Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Bouton de la Rubrique Grand Angle

Vatican : Mgr Becciu et Mgr Pell au centre d’un véritable séisme

Le cardinal George Pell est revenu à Rome le 29 septembre, après presque trois années d’absence. Trois années marquées pour l’ancien préfet du Secrétariat à l’économie du Vatican par un procès en Australie pour des accusations d’abus sexuels, une condamnation suivie de treize mois de prison en isolement cellulaire, un acquittement en appel et une libération immédiate. Pendant son incarcération, son mandat à la tête du secrétariat financier du Vatican a expiré, et le pape François a nommé en 2019 le père Juan Antonio Guerrero Alves, SJ, pour lui succéder.

Monseigneur Becciu

La nouvelle du retour de Pell à Rome arrive peu après la démission surprise1, le 24 septembre, du cardinal Angelo Becciu2, un des hommes les plus puissants du Vatican. Lors d’un entretien ombrageux de vingt minutes ce soir-là, le pape François lui a demandé de quitter son poste de préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints (le dicastère chargé des béatifications et des canonisations) et de renoncer aux droits accordés aux membres du Collège des cardinaux3. La nouvelle est tombée par ce communiqué laconique du Saint-Siège ce même jour en fin d’après-midi : «Le Saint Père a accepté la renonciation de sa charge de préfet de la Congrégation des causes des saints et de ses droits liés au cardinalat présentée par son éminence le cardinal Giovanni Angelo Becciu.» Pas d’explication… Mais Le Figaro qualifie cette démission de «chute [qui] fait frémir le Vatican» !

«Je n’ai plus confiance en vous» aurait déclaré le pape à Mgr Becciu au cours de l’entretien. La chute de l’ancien homme de confiance du pape est très certainement liée à une enquête en cours sur des irrégularités financières au Vatican. La police du Vatican enquête sur cette affaire depuis des mois. En octobre 2019, elle a mené une descente très inhabituelle dans les bureaux du Secrétariat d’État, collectant des documents et des appareils électroniques soupçonnés d’être liés à cette affaire.

Avant d’être créé cardinal il y a deux ans par le pape François et nommé préfet de la Congrégation des causes des saints, Mgr Becciu avait été durant sept ans (de mai 2011 à juin 2018) substitut de la Secrétairerie d’État du Saint-Siège. Un poste clé de l’administration vaticane, dont la fonction est une sorte de mixte entre celle d’un secrétaire général de l’Élysée et celle d’un ministre de l’Intérieur, un poste prestigieux donc, de niveau ministériel. Le substitut du Saint-Siège est en contact constant avec le pape : avec le préfet de la Maison pontificale, il est l’intermédiaire habituel entre le Saint-Père et ceux qui désirent s’adresser à lui ; il est responsable du chiffre et des passeports ; les distinctions honorifiques sont aussi de son ressort ; en cas de vacance du siège apostolique, il dirige la secrétairerie d’État et doit en répondre devant le Sacré Collège des cardinaux. C’est à ce poste que Mgr Becciu s’est heurté à plusieurs reprises à Mgr Pell au sujet de la réforme des finances du Vatican.

En 2015, Mgr Becciu aurait tenté de déguiser les prêts sur les bilans du Vatican en les annulant par rapport à la valeur d’une propriété achetée dans le très chic quartier londonien de Chelsea, une manœuvre comptable interdite par les nouvelles politiques financières approuvées par le pape François en 2014. Cette tentative de dissimulation a été détectée par la Préfecture de l’économie, alors dirigée par Mgr Pell. Lorsque Mgr Pell a commencé à exiger des détails sur les prêts, en particulier ceux impliquant la banque suisse BSI, Mgr Becciu a convoqué Mgr Pell à la Secrétairerie d’État pour un «blâme».

En 2016, Mgr Becciu a contribué à mettre un terme aux réformes entreprises par Mgr Pell. Bien que le pape François ait donné à la Préfecture de l’économie nouvellement créée une autorité de contrôle autonome sur les finances du Vatican, Mgr Becciu est intervenu lorsque le secrétariat financier de Mgr Pell a prévu un audit externe de tous les départements du Vatican, qui devait être mené par la firme PriceWaterhouseCooper. Unilatéralement, et sans la permission du pape François, Mgr Becciu a annulé l’audit et a annoncé dans une lettre à tous les départements du Vatican qu’il n’aurait pas lieu. Lorsque Mgr Pell a contesté en interne l’annulation de l’audit, Mgr Becciu a persuadé le pape François de donner son approbation ex post facto à sa décision. L’audit n’a jamais eu lieu.

D’après L’Espresso, une enquête interne du Vatican aurait révélé que le cardinal Becciu se serait servi de fonds destinés aux œuvres caritatives pour alimenter un compte offshore et des sociétés détenues par ses frères. Plusieurs médias italiens ont rapporté qu’il avait été accusé d’avoir utilisé des fonds du Vatican alors qu’il était en poste à la Secrétairerie d’État pour soutenir un projet de Caritas (une coopérative s’occupant d’insertion sociale) dirigé par son frère dans leur diocèse d’origine en Sardaigne, et que le cardinal l’aurait dotée de centaines de milliers d’euros issus de dons récoltés par l’épiscopat italien et le Saint-Siège. Deux autres frères du cardinal auraient bénéficié de «dons» ciblés, réinvestis par la famille dans des activités financières peu claires, qui auraient coûté «450 millions d’Euros» au Saint-Siège, toujours selon L’Espresso.

Selon Le Figaro, «le fait rare d’une démission aussitôt acceptée par le pape suggère que le dossier ne serait pas sans fondement. Quand il y a doute, le Vatican protège d’ordinaire les prélats jusqu’au moment où la justice établit la preuve formelle d’une culpabilité. Ce fut typiquement le cas pour le cardinal Barbarin. Une décision immédiate du pape, qui plus est sur la base d’informations émanant de la magistrature italienne, indique au contraire que les éléments dont il dispose seraient suffisants pour trancher.» Pour les vaticanistes, le signe donné est clair : après s’être attaqué aux questions de mœurs (notamment à la pédophilie) dans l’Église, le pape François vient de lancer une nouvelle bataille contre la corruption financière au sommet de l’Église (la nouvelle loi anti-corruption est entrée en vigueur le 15 juillet 2020)4.

Mgr Pell, qui n’avait pas parlé publiquement de son ancien rôle au Vatican depuis sa disculpation, a réagi à la nouvelle de la démission de Mgr Becciu. Dans une déclaration datée du 25 septembre, il écrit : «Le Saint-Père a été élu pour assainir les finances du Vatican. Il joue un long jeu et doit être remercié et félicité pour les récents développements. […] J’espère que le nettoyage des écuries se poursuivra tant au Vatican qu’à Victoria». Cette mention finale ne manquera pas d’alimenter une théorie défendue par les partisans de Mgr Pell, selon laquelle Mgr Becciu était impliqué dans les problèmes juridiques du cardinal et qu’il aurait conspiré avec la police de l’État de Victoria contre Mgr Pell.

Mgr Becciu a tenu une conférence de presse à Rome le 25 septembre, au cours de laquelle il a protesté contre son innocence en matière de malversations financières. Il a déclaré qu’il a démissionné après une rencontre «surréaliste» avec François dans la soirée le 24 septembre et que le pape l’a accusé de détournement de fonds, de népotisme et de malversations financières. Le pape lui aurait dit : «Je n’ai plus confiance en vous». Lorsque le cardinal Pell a quitté le Vatican en 2017, il s’est engagé à se battre pour laver son nom. Le cardinal Becciu, qui avait à l’époque envoyé une note de «solidarité» à Pell, a proclamé sa propre détermination à laver son honneur en prouvant son innocence. Au moins un point sur lequel les deux prélats se rejoignent…

Élisabeth Voinier

Photo : Casa Rosada / Wikimedia Commons

Source : Catholic News Agency, National Catholic Reporter, Le Figaro


1 – Le cardinal Becciu devait présider la béatification du Vénérable Carlo Acutis à Assise le 10 octobre.

2 – Né le 2 juin 1948 à Pattada (Sardaigne), Giovanni Angelo Becciu a été nommé par Benoît XVI substitut pour les Affaires générales de la secrétairerie d’État du Saint-Siège en mai 2011, charge qu’il a exercée ensuite pendant cinq ans pendant le pontificat du pape François, jusqu’au 29 juin 2018. Il a été créé cardinal par le pape François le 28 juin 2018, prenant ses fonctions de préfet en août 2018.

3 – La déclaration du Vatican du 24 septembre semble indiquer que Mgr Becciu reste cardinal en titre seulement, et qu’il ne pourra participer à aucun futur conclave. Perdant ses droits cardinalices, il ne pourra plus être membre des dicastères de la Curie romaine. Le dernier cardinal à avoir ainsi renoncé aux droits du cardinalat était le cardinal écossais Keith O’Brien, qui avait été accusé de relations sexuelles inappropriées avec d’autres hommes.

4 – L’avenir dira si l’éviction du cardinal Becciu amènera le pape à réviser certaines mesures prises sous son inspiration, par exemple à l’encontre de l’Ordre de Malte. En 2017 en effet, Mgr Becciu a été impliqué dans une chaîne complexe d’événements avec l’Ordre Souverain Militaire de Malte, qui s’est terminée par la déposition du Grand Maître de l’Ordre et l’installation de Mgr Becciu en tant qu’envoyé spécial du pape chargé de diriger l’Ordre. Au centre de cette controverse se trouvaient des allégations selon lesquelles les autorités financières du Vatican auraient siphonné plus de 30 millions d’euros sur un legs de 120 millions d’euros détenu sur un compte bancaire suisse, afin d’atténuer des problèmes de liquidités. En février 2017, le pape François avait nommé Mgr Becciu comme son délégué personnel pour superviser la réforme «spirituelle et morale» de l’Ordre de Malte (voir l’article du 27 janvier 2017 dans la SRP).

 

>> Revenir à l’accueil