Statues des fondateurs
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Au nom de la vérité, on déboulonne, comme on l’a fait de façon violente aux États-Unis pour les monuments des hommes politiques soupçonnés de racisme. Là-bas, ce sont des statues que l’on a jetées à terre. Aujourd’hui, ce sont des personnes que l’on accuse de mensonge, d’hypocrisie, d’emprise psychologique. À coup d’expertises plus ou moins réussies, on juge non de la valeur de l’œuvre qu’elles ont accomplie, mais de l’authenticité de leur «sainteté». Tels seraient Jean Paul II, l’«ombre d’un saint1», Marthe Robin, une faussaire hystérique2, Georges Finet, un pédophile dissimulé, Jean Vanier, un obsédé des jupons féminin, Marie-Dominique Philippe, un pervers sexuel. Quel est le but de cette entreprise de sauvages ?

Déboulonner les saints et les fondateurs, comme on le voit faire actuellement, a un but bien clair : il s’agit d’attaquer l’œuvre accomplie en la décapitant, en lui enlevant sa tête, en la séparant de son fondateur. Une œuvre devenue orpheline, une œuvre sans tête et sans racines n’a plus à prendre sa sève du charisme de son fondateur qui se serait prétendu «saint» ! Elle devient uniquement laïque. Elle doit dépendre des exigences actuelles de la vie sociale. Elle doit répondre aux demandes du temps présent. Loin d’être ordonnée au bien commun de l’Église, elle est au service de la collectivité des intérêts spiritualo-humains des membres de maintenant. D’ailleurs, ce «fondateur» n’avait pas la sainteté qu’on lui prête, mais il dissimulait ses défauts et cachait ses vices sous l’apparence de l’«institution» qu’il a fondée. Nous n’avons pas besoin de «fondateurs» ! Nous n’avons pas besoin de «saints» ! Avons-nous même encore besoin de Dieu ?

Une erreur théologique de grande envergure

Derrière ces pétitions de principe se cache une ignorance de la théologie de la grâce. Avant d’aborder ce sujet difficile et abstrait, je rappellerai quelques notions sur la «grâce», dont on parle beaucoup dans certains milieux, sans doute pieux, mais mal formés.


La grâce est un don gratuit de Dieu qui rend la personne non seulement moralement bonne mais adéquatement aimable par Dieu.


La grâce n’est pas une sorte de «truc magique» qui dépanne la personne lorsqu’elle est dans une situation difficile, accidentelle ou permanente. La grâce est un don gratuit de Dieu qui rend la personne non seulement moralement bonne, ce que fait la vertu acquise, mais adéquatement aimable par Dieu. J’emploie le mot «adéquat» pour mettre l’accent sur la qualité de l’amour que donne la «grâce». Certes, Dieu aime tout ce qu’Il a fait ! C’est ce qu’expriment ces mots de la Genèse : «Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. […] et, au septième jour, Il chôma» (Gn 1, 30.31), et Il s’en réjouit.

Cependant, Dieu aime l’homme d’une manière particulière, parce que, dans toute sa création cosmique, seul l’être humain est à son image et sa ressemblance, et seul il peut librement se tourner vers son Créateur et lui rendre hommage de son être et de tout le cosmos. Plus encore, Dieu aime l’homme «sauvé» par l’offrande de son propre Fils envoyé comme témoin de l’amour du Père (cf. Jn 3,16).

Dans cet homme qui porte, à l’intime de lui-même – à l’essence3 – l’image du Fils bien aimé, le Père se réjouit du don du Fils, qui rend cette petite créature humaine capable, dans sa fragilité, d’un si grand amour. L’amour du Père, sa grâce, pour cette pauvre créature l’élève et la rend libre d’accomplir non seulement des actes propres à sa nature humaine, mais des actes qui dépassent les limites de l’humanité en sa capacité de connaître et d’aimer Dieu. Cette grâce est donnée, elle n’est pas méritée, c’est elle qui rend la personne sainte, c’est-à-dire, capable, à l’intime d’elle-même, non de prodiges extraordinaires, mais d’un amour qui va bien au-delà des capacités uniquement humaines d’aimer.

Autrement dit, Dieu veut aimer tous les hommes, non seulement comme leur Créateur, mais beaucoup plus comme leur Père qui envoie son propre Fils comme Sauveur. Dieu veut retrouver dans l’homme réel l’image de son Fils exprimant son don total comme Sauveur d’une humanité que le Père, malgré la faute, n’a cessé de chérir. Et plus l’homme répond à cet amour, plus il est sanctifié.


Dieu veut retrouver dans l’homme réel l’image de son Fils exprimant son don total comme Sauveur d’une humanité que le Père, malgré la faute, n’a cessé de chérir.


Saint Thomas montre que l’homme peut être sujet d’une autre forme de grâce4. Celle qui rend l’homme non seulement capable d’être l’image du Fils, mais capable de participer à l’œuvre du Christ en devenant, pour ses frères, «instrument» de salut, «sauveur» de ses frères. La grâce, le secours de Dieu pour ce service qu’il rend à ses frères, n’est pas pour lui, mais pour les autres. Toutes ces grâces sont dites «charismatiques» parce qu’elles témoignent, à travers l’activité humaine, de l’amour – caritas – divin pour l’homme. Ce sont celles qui président à la multiplicité des œuvres dans l’Église.

Ces grâces sont les sources premières des actes de Dieu dans l’Église, elles président aux vocations, aux ministères ordonnés ou institués, aux initiatives d’apostolat de toutes sortes. Elles ne sont pas témoins de la «sainteté» de la personne, mais de l’amour de Dieu pour toute l’humanité. Saint Paul énumère les dons de Dieu à l’Église : les apôtres, les prophètes, les docteurs, les miracles, les dons de guérison, etc. (cf. 1Co, 12, 27-30). Ces dons ne signifient pas une intervention spectaculaire du divin, mais une élévation des qualités propres à la personne ou à son métier qui lui permet d’accomplir une œuvre de charité dans l’Église et non seulement une carrière humaine : le médecin qui voit dans son acte médical un acte de l’amour de Dieu envers ce malade et qui agit non seulement en technicien, mais comme un serviteur de la «guérison» de son patient – se refusant par contre d’accomplir des actes qui violent la Loi divine – est un témoin et un instrument de la charité divine. Les nombreux ordres hospitaliers dans l’Église témoignent de cette vocation. Et ainsi de suite.

Ces grâces sont à l’origine et à la source de toutes les œuvres. On n’en finirait plus de les énumérer : œuvres apostoliques, œuvres prophétiques, qui apportent la lumière de la foi, œuvres des docteurs, qui enseignent la vérité de la foi et préparent les intelligences à la recevoir, œuvres de guérison de toutes sortes, de gouvernement, de diplomatie (les langues qui permettent de se faire entendre par toutes sortes d’interlocuteurs), œuvres procurant toutes les formes d’assistance. Toutes ces œuvres que l’Esprit Saint suscite témoignent de l’amour du Père et de sa volonté de «sauver tous les hommes».


L’œuvre témoigne de l’amour de Dieu envers l’homme et de la libéralité de Dieu, qui choisit qui Il veut pour accomplir son œuvre.


Ne nous y trompons pas ! L’œuvre ne témoigne pas d’abord de la sainteté des personnes qui l’accomplissent. Elle témoigne de l’amour de Dieu envers l’homme et de la libéralité de Dieu, qui choisit qui Il veut pour accomplir son œuvre. Saint Paul n’y va pas par quatre chemins pour nous l’enseigner. Ayant à peine terminé l’énumération des dons charismatiques, il ajoute : quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, quand même j’aurais le don de prophétie, le don de la lumière de la foi, quand même je serais le prédicateur le plus couru du siècle, le docteur le plus renommé, le guérisseur le plus recherché, l’ascète le plus loué, le priant le plus émouvant, etc., «si je n’ai pas la charité, je ne suis rien» (cf. 1 Co 13, 1-12). Et pourtant, j’aurai quand même été le sujet de ces grâces charismatiques, j’aurai reçu la grâce pour les autres !

La grâce que je reçois pour moi, c’est la grâce qui me sanctifie et non la grâce qui me rend serviteur de l’autre. Par la grâce qui me sanctifie, je progresse dans l’amour adéquat de Dieu et je Lui plais, parce que je porte en moi d’une façon vivante, de plus en plus parfaite, l’image de son Fils bien-aimé. Par la grâce qui me rend serviteur vis-à-vis de mes frères, je suis un instrument pour Dieu, mais si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’une cymbale qui résonne.

Autrement dit, les grâces charismatiques ne sont pas le signe de la sainteté, et les grâces qui sanctifient ne sont pas l’assurance que la personne sera l’instrument adéquat pour réussir l’œuvre de Dieu. Tous les saints ne sont pas des grands prédicateurs qui touchent un public au bord des larmes ! Mais tous les grands prédicateurs ne sont pas des saints !!!

Alors, il faut l’admettre, la réussite même spirituelle de l’œuvre ne témoigne pas de la sainteté du fondateur, et son échec ne témoigne pas non plus d’un rejet de Dieu. Les choses ne vont pas nécessairement ensemble, même si l’on se sécurise en les confondant. Quelle est la communauté qui ne cherche pas à faire canoniser son fondateur ? Quelle est la communauté qui n’a pas honte d’elle-même si son fondateur est considéré comme n’étant pas un modèle de vie ? Et ce même fondateur – indigne ? – n’est-il plus le fondateur ? N’a-t-il reçu aucune grâce charismatique ? Alors, comment l’œuvre tient-elle ? Comment porte-t-elle encore des fruits ? Puisque la tête est morte ! Mais est-elle morte ?

Comment concilier l’inconciliable ?

L’inconciliable demeurera inconciliable si l’on cherche à juger de la personne et de l’œuvre à l’aune de critères humains. Et si l’on n’admet pas que la sainteté de la personne et l’efficacité spirituelle de l’œuvre dépendent l’une et l’autre de la volonté de Dieu, et non du lien qui semblerait inséparable. Ce n’est pas la sainteté de la personne qui rend l’œuvre spirituellement efficace, ni l’efficacité de l’œuvre qui sanctifie la personne ! Se pourrait-il qu’une œuvre qui paraît bonne, qui porte de bons fruits, n’émane pas de fondateurs qui soient saints, et de plus en plus saints ? Ne juge-ton pas l’arbre à ses fruits ?

Si l’œuvre porte de bons fruits, c’est parce que celui qui l’a conçue, portée, développée, vivait d’une vie toute donnée au Seigneur, toute pénétrée de son amour ! Bref un saint qu’on ne devrait pas tarder à mettre sur les autels. Un saint sans défaut, quoi ? Un saint sans péché ? Mais cela existe-t-il ? On répondra, non ! Parce que l’on sait que tout homme est pécheur… sauf peut-être le fondateur !


Ce n’est pas la sainteté de la personne qui rend l’œuvre spirituellement efficace, ni l’efficacité de l’œuvre qui sanctifie la personne !


Aujourd’hui, épris de vérité comme on l’est devenus, juges sans mandat de toutes les consciences, violeurs des intimités spirituelles comme on ne l’a jamais vu, on décrète que tel homme, telle femme, tel prêtre, tel religieux, ne peut pas être un fondateur, parce qu’il a commis des «actes graves», c’est-à-dire ce que l’on n’ose pas dire : des péchés mortels, lesquels sont des abus sexuels !

Car il n’y a que les abus sexuels qui sont des péchés mortels et qui sont graves, parce qu’ils fabriquent des «victimes». Et les abus d’autorité n’en fabriqueraient pas ? Les injustices, les trahisons, les mensonges ? Les faiblesses de gouvernement ? Et à ce fondateur gravement coupable, doit-on refuser le titre de fondateur ? S’il en est automatiquement ainsi, l’institution devient alors une œuvre sans tête, un corps sans charisme ! Et Dieu n’aurait donné à cette œuvre aucune grâce charismatique ? Il n’aurait pas voulu cette œuvre ?

Dieu n’assure-t-il pas la fécondité d’une œuvre quand cette œuvre vient de Lui, quelle que soit la sainteté du fondateur ? Cela n’est pas indifférent pour Dieu, mais Il est le seul juge. Et peut-on savoir si Dieu ne se sert pas de la misère du fondateur pour manifester sa miséricorde, non pour juger et condamner ? Comment juger Dieu ? La réponse vient de Job qui, après avoir protesté, à juste titre, de son innocence vis-à-vis de Dieu, s’entend dire : «Ceins tes reins comme un brave, je vais t’interroger et tu m’instruiras. Veux-tu vraiment casser mon jugement, me condamner pour assurer ton droit ?» Job répond : «Je sais que tu es tout-puissant, ce que tu conçois, tu peux le réaliser. Qui est celui-là, qui voile tes plans par des propos dénués de sens. Oui, J’ai raconté des œuvres grandioses, que je ne comprends pas, des merveilles qui me dépassent et que j’ignore. […] Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant, mes yeux ont vu. Aussi je me rétracte et m’afflige sur la poussière et sur la cendre.» (Jb 40, 7-9. 42, 2-3)


L’on ne gagne rien à le publier dans les médias, de telle manière que le scandale s’accroisse et contribue à faire juger l’œuvre.


Alors, il ne faudrait rien dire ? Non, si l’on a conscience d’actes graves qui portent au scandale, il faut dire, corriger, et même éliminer. Mais l’on ne gagne rien à le publier dans les médias, de telle manière que le scandale s’accroisse et contribue à faire juger l’œuvre, et même toute l’Église. Certes, la vérité libère, à condition que ce soit la vérité. Quand il s’agit d’actes humains, la vérité ne consiste pas en un historique de la seule matérialité des faits éliminant les «intentions» et les dispositions du sujet.

Mais si l’on condamne l’homme, faut-il condamner l’œuvre ? Et si l’on juge l’homme, faut-il le séparer de l’œuvre ? On trouve dans le Premier Livre de Samuel ce passage où Saül, après sa victoire sur les Philistins, désobéit aux ordres de Yahvé et ne prononce pas l’anathème. Dieu rejette Saül et envoie Samuel chercher David, qu’il consacrera roi en Israël. David est présenté à Saül et, après un combat singulier avec le Philistin, il provoque la déroute des armées. Il rentre victorieux auprès de Saül, qui devient jaloux de David et lui fait la guerre. Un soir, à Gilbéa, Saül, toujours à la poursuite de David, entre dans une caverne pour y dormir. C’est là que David le retrouve. «Alors Abishaï dit à David : “Aujourd’hui, Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Et maintenant, permets-moi de le clouer à terre avec la lance d’un seul coup. Je n’aurai pas à lui en donner un second !”» David dit à Abishaï : «Ne le fais pas périr ! En effet, qui pourrait porter la main sur l’oint de Yahvé et rester impuni ?» David dit : «Par la vie de Yahvé, c’est Yahvé qui le frappera, soit que son jour arrive et qu’il meure, soit qu’il descende au combat et qu’il y périsse. Que Yahvé m’ait en abomination si je porte la main sur l’oint de Yahvé !» (1Sm 26, 8-10)

Saül a pourtant été rejeté par Yahvé. Mais, pour David, il est toujours l’oint du Seigneur. Dieu le juge coupable, mais ne le livre à la vengeance de David. Ainsi en est-il du fondateur. Si un jour il est infidèle à la mission que Dieu lui a octroyée, cela ne signifie pas que le Seigneur n’a pas fait passer par son travail, ses actes, voire ses souffrances et ses combats, toutes les grâces qui ont fait l’œuvre dont il a été chargé. Cette œuvre grandira peut-être, si l’on sait recueillir avec piété filiale tout ce qui vient de Dieu et qu’Il a fait passer par l’intelligence de cet homme ou de cette femme. Ce qui ne vient pas de Dieu doit être rejeté. Cependant, on ne met pas la main sur l’oint de Dieu ! C’est Dieu lui-même qui agit.

Aline Lizotte

Photo : Mark Graves /AP / SIPA – Alex Milan Tracy / Sipa USA / SIPA


1 – Christine Pedotti, Antony Favier, Jean-Paul II, L’ombre du saint, Albin Michel, 2020.

2 – Conrad de Meester, La fraude mystique de Marthe Robin, Cerf, 2020.

3Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia-IIæ, q. CX, a. 4, corp.

4Ibid., Ia-IIæ, q. CXI, a. 1.

 

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Réactions de lecteurs

« Merci pour votre article, qui nous fait entrer dans l’humilité et le discernement. »

« Ancienne participante à Solesmes, je lis avec attention et délice vos articles et celui-là m’éclaire. Et me donne des arguments pour répondre aux détracteurs souvent catholiques qui donnent du grain à moudre à Satan. »

« Madame, je lis avec grand intérêt vos articles semaine après semaine. Je constate que vous défendez becs et ongles ceux qui trouvent grâce à vos yeux et que vous êtes intraitable pour ceux dont vous ne partagez pas les idées ! Vos arguments sont tranchés et vous dénigrez systématiquement ceux qui présentent d’autres arguments qui méritent pourtant qu’on les prenne au sérieux. Bref, vos articles ressemblent à un match de tennis où l’on compte les points des deux concurrents, mais l’un des concurrents n’a pas vraiment droit à la parole ! Je trouve dommage que vous donniez cette image intransigeante de l’Église d’aujourd’hui… Mais vous avez sans doute des admirateurs inconditionnels qui applaudissent des deux mains ! Je ne suis pas sûr qu’ils aient raison… Avec mes salutations distinguées. »

« Éclairant ; on peut toutefois s’interroger sur la profondeur de l’écart entre l’œuvre et la personnalité de ces « fondateurs » qui font scandale !!! Animés d’un côté par la grâce de Dieu qui leur permet de produire ces œuvres ! Et de l’autre ? Par la force du diable ? Ou y a-t-il dans « l’institution » quelque chose qui n’est pas compatible !! Dieu et César ?? »

« Merci pour cet article. »