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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Vatican II : un concile dans l’Histoire

Le professeur Roberto Pertici commence par une constatation : les controverses sur le sens de Vatican II et sur le lien entre ce concile et la situation actuelle de l’Église sont principalement d’ordre théologique, et l’on fait généralement peu référence au contexte historique dans lequel il s’est tenu, contexte dont le concile a pourtant cherché à proposer une lecture, à identifier les processus et à prédire l’issue. Or, si l’Église a des valeurs, des comportements, des procédures qui lui sont propres et qui ne peuvent être jugés ou analysés via des critères purement historiques et mondains, elle n’est pas non plus un corps distinct du monde. Dans les années soixante, celui-ci était en marche vers la «mondialisation», et un événement de l’ampleur et de l’importance d’un concile n’a pas pu se dérouler sans se confronter à ce qui se passait au-dehors.

Il convient donc d’insérer Vatican II dans le contexte de l’après-guerre et des «Trente Glorieuses», et d’aborder trois faits historiques qui ont influé sur le concile, en envisageant leurs contrecoups sur l’Église et sur le monde catholique.

La défaite du nazisme et du fascisme, et ses conséquences politico-culturelles

L’année 1945 a marqué pour des décennies l’éclipse du «paradigme conservateur», une éclipse qui a donné toute sa mesure surtout après 1960. Ce paradigme semble emporté par la fin violente des régimes de droite radicale (fascisme, national-socialisme). «Le rapport entre le conservatisme et ces régimes est historiquement controversé. De nombreux historiens (dont votre serviteur) en ont souligné, à côté des indéniables compromissions, les différences sans doute plus grandes encore et les conflits (il suffit de se rappeler de l’opposition allemande à Hitler qui a organisé l’attentat du 20 juillet 1944, les figures de Thomas Mann et de Benedetto Croce, l’action politique de Churchill, de Charles de Gaulle, du gouvernement polonais de Londres). Mais, dans l’après-guerre, s’est répandue la thèse selon laquelle les totalitarismes de droite seraient en substance le développement et l’aboutissement de la culture conservatrice et que donc cette dernière méritait de disparaître avec eux», explique Pertici.

Qu’entend-on par «paradigme conservateur» ? Pour le définir, le professeur Pertici se réfère à l’historien Carlo Galli, pour qui «la culture conservatrice, la culture de droite, se distingue de la culture progressiste parce qu’elle soutient le primat des devoirs plutôt que celui des droits (privilégiés en revanche par la gauche actuelle). Mieux encore : elle soutient le primat de la logique supra-individuelle : la Tradition, l’État, la Nation, la Famille, l’Ordre, mais également l’Église, auxquels l’individu doit s’adapter allant, si nécessaire, jusqu’à se sacrifier lui-même. C’est dans un tel sacrifice que résiderait sa “moralité”. Pour cette culture, l’homme est un être social, inséré dans une communauté qui lui donne un “statut” et quasiment une identité : voilà pourquoi il s’agit d’une vision substantiellement “organiciste” de la société et des groupes sociaux.» Dans l’encyclique de Pie XII Mystici corporis (du 29 juin 1943), l’Église est ainsi présentée comme un corps composé «organiquement» et «hiérarchiquement». Par ailleurs, toujours selon le paradigme conservateur, le but de la vie n’est pas le bonheur : la vie est une suite d’épreuves et de combats, qui nécessitent les vertus du combattant (capacité de sacrifice, honneur, courage, obéissance, fidélité).

L’Église, institution hiérarchique dotée de sacralité et d’universalité, entretenait une relation très étroite avec cette culture, soulignant son caractère «militant» contre les erreurs du siècle et leurs chantres et incarnant le principe d’autorité.

Or, tout cet univers conceptuel a été balayé à la fin des fascismes. Il devint alors inacceptable dans le monde des idées et de la culture, et surtout dans les médias. Certains faits montrent que l’Église s’était rendue compte du caractère problématique de sa position : la condamnation de l’Action Française par Pie XI en 1926, avec ses conséquences (la naissance du progressisme catholique français), et les deux messages de Noël radiodiffusés de Pie XII en 1942 et en 1944, le premier consacré à l’«ordre interne des nations», le second au «problème de la démocratie» : en substance, les totalitarismes sont des interlocuteurs peu dignes de confiance, et la démocratie est considérée comme le régime de l’avenir, la dignité de la personne humaine devenant la ligne de fond de la vision politique catholique.

Roberto Pertici propose cette synthèse : «Dans le nouveau contexte de l’après-1945, le vocabulaire et l’univers conceptuel sur lesquels le monde catholique et le magistère s’appuyaient jusqu’à quelques années auparavant étaient désormais devenus pratiquement inutilisables. Dans le monde de l’après-guerre, personne n’était plus certain du primat des instances supra-individuelles par rapport à l’individu ni de la logique hiérarchique qu’un tel primat supposait. Peu étaient disposés à croire que l’obéissance, le sacrifice, l’abnégation étaient encore des vertus.» Il ajoute que «cette mutation ne fut pas immédiate : pour qu’elle parvienne à sa pleine maturité, il faudra attendre le début des années soixante, avec la fin de la guerre froide et le déclin de la génération d’avant-guerre, c’est-à-dire précisément les années du Concile. Le changement de langage que certains (comme le jésuite John O’Malley) ont identifié comme étant l’une des principales nouveautés de Vatican II ne découle donc pas uniquement d’exigences ab intra, mais également des profondes transformations qui étaient à l’œuvre dans ce monde auquel le Concile entendait s’adresser.»

La montée de la démocratie en Europe occidentale et la diffusion d’un nouvel éthos de la démocratie

La montée de la démocratie en Europe occidentale après la Deuxième Guerre mondiale est un fait indiscutable, même dans des pays qui avaient une tradition culturelle et politique qui lui avait toujours été hostile (l’Allemagne) ou dans lesquels il existait une division historique radicale sur ses valeurs (la France). Des partis démocrates chrétiens ont alors (ré)émergé dans pays les plus importants de l’Europe occidentale et sont rapidement devenus des forces de majorité et de gouvernement : CDU-CSU en Allemagne Occidentale, MRP en France, DC en Italie, PSC en Belgique.

La nouvelle approche de l’Église fut également favorisée par l’essor d’une économie «mixte», fruit du mariage entre le libéralisme économique et la démocratie sociale, qui visait à la construction d’un État providence en se basant sur la concertation entre les gouvernements et les forces syndicales. Et c’est justement ce modèle qui émerge de la constitution conciliaire Gaudium et spes (65b), remarque Pertici.

Autant qu’un régime politique, cette démocratie était le reflet d’une situation sociale inédite : l’avènement d’une société de masse, à tendance égalitaire, dans laquelle il n’existait plus aucune barrière à une américanisation croissante des mœurs. D’où cette question : quels défis ce nouvel éthos démocratique posait-il à une Église qui se concevait encore essentiellement comme une institution hiérarchique, comme un État monarchique absolu dont les fidèles sont les «sujets», dans un monde où ce modèle politique n’existait plus ou était considéré comme un vestige du passé ? La démocratisation de la société, des modes de consommation et des mœurs ne pouvait pas ne pas influer sur les comportements du peuple catholique.

La nouvelle sensibilité démocratique était problématique par rapport à l’usage généralisé de la langue latine dans la liturgie catholique. Selon elle, le latin excluait une grande partie des fidèles de la participation à l’action liturgique et à sa pleine compréhension, et constituait un élément «occidental» dans une Église qui ne voulait plus se présenter (surtout dans les anciennes colonies) comme intrinsèquement liée à l’Occident. L’adoption des langues nationales découlait également d’un mouvement ancien, le «mouvement liturgique», qui avait suscité beaucoup d’intérêt dans le monde catholique et trouvé une oreille attentive dans la hiérarchie. Aristide Gabelli, un savant démocrate et laïque, écrivait ainsi que : «le caractère de l’instruction classique ne s’accorde plus avec celui de l’époque. L’instruction classique est par nature aristocratique et l’époque est démocratique. Cela peut faire mal de l’entendre parce que la démocratie n’aime pas tellement être appelée par son nom, mais c’est la vérité. L’instruction classique est, par sa substance, par sa forme, par son intention, en contradiction avec les inclinations de la démocratie».

Le nouvel éthos démocratique ouvrait à la promotion de certains thèmes qui trouvèrent un large écho dans Vatican II. Et le professeur Pertici de citer la collégialité et de la liberté religieuse, cette dernière étant considérée par le pape Paul VI comme fondamentale pour maintenir un pont avec le monde contemporain. En 1960, déjà, le théologien jésuite américain Gustave Weigel avait observé que le mot «dialogue» apparaissait si souvent dans la presse qu’il commençait à ressembler à «un slogan et à un lieu commun». «Le principe dialogique répondait à l’éthos démocratique qui était en train d’envahir la société occidentale : c’est sur lui que portait la réflexion philosophique des années précédentes, du juif Martin Buber dans les années vingt au catholique Hans Urs von Balthasar, mais il faut également rappeler l’italien et ultra-laïc Guido Calogero. Le principe du dialogue, du colloquium est au centre – comme on sait – de la première encyclique de Paul VI, publiée le 6 août 1964, Ecclesiam suam, dans laquelle le mot “dialogue” apparaît pas moins de 57 fois», note Pertici.

Le concile Vatican 2
 

La déclaration du concile la plus attendue fut celle sur le rapport entre l’Église et le monde juif, Nostra ætate. Si l’on en connaît bien la genèse (le rapport de Roncalli avec les juifs, sa rencontre en 1960 avec Jules Isaac, etc.), cet événement doit être replacé dans son contexte : «Vers 1960, la mémoire de la Shoah, qui n’avait pas été approfondie depuis longtemps, acquiert une place de plus en plus centrale dans l’opinion publique : l’affaire d’Adolf Eichmann, enlevé en 1930, jugé en 1961 et pendu quelques minutes avant minuit le jeudi 31 mai 1962, fut déterminante en ce sens. L’affirmation de Gaudium et spes (79b) semble être une réflexion sur cette affaire : “Les actions qui leur sont délibérément contraires sont donc des crimes, comme les ordres qui commandent de telles actions ; et l’obéissance aveugle ne suffit pas à excuser ceux qui s’y soumettent. Parmi ces actions, il faut compter en tout premier lieu celles par lesquelles, pour quelque motif et par quelque moyen que ce soit, on extermine tout un peuple, une nation ou une minorité ethnique : ces actions doivent être condamnées comme des crimes affreux, et avec la dernière énergie. Et l’on ne saurait trop louer le courage de ceux qui ne craignent point de résister ouvertement aux individus qui ordonnent de tels forfaits”. Le Concile était ouvert depuis à quelques mois à peine au moment de la mise en scène à Berlin, le 20 février 1963, de la pièce Der Stellvertreter de Rolf Hochhuth, qui, en popularisant la “légende noire” de Pie XII, a contribué à changer radicalement l’opinion dominante sur le rôle joué par l’Église catholique au XXe siècle», explique Pertici.

Le problème du communisme

Le concile Vatican II n’a pas réitéré la condamnation du communisme, qui datait au moins de Divini Redemptoris (1937). Dans Gaudium et spes, il passe le sujet sous silence, aussi bien en tant que régime politique (alors que trois milliards de personnes vivaient dans le bloc des Pays communistes, dont plus de cent millions de catholiques), qu’en tant qu’idéologie, alors qu’elle se propageait partout dans la politique et dans la culture. «Dans les vota des évêques au cours de la phase préparatoire du Concile, une telle condamnation avait été réclamée à plusieurs reprises : certains la considéraient même comme le but fondamental de l’assemblée qui était sur le point de s’ouvrir. Dans la dernière session, 454 pères avaient présenté un amendement en ce sens à Gaudium et spes qui ne fut pas pris en considération, peut-être à travers une irrégularité de procédure. Le silence fut d’une importance telle – écrit Andrea Riccardi –qu’il accrédita la rumeur d’un accord explicite entre le Patriarcat de Moscou et le Saint-Siège», explique Roberto Pertici.

Pendant cette période, le discours sur le communisme a évolué dans les documents pontificaux : de l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII du 11 avril 1963 (distinction entre l’erreur et ceux qui la commettent, entre idéologie et mouvements historiques, possibilité d’un rapprochement pratique) à Ecclesiam suam de Paul VI du 6 août 1964 qui, après avoir répété la condamnation, mais avec une argumentation indirecte, exprime l’espérance d’un dialogue futur.

Pertici commente : nous connaissons maintenant «la manière dont s’est développée la politique de Jean XXIII envers l’URSS et le monde communiste et le rôle que les interlocuteurs italiens ont joué. La conférence tenue par Palmiro Togliatti leader du Parti communiste italien le 20 mars 1963 au Teatro Duse de Bergame sur “le destin de l’homme” est d’une grande importance. Le secrétaire communiste y est explicitement entré dans le débat conciliaire, abordant le rapport entre catholiques et communistes d’une nouvelle manière. Il y soulignait l’échec de l’anticommunisme : l’entreprise anticommuniste de l’Église de Pie XII fut selon lui l’ultime manifestation de “l’âge de Constantin”, c’est-à-dire de l’alliance entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Il polémiquait durement avec le cardinal Ottaviani qui avait élaboré les documents préparatoires du Concile œcuménique et fut contredit par le Concile lui-même, ses positions de politique ecclésiastique ayant été vigoureusement rejetées par la majorité des pères conciliaires car non adaptées aux nouvelles réalités du monde d’aujourd’hui. Le problème fondamental du Concile était selon lui de dépasser “l’identification entre monde occidental et monde catholique” Pour Togliatti, l’Église devait composer avec les pays socialistes et n’avait rien à craindre. Il percevait que le Concile était en train de marquer la fin de l’anticommunisme catholique et pointait du doigt quelques thèmes susceptibles de servir de cadre à un dialogue entre communistes et catholiques : la fin de l’occidentalisme, le problème de la paix, l’opposition aux blocs, la critique de la dissuasion nucléaire.»

Aujourd’hui, nous savons que la persécution des Églises et des communautés chrétiennes en URSS s’est accélérée au début des années 1970, juste au moment où le changement d’attitude envers le communisme se mettait en place au Vatican. Le leader soviétique Nikita Khrouchtchev partageait intimement les positions antireligieuses du Parti : la détente avec le Vatican ne représentait qu’une pièce sur l’échiquier bien plus large des relations internationales.

Selon Pertici, «on peut affirmer que le problème du communisme est celui sur lequel les choix de Vatican II ont été les plus conditionnées par les contingences historiques et sur lequel la dynamique historique qui l’a suivi a le moins correspondu à ses attentes. Au début des années 1970, le vrai socialisme était déjà sur le déclin en Europe : la plus grande partie des historiens estime que le tournant décisif a eu lieu en 1956, l’année du XXe congrès et de l’invasion de la Hongrie, le début d’une courbe descendante qui en l’espace de trente ans, allait mener à la chute du mur de Berlin et à la fin de l’URSS. Mais à l’époque, ils étaient peu à percevoir cette situation. Ce qui est frappant en revanche, c’est l’aspect dynamique du réformisme khrouchtchévien : le caractère moins oppressif de la censure, les prudentes réformes économiques, les succès dans le champ des missiles et des premières explorations spatiales. Et puis surtout, Khrouchtchev avait abandonné les vieilles thèses de Staline sur le caractère inéluctable d’une guerre entre capitalisme et communisme et avait lancé l’idée de la “coexistence” et de la “concurrence” pacifique.»

Et Pertici de conclure : «Il émerge des positions de Vatican II sur le communisme un élément de Realpolitik qui se poursuivra même après la chute de Khrouchtchev dans le climat suffocant de l’ère Brejnev. Une Realpolitik, analogue à cette d’Henry Kissinger du début des années 1970. La diplomatie ne doit pas imaginer un monde différent, mais s’accommoder du monde tel qu’il est (ou tel qu’il semble être) : sa vocation est de discuter encore et toujours et de parvenir à un accord. Au sommet du Vatican, mais je dirais même dans la majorité du monde catholique conciliaire et postconciliaire, la certitude que le communisme aurait défié le siècle en Europe était répandue. Il y avait même peut-être quelque chose en plus : la conviction que le monde allait vers cette direction et qu’il fallait donc s’inscrire dans cette tendance pour la “christianiser”. Il faudra un pape polonais pour que la situation change radicalement en l’espace de quelques années.»

Que conclure ?

De son étude «historicisante» de Vatican II, Roberto Pertici tire la conclusion suivante :

«On a dit et répété qu’avec Vatican II, l’Église catholique aurait cherché une rencontre, un dialogue avec la modernité. Il faut remarquer – soit dit en passant – que le mot “modernité” n’existe pas dans les documents conciliaires. Ceux-ci emploient cinq fois l’adjectif “moderne” (trois fois dans Gaudium et spes et deux fois dans le décret Ad gentes) : mais utilisons pour une fois ce mot qui est aujourd’hui tellement à la mode.

Nous pouvons alors dire que ce que nous venons de décrire, quoique de manière très sommaire, c’était la modernité avec laquelle l’Église a cherché à s’accommoder pendant le Concile. Elle le faisait avec ce qu’on allait appeler quelques années plus tard les “grandes narrations idéologiques du dix-neuvième” : la libérale-démocrate et la marxiste. Jean XXIII et la majorité conciliaire avaient espéré que l’attitude dialogique, la recherche de la rencontre avec le monde dans toutes ses articulations, aurait rouvert un dialogue qui faisait alors défaut. Ils espéraient que le monde contemporain se serait à nouveau tourné avec confiance et bienveillance vers une Église qui se montrait davantage “mère” que “magistra”, qui exhortait sans condamner, qui n’excluait personne.

Mais les choses se sont déroulées très différemment. À partir des années du Concile, un processus de déchristianisation des sociétés occidentales, surtout européennes, s’est amorcé, les transformant en sociétés postchrétiennes.»

Élisabeth Voinier

Source : Diakonos

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