Le liban, le pays du Cèdre
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Depuis presque un an, le Pays du Cèdre se trouve dans un état critique. Trente ans après la fin de la guerre civile, le système politique libanais, né des accords de Taïf (1989-1992), est en pleine déliquescence. La situation économique ne cesse de se dégrader. En mars dernier, pour la première fois de son histoire, le Liban a fait défaut sur sa dette extérieure. La situation est en passe d’y devenir intenable : la monnaie locale s’est effondrée, le chômage et la pauvreté explosent. Laissera-t-on abattre le Cèdre ?

Depuis le mois d’octobre 2019, la Liban traverse une crise économique et sociale inédite, «la pire crise économique et politique de son histoire moderne» pour certains analystes. Elle a été amplifiée ces dernières semaines par les mesures de confinement adoptées contre la pandémie de Covid-19. À l’origine, des dizaines de milliers de Libanais étaient descendus dans la rue pour réclamer le renouvellement intégral de la classe politique, qu’ils jugent gangrénée par la corruption et incompétente1. Malheureusement, les élections qui se sont tenues en janvier n’ont à ce stade pas permis de trouver une issue à la crise.

Une crise financière et économique sans précédent

Confrontées à un manque de liquidités, les banques ont initialement plafonné les retraits en dollars jusqu’à les suspendre intégralement au mois de mars. Les Libanais sont convaincus que la collusion entre l’élite politique et la sphère bancaire et financière a conduit à la banqueroute des comptes publics et à la faillite de l’État. La dette du Liban atteint aujourd’hui 92 milliards de dollars, et le pays est en défaut de paiement, la Banque centrale ayant été incapable de verser les 1,2 milliard de dollars exigés par les créanciers. Le prix des produits de première nécessité a augmenté de 55 %, et le chômage touche à présent 35 % de la population active. La Banque alimentaire libanaise est amenée à distribuer des repas gratuits aux plus nécessiteux. D’après les derniers sondages, 45 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, au point que les vols à main armée de produits de première nécessité (lait pour enfants, produits alimentaires ou encore médicaments) sont en passe de se généraliser.

Pour Joseph Bahout, enseignant à Sciences Po Paris, «La fuite des capitaux vers l’étranger est l’une des parts du problème actuel du Liban qui explique que le système se soit effondré. Près de dix milliards de dollars sont sortis du système, de façon plus ou moins légale2».

Le Fonds Monétaire International durcit le ton

Le secteur bancaire, reposant depuis plusieurs décennies sur une pyramide de Ponzi qui vient de s’écrouler, mettra sans doute des années à se relever de cette crise. Dans un tel contexte, c’est naturellement le rôle du gouvernement d’assainir l’économie, ce dont il semble aujourd’hui incapable.

Au début du mois de mai le gouvernement libanais a sollicité l’assistance financière du Fonds Monétaire International (FMI). Le vice-directeur du département Moyen-Orient et Asie centrale de l’organisation, Thanos Arvanitis, a déploré une dette publique «insoutenable», un cadre budgétaire et une administration fiscale «faibles», un modèle bancaire qui n’est «plus viable dans sa forme actuelle», enfin des entreprises publiques qui fournissent des services «insuffisants» à la population. Il a appelé les autorités à adopter immédiatement certaines réformes afin de «stopper la détérioration des conditions économiques» au plus tôt.

Le plan adopté par le gouvernement libanais exige, point très sensible, la levée du secret bancaire sur les fonds transférés à l’étranger. Il faut dire que les grandes fortunes libanaises ont bénéficié pendant des années de taux d’intérêt très avantageux. Elles ont notamment accumulé du capital grâce au boom pétrolier des pays du Golfe. L’afflux massif des capitaux au Liban est ainsi devenu une source de financement privé pour le gouvernement libanais, ainsi que pour les emprunteurs étrangers.

Une étude menée par Jad Chaaban, professeur d’économie à l’université américaine de Beyrouth, atteste que des liens très étroits existent entre l’État et le secteur bancaire. À titre d’exemple, l’ensemble des actionnaires de la banque commerciale Groupmed, qui compte 15 % des actifs du secteur bancaire, a appartenu au clan Hariri, la famille de l’ancien Premier ministre libanais, démissionnaire en 2017.

D’après cette étude, ce sont les bénéfices de la famille Hariri qui sont les plus importants : ils sont estimés à 108 millions de dollars. Autre exemple, la famille Sehnaoui, proche du général Aoun et affiliée au parti at-Tayyār al-Waṭanī al-Horr, le Courant patriotique (CPL), parti fondé par Michel Aoun, a récolté quant à elle 20 millions de dollars. Le conflit d’intérêts ne fait aucun doute, puisque plusieurs membres du gouvernement appartiennent à des conseils d’administration au sein des banques. Cette étude montre par ailleurs que 43 % des actifs du secteur bancaire commercial libanais sont détenus par des proches de la sphère politique.

La démission au mois de juin du Directeur général du ministère des Finances, Alain Bifani, le numéro deux du ministère des Finances, démission qui fait suite à celle d’Henri Chaoul, à quinze jours d’intervalle, en témoigne. Alain Bifani, réputé intègre depuis sa nomination il y a vingt ans, défend pour sa part le plan de réformes du gouvernement. Lors d’une conférence de presse, il a dénoncé «un manque de volonté de mettre en œuvre des réformes», et assuré qu’il «refuse d’être complice de ce qui se passe», dans un pays qu’il estime être dans une impasse. «Ceux qui ont récolté d’énormes profits durant de longues années […] refusent toujours de contribuer ne serait-ce que partiellement pour couvrir les pertes3», a-t-il poursuivi.

Alain Bifani accuse certains membres du gouvernement de vouloir faire avorter le plan de sauvetage économique et financier du pays, affirmant qu’un «conflit oppose les bénéficiaires du système à ses victimes. […] Le Liban a élaboré un plan acceptable, d’autant qu’il est devenu évident que cette fois-ci, il est impossible pour le pays d’obtenir de l’argent sans la mise en œuvre d’un grand plan de réformes». Nabih Berri, qui est à la tête de la Chambre des députés du Liban depuis 1992, et qui a clairement été l’un des premiers bénéficiaires de ces avantages financiers, a publiquement exprimé le rejet de ce texte.

Alain Bifani reproche frontalement à certains partis politiques ainsi qu’aux banques de piller les fonds publics, à l’appui d’un audit concernant les comptes de la Banque du Liban qui devrait être réalisé prochainement. «Ils veulent que le peuple paye. Nous allons vers une nouvelle phase de mainmise sur les actifs des Libanais», a-t-il fustigé. Réagissant à ces propos, l’Association des Banques a publié un communiqué pour dénoncer «l’hostilité» de Monsieur Bifani à l’encontre des secteurs de l’économie, et «en particulier du secteur bancaire». Élie Ferzli, le vice-Président du Parlement, qui est aussi membre du conseil d’administration de l’Intercontinental Bank of Lebanon, l’a pourtant admis en personne : «Oui, nous sommes le parti des banques», a-t-il déclaré.

Pour Henri Chaoul, lui aussi démissionnaire du ministère des Finances, la classe politique s’oppose à un accord avec le FMI qui «leur imposera de faire des réformes et de mettre la main à la poche pour payer une partie de l’addition que coûtera le redressement du pays4». Ce sont donc l’Association des Banques du Liban (ABL) ainsi que la commission parlementaire des Finances et du Budget qui tentent de faire barrage aux négociations avec le FMI.

Enfin le ministre des Finances, Ghazi Wazni, chargé de piloter les négociations, n’a pas une position claire dans cette crise. Nommé en début d’année sur décision du président du parlement Nabih Berri, Wazni a longtemps été le conseiller économique de ce dernier…

Tentative de sauvetage de la francophonie au Liban

Pour la francophonie, l’enjeu est de taille. Le Liban est «le premier pays au monde en termes de nombre d’élèves scolarisés dans le système français, loin devant le deuxième, le Maroc», a déclaré aux médias l’ambassadeur de France à Beyrouth, Bruno Foucher. Il a poursuivi : «C’est un soutien fort de l’État français qui est à la mesure de l’inquiétude que nous avons pour l’avenir de ce pays. Nous en sommes venus à décider de soutenir ces écoles qui constituent le cœur de notre présence séculaire dans ce pays. Nous allons permettre aux établissements d’avoir accès à des prêts à taux zéro, fournir des aides aux familles libanaises et travailler à aider ces écoles à déterminer leur modèle économique.»

Bruno Foucher a également révélé qu’une autre mesure concernerait spécifiquement les écoles chrétiennes. Celles-ci représentent en effet 337 des 2 854 écoles. «Nous allons donc les aider en termes de structure. C’est une aide qui sera renouvelable d’année en année», a-t-il souligné. Le diplomate a ensuite rappelé que l’Université Saint-Joseph bénéficie déjà de dotations françaises.

La crise actuelle fait craindre de graves retombées sur l’éducation, et donc sur la francophonie, dans un Liban où la langue française est déjà bien mise à mal par l’anglais. La France, ancienne puissance mandataire au Liban, a ainsi décidé de débloquer une douzaine de millions d’euros pour les écoles dans les prochains mois. Les établissements homologués, labellisés ou certifiés par la France, scolarisent environ 120 000 élèves. Le réseau élargi des écoles francophones représente un demi-million d’élèves, soit au total 50 % des effectifs nationaux.

Enfin, rappelons que les relations franco-libanaises ont toujours été marquées par la recherche continue de l’union et de l’amitié fondée sur le souvenir d’un long passé commun. En 1250, saint Louis déclarait à l’émir des maronites : «Nous sommes persuadés que cette nation […] est une partie de la nation française, car son amitié pour les Français ressemble à l’amitié que les Français se portent entre eux5». Laissera-t-on abattre le Cèdre6 ?

Marie-Pierre Roux

Photo : Kateafter / Shutterstock


1 – Voir l’article de Marie-Pierre Roux dans la SRP du 14 novembre 2019 : «Quel avenir pour le Liban ?»

2In : Les clés du Moyen-Orient, 1er juillet 2020.

3 – Voir Middle East Transparent du 1er juillet 2020.

4L’Orient Le Jour, 29 juin 2020.

6 – Voir le titre du livre de Jean-Louis Aujol et Nabih Abou-Rahal, Ce cèdre qu’on abat, Cariscript, 1989, 313 p.

 

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