Le gorille Massa
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Massa est mort dans l’incendie de sa maison, et cette tragédie a laissé ses admirateurs éplorés… Le quotidien allemand Der Spiegel vient de lui consacrer une longue et touchante nécrologie, dont la dernière phrase retient l’attention : «Massa a été pleuré comme un être humain.» Car Massa était un gorille. Ce «comme» préserve la barrière interspécifique entre l’Homme et l’animal. Une barrière de plus en plus fragile, que l’on sent prête à céder sous la pression d’une idéologie de plus en plus conquérante. Faudra-t-il bientôt pleurer la mort de Massa ou la mort de l’Homme ?

«Massa nous a quittés ! Massa est au ciel», selon un billet laissé au zoo de Krefeld parmi les nombreux papiers exprimant le chagrin des enfants et des adultes qui ont pleuré la mort de ce gorille de 49 ans. Il fut victime d’un incendie qui a embrasé le zoo où il vivait, en particulier l’enclos réservé aux grands singes. L’important journal Der Spiegel, dans son numéro de la semaine dernière, nous retrace avec émotion la vie et la mort de Massa. De là à ouvrir un nouveau style hagiographique, il n’y a qu’un pas. Quand on lit, par exemple, que le maire de Bordeaux, par respect pour le droit (sic) des arbres, éliminera le sapin de Noël parmi les décorations des fêtes de fin d’année, on se demande si l’on ne devient pas un peu fous !

L’histoire de Massa

Après tout, comme les «êtres humains», Massa a eu une vie, et Massa a eu une histoire. Né probablement en 1971 dans les terres marécageuses de l’Afrique centrale – qui, à cette époque s’appelait le Zaïre et maintenant la République démocratique du Congo –, Massa a été enlevé à sa famille par des chasseurs d’animaux sauvages qui se sont empressés de dévaster les niches de ces espèces afin de constituer un stock disponible pour les Occidentaux. Car le bruit courait que les pays d’Afrique allaient interdire cette forme de spoliation et de déportation de leurs espèces d’animaux sauvages menacées de disparition.

Quelle misère ! Nous, Européens et Américains, allions être privés de regarder s’ébattre ces éléphants qui dansent dans les cirques, ces lions qui traversent des cerceaux, ces gorilles, orangs-outans, macaques, babouins, etc., enfermés dans des cages aux parois de béton de plusieurs centaines de mètres de longueur ou laissés en liberté dans leur «milieu naturel», pour goûter le plaisir de voir ces êtres étranges qui vivent de l’autre côté de la tranchée et qui nous ressemblent un peu !

Massa était cher aux habitants de Krefeld, une ville d’Allemagne située dans le land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il faisait un peu partie de leur histoire et de leurs émotions. Chaque jour, il était là à les attendre. Il se perchait sur la branche d’un arbre, au milieu de son enclos, et il observait d’un regard aigu leurs comportements… Il devait les trouver bien curieux ces individus qui portaient des costumes et des chapeaux, choses qu’il ne pouvait supporter. Car Massa ne tolérait pas les chapeaux ; cela le faisait grogner. Tout comme il ne pouvait pas voir une peau brune ou noire. Probablement, analysaient les psychologues, parce que les «chasseurs» qui ont tué sa famille avaient la peau foncée – ce qui est normal en pays africain – et devaient porter de ces larges couvre-chefs qui leur tenaient lieu de parasols.

Depuis combien de temps Massa avait-il pris pension dans cet observatoire de la race humaine ? Son seul souvenir étiologique remontait à sa jungle natale. Très peu de temps après sa naissance, il fut vendu à un Américain qui cherchait à acheter des animaux exotiques parce que c’était la mode. Salvador Dali possédait bien une fourmilière à Paris, et Elvis Presley s’était amouraché d’un kangourou… Pourquoi pas alors d’un singe ? C’est ainsi que Massa devint un habitant des États-Unis parrainé par un Américain qui lui faisait porter des patins à roulettes pour amuser le public. Qu’ils sont quand même étranges ces humains !

L’Américain s’est lassé de ce jeune singe et l’a envoyé en Allemagne par l’intermédiaire d’une société qui trafiquait des animaux exotiques. Quand il débarque du bateau qui l’amène à Hambourg, le singe reçoit l’hospitalité d’un petit zoo du Nord de l’Allemagne qui abrite des lionceaux et des tigres, des bébés éléphants, des rhinocéros et des grands singes. Pour le jeune gorille, c’est une forte expérience de multiculturalisme ! Il va falloir s’habituer à tous ces individus qui ne vivent pas, tout comme lui, dans leur milieu naturel… L’expérience ne dure pas plus de deux ans. Le zoo de Krefeld l’achète, on ne sait à quel prix. On sait seulement qu’il porte le nom de Massa, qui signifie «maître». Il arrive à Krefeld le 29 avril 1975, petit gorille de 4 ans pesant 32 kilos.

Le 29 juin 1975, le maire de Krefeld inaugure la «Maison des grands singes» : une grande maison tropicale pour les êtres comme Massa, où est maintenue une température interne constante de 26 à 28 degrés Celsius. Une grande habitation de 2 000 mètres carrés, couverte de plexiglas, autour de laquelle une mini-jungle a été reconstituée, avec des animaux exotiques et des plantes tropicales. Quel bonheur !

Massa a 6 ans. Il est encore nourri comme un bébé – déjà dix litres par jour de nourriture végétale, légumes et fruits. Mais Massa atteindra bientôt la puberté. On prévoit quand même une initiation sexuelle : deux femelles sont introduites, Bomba et Tumba. Dans quelque temps, cela intéressera Massa. Pas maintenant ! Pour l’instant, il fait des escapades. Un jour, à l’aide d’une branche d’arbre, il franchit la tranchée. Libre de ses mouvements, il court autour de la Maison des singes, mais il n’est plus dans son monde. Il s’assied alors au bord du fossé et «hurle» à fendre l’âme. A-t-il le mal du pays ? Revit-il les souvenirs inconscients de son enlèvement ? Se sent-il incapable de jouir de sa liberté ? Personne ne le sait ! Massa ne peut que hurler, faute de pouvoir dire son émotion. Il est encore un gosse qui pleure et s’avoue dépassé dans une situation inédite !

Mais cela va bientôt se terminer. Massa devient capable de s’intéresser aux femelles, et il a atteint une stature d’adulte. Son comportement a lui aussi changé. Il devrait être chef de bande, mais il n’y a pas de bande. Comment prouvera-t-il qu’il est adulte ? Et comment, en tant qu’adulte, aura-t-il un droit prioritaire aux femelles ? Il y a bien les hommes, qui sont plus faibles (Massa peut en tuer trois à la fois…). Mais les hommes savent se protéger et lui, Massa, ne peut qu’attaquer. Il n’a pas besoin de parcourir la plaine pour se nourrir. On lui apporte chaque jour son petit-déjeuner, son déjeuner et son dîner. Alors comment déverser son agressivité mâle pour prouver sa supériorité sexuelle ? Après avoir fait trois fausses couches, Tumba est mise sous pilule contraceptive. Faut-il donner à Massa des psychotropes, comme on le fait souvent pour les animaux en captivité ? Ou faut-il le laisser faire des scènes de colère : battre les femelles, lancer partout des choux et des excréments aux visiteurs. Cette violence conjugale se résorbera-t-elle ?

La paternité semble l’avoir assagi ! Bomba lui a donné un fils que l’on a nommé Gorgo, et Massa en a été très heureux et intimidé, n’osant pas le toucher. Il se contente de regarder Bomba l’allaiter tout en lui manifestant ses «ordres» par des grognements d’amour ! Finalement, il s’est approché d’elle, s’est assis à ses côtés, il a posé son bras sur elle, puis, avec son index, a touché au bébé, qui a attrapé le pouce du papa. Massa a eu quatre bébés avec Bomba, et Tumba lui a donné trois enfants après que le zoo eut cessé de lui donner la pilule. Enfin, Massa s’est réconcilié avec lui-même. Il a non seulement une famille, mais un harem ! Il joue avec ses enfants et ne bat plus les femelles.

Cela a duré 20 ans. Massa entrait dans sa quarante-neuvième année. Dans la nuit du 31 décembre 2019, les gens du village, amoureux comme beaucoup d’Allemands des feux d’artifice, ont lancé des lanternes chinoises dans le ciel alors qu’un grand vent venait de se lever. Certaines sont tombées dans l’enclos de la Maison des singes. Il était minuit quinze. Lorsque les pompiers sont arrivés, toute la maison était en flammes. À 4 h 40, l’incendie était éteint. Pompiers et vétérinaires sont entrés dans la maison. Ils ont trouvé deux chimpanzés presque indemnes assis sur une grille à l’endroit où les gardiens avaient coutume de les nourrir. Au moment où les gardiens allaient quitter la maison, ils ont trouvé Massa appuyé contre un mur et respirant encore. Vieux et malade, il languissait. La vétérinaire a essayé par trois fois de projeter avec sa seringue qui ressemble à un fusil des sédatifs qui auraient permis à Massa de mourir en douceur. Rien n’y fit. Alors, le chef de police autorisa qu’on le tue avec un fusil, qui lui envoya une balle de 9 millimètres dans le corps. Son cadavre fut brûlé.

On alluma des bougies devant ce qui restait de la Maison des singes. Les billets de sympathie commencèrent à s’amonceler.

Et nous face à cette histoire ?

On a raconté la vie et l’histoire de Massa comme celle d’un être humain ! Mais Massa n’était pas un être humain, et tous les gardiens du zoo le savaient bien. Il n’y a que les habitants des villes qui confondent l’animal et l’être humain…

Massa avait une vie animale beaucoup plus développée que celle d’une huître. Il était capable d’apprentissage. Il avait des émotions qui ressemblaient de loin à celles que nous avons ; il pouvait faire preuve d’affection, de tendresse, de tristesse, de colère. Mais c’est tout ! Il grognait, il ne parlait pas. Car pour parler, il faut dépasser le déterminisme des émotions et devenir capable d’une connaissance universelle du réel. Ce qui signifie que nous n’avons pas seulement un cerveau, mais une intelligence spirituelle qui nous rend capables de connaître et de juger, et par conséquent de devenir maîtres de nos actes.

Massa avait une autre particularité. Il attirait l’attention des humains et devenait l’image de leurs projections. Des bonnes et des mauvaises ! Et, comme tel, il pouvait être un vrai remède à leurs prétentions exagérées de supériorité. Quand nous perdons la maîtrise de nous-mêmes, nous allons beaucoup plus loin que Massa. La colère de Massa à l’égard des femelles n’est jamais allée jusqu’à les tuer, et Massa n’a jamais tué ses enfants. Il n’y a que les êtres humains qui soient capables de faire cela.

Massa n’a jamais été capable non plus d’un amour gratuit, d’un don total de lui-même, d’un pardon des offenses. Il agissait selon ce qui le déterminait. Car pour aimer vraiment comme on l’apprend de Dieu, il faut non seulement une intelligence, mais une volonté spirituelle. Il faut être à l’image et à la ressemblance de Dieu !

L’histoire de Massa fait cependant naître en nous un sentiment nostalgique. Combien d’êtres humains ne sont pas traités comme des personnes humaines ? Les émigrés qu’on laisse mourir en mer, les personnes qui meurent de la tristesse de la solitude, les innocents que l’on calomnie, les enfants que l’on exploite. Si seulement on les traitait comme on a traité Massa ! Mais il leur manque, contrairement à Massa, d’être des sources de rapport d’argent !

Que Dieu nous pardonne le peu de souci que nous avons pour la personne humaine !

Aline Lizotte

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil