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Nouveau Missel romain en italien : un facteur de désunion liturgique ?

Le premier exemplaire de la nouvelle traduction en italien du Missel romain a été offert au pape François le 28 août dernier. Cette troisième traduction en italien de l’édition typique du Missel latin de 2002 devrait être distribuée dans les prochaines semaines aux diocèses et paroisses de la péninsule, et être vendue dans les librairies spécialisées. Dès qu’ils la réceptionneront, les prêtres pourront l’utiliser, parallèlement à la traduction précédente. Ce n’est qu’à partir du 4 avril 2021, le dimanche de Pâques, que cette nouvelle version sera obligatoire.

Liturgie eucharistique

Mais ce Missel pose un problème : un catholique, où qu’il se trouve en Amérique du Nord, qu’il assiste à la messe en anglais, en français, en espagnol ou en latin original, entendra la même formule de consécration du calice à la messe. De même s’il assiste à la messe en espagnol en Argentine ou en français au Zaïre. Mais ce même catholique en pèlerinage à Rome, assistant à une messe matinale à l’un des nombreux autels de Saint-Pierre, entendra une formule de consécration différente selon le Missel que le prêtre célébrant choisit d’utiliser, latin ou italien. Ce fait – unité à travers les continents mais désunion dans la basilique du Vatican – est considéré par certains commentateurs comme regrettable en termes d’unité liturgique et de gouvernance ecclésiale.

Le problème réside dans la traduction de la formule latine «qui pro vobis et pro multis effundetur» dans la formule de consécration, lorsque le prêtre prie sur le calice. Littéralement, «pro multis» signifie «pour beaucoup». Mais, dans les premières traductions du Missel romain (dans les années 1960 et 1970), un certain nombre de langues ont choisi l’expression «pour tous» : «per tutti» en italien, «für alle» en allemand, «for all» en anglais, «por todos los hombres» en espagnol… Les francophones, en revanche, ont traduit par «pour vous et pour la multitude», une formulation plus proche du texte latin.

Alors que la troisième édition du Missel romain (2002) commençait à être traduite dans différentes langues, le pape Benoît XVI prit une décision concernant la traduction de «pro multis». Dans une lettre du 17 octobre 2006, le cardinal Arinze, préfet de la Congrégation pour la Divine Liturgie indiquait ainsi que «pro multis» devait être traduit dans toutes les langues par «pour beaucoup». La raison invoquée était triple : «pour beaucoup» est ce que le latin dit en réalité et a toujours dit dans le rite romain ; les mots employés par Jésus lui-même signifient «pour beaucoup», et les Églises orientales emploient l’équivalent de «pour beaucoup1».

Le cardinal explique ensuite que «pour tous» est plutôt une explication de type catéchétique. L’expression «pour beaucoup», tout en restant ouverte à l’inclusion de chaque personne humaine, reflète le fait que le Salut n’est pas apporté de manière mécanique, sans la volonté ou la participation de chacun ; le croyant est invité à accepter dans la foi le don qui lui est offert comme étant compté au nombre de ceux qui constituent ce «beaucoup» auquel le texte fait référence.

La décision de Benoît XVI visait également à favoriser une plus grande unité liturgique au moment le plus important de la vie de l’Église, la confection de la Très Sainte Eucharistie. L’unité a effectivement prévalu dans un certain nombre de traductions (l’anglais, le français, l’espagnol et d’autres langues adhérant à la décision de Benoît XVI). Mais les évêques italiens et allemands se sont opposés à la décision de Benoît et se sont montrés réticents. C’est pourquoi la nouvelle traduction italienne n’arrive que maintenant et la traduction allemande est toujours en cours.

L’italien n’est pas une langue internationale ; il a une portée négligeable au-delà de l’Italie. Mais, dans l’Église, il a une grande influence. C’est en particulier la langue que le Saint-Père utilise chaque jour pour la messe. Les responsables ecclésiastiques du monde entier étudient et visitent souvent Rome ; l’italien est souvent la langue commune utilisée, par exemple lorsqu’un évêque asiatique rencontre un évêque européen. L’italien est la langue quotidienne du Vatican, et il est donc particulièrement regrettable d’avoir une différence entre la langue officielle de l’Église (le latin) et la langue de travail de son siège (l’italien) au moment sacramentel le plus important.

La particularité de la nouvelle traduction italienne a été rendue possible par un changement apporté par le pape François sur la gestion des traductions liturgiques, dans son Motu proprio Magnum Principium du 9 septembre 2017. Il a en effet déplacé l’autorité de la Congrégation pour la liturgie vers les conférences épiscopales nationales. Cela a donné aux évêques italiens l’autorité nécessaire pour agir sans tenir compte de la directive de 2006 mettant en œuvre la décision du pape Benoît XVI. Peu de temps après avoir apporté ce changement, le pape François lui-même a exprimé sa préférence pour l’utilisation de «pour beaucoup» comme meilleure traduction. En tant qu’archevêque en Argentine, il avait déjà utilisé «pour beaucoup» en espagnol dix ans auparavant.

Le fait que les évêques italiens aient finalement obtenu ce qu’ils voulaient ne sera pas sans conséquences sur la gouvernance de l’Église, en particulier sur la relation entre François et l’Église d’Allemagne engagée dans un «chemin synodal» problématique. Il y a plus d’un an que le pape François a écrit une lettre extraordinaire à l’Église en Allemagne pour lui demander de ne pas procéder comme elle l’a prévu, ce à quoi l’Église d’Allemagne n’a pas consenti. Chaque Eucharistie célébrée – que ce soit en allemand en Allemagne ou en italien à Rome – sera comme un rappel de ce contentieux.

Élisabeth Voinier

 


1 – Voici la traduction de la lettre du cardinal Arinze :
Les évangiles synoptiques (Mt 26, 28 ; Mc 14, 24) font une référence spécifique aux « plusieurs » [mot grec rendu par polloi] pour lesquels le Seigneur offre le Sacrifice, et cette expression a été soulignée par certains exégètes en relation avec les mots du prophète Isaïe (53, 11-12). Il aurait été tout à fait possible de dire « pour tous » dans les textes de l’Évangile (par exemple, cf. Lc 12, 41) ; au lieu de cela la formule donnée dans le récit de l’institution est « pour beaucoup », et ces mots ont été ainsi fidèlement traduits dans la plupart des versions modernes de la Bible.
b. Le rite romain en latin a toujours dit pro multis et jamais pro omnibus dans la consécration du calice.
c. Les anaphores de divers rites orientaux, en grec, en syriaque, en arménien, dans les langues slaves, etc., contiennent des mots équivalents au latin pro multis dans leurs langues respectives.
d. « Pour beaucoup » est une traduction fidèle de pro multis, tandis que « pour tous » est plutôt une explication qui appartient à proprement parler à la catéchèse.
e. L’expression « pour beaucoup », tout en restant ouverte à l’inclusion de chaque personne humaine, reflète aussi le fait que le salut n’est pas donné d’une façon mécanique, sans qu’on le veuille ou qu’on y participe ; mais plutôt que le croyant est invité à accepter dans la foi le don qui lui est offert et à recevoir la vie surnaturelle qui est donnée à ceux qui participent à ce mystère, le vivant aussi dans leur existence afin d’être mis au nombre des « beaucoup » auxquels le texte fait référence.
f. Dans la ligne de l’Instruction Liturgiam authenticam, un effort devrait être fait pour être plus fidèle aux textes latins des éditions typiques.

 

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