normatif procède de l’immense champ des moyens. Moyens sur lesquels deux personnes particulières, deux responsables politiques également soucieux du Bien commun et de la vérité pérenne sur l’homme peuvent ne pas être d’accord. Entre la politique du moindre mal et celle du meilleur possible, le choix, les choix sont toujours multiples.


Il serait intelligent d’examiner ces mesures sans passion, dans l’esprit de dialogue que le pape recommande.


Le pape propose les siens. Devrait-il ne pas le faire ? Pour ceux qui le critiquent, ce n’est pas son rôle, ce n’est pas de son niveau. La question n’est pas là. Mieux vaudrait se demander si ces mesures sont dans les circonstances concrètes conformes aux principes qu’il énonce. Il serait intelligent de les examiner sans passion, dans l’esprit de dialogue qu’il recommande.

Mais ces options pratico-pratiques dépendent aussi de son expérience. Son référentiel historique et géographique, il l’avoue, est l’Argentine et l’Amérique du nord. Un responsable politique européen doit-il avoir le même quand il s’agit de la question de l’immigration ? Sur ce point, le dialogue et le débat que le pape souhaite sont ouverts. Autre exemple : la question du multilatéralisme et de l’ONU. Benoît XVI avait traité la question dans Caritas in veritate. La comparaison est intéressante. Les points de vue ne sont pas opposés. Benoît XVI argumentait en grand connaisseur des relations internationales et en responsable suprême de la diplomatie vaticane, au risque de ne pas être compris de tous.

Ceux qui suivent ces questions, les diplomates confrontés à ces sujets, risquent de trouver que le texte du pape manque de pertinence ou d’à-propos. Il reste au niveau de ses ouailles. C’est un parti pris que l’on peut comprendre, même si certains lui reprochent de dévaloriser un enseignement dont la portée se trouve réduite à des «banalités» pour les responsables qui sont concernés au premier chef. Cela pose la question du statut d’une encyclique. Comme me l’écrit un ami : «On attend en effet du Souverain Pontife, qui est au sommet du Magistère en acte et en son temps, qu’il l’exerce quand il publie une encyclique, car ce type de document ne saurait être une simple exhortation pastorale. Et pour exercer ce magistère, il lui faut exprimer une réflexion aussi approfondie que possible, notamment sur le plan philosophique. Or, si l’on met de côté les aspects spirituels, le pape François s’en tient un peu trop souvent à des à des généralités». Il est parfois un peu «hors-sol».

Entrer dans un regard de sagesse

Quoi qu’il en soit, les papes sont inspirés par la grâce de leur fonction et, dans l’Église, ils sont par élection divine les prophètes de ce temps. Mais l’infaillibilité dont ils sont revêtus ne porte que sur le cœur de la foi. Sur le temps qu’il fera demain et sur le climat dans cinquante ans, ils peuvent se tromper. Ils demeurent des hommes, avec toutes leurs limites. Tous les saints commettent des erreurs, et mêmes des péchés. Sous son pontificat, saint Jean Paul II a couvert – consciemment ou non – des turpitudes. Saint Pierre lui-même a commis quelques gaffes !

Ne retenir de l’encyclique que les aspects les plus contingents en matière de politique migratoire, de gouvernance mondiale, pour s’épargner d’entrer dans le regard de sagesse qu’elle projette sur le monde et pour éviter d’entendre l’appel à la fraternité et à l’amitié politique que le Saint-Père nous lance serait passer à côté de ce que l’Esprit Saint implore de nous.

Cette encyclique est à lire sans œillères, en éliminant toute «papolâtrie», sans trop se préoccuper de sa forme, sans être gêné par les points de désaccords que l‘on peut avoir sur certaines des options temporelles du Saint-Père, sans se décourager devant sa longueur, en veillant en revanche aux points non négociables que le pape rappelle. Et surtout en entendant le gémissement de tous ceux qui pleurent aujourd’hui, et en recevant avec le cœur de la colombe et la prudence du serpent l’appel que nous lance le pape à être individuellement et collectivement de Bons Samaritains.

Thierry Boutet

Photo : Rawpixel.com / Shutterstock

 

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