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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Pandémie du Coronavirus et pandémie de peur

«Le monde des soignants a été fortement ébranlé avec l’arrivée de la pandémie. Pour ma part, j’ai pu le constater avant tout à travers ma fonction d’éthicien et de président d’un comité d’éthique au sein d’un centre neuropsychiatrique.

Très vite, un sentiment d’insécurité s’est installé dans l’établissement. À l’époque de la toute-puissance médicale, où l’on opère des patients à distance par le biais de la robotique, où la médecine est devenue de plus en plus pointue, surtout dans le domaine de l’investigation, et où le transhumanisme semble avoir raison de tout, un minuscule virus paralyse le monde et nous rappelle notre vulnérabilité.

La collaboration entre les experts scientifiques et le monde politique n’a pas empêché un profond malaise dans le monde hospitalier. La peur, vécue différemment par chacun des soignants, était réelle et a eu un impact tangible sur la qualité de vie des patients.»

Les répercussions du confinement sur les patients psychiatriques

«Les patients psychiatriques ont toujours été les «grands oubliés» dans le monde médical. Cette crise a montré que la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychiques reste très ancrée. Certains médecins se sont même demandé s’il fallait opérer un «triage» dans les services d’urgence, et déclarer «non prioritaires» les personnes souffrant de troubles psychiques. Comme si ces personnes avaient moins de valeur que les autres…

Pour nous, soignants, la prise en charge de ces patients plus fragilisés est difficile : des patients psychotiques, bipolaires, border-line ou névrosés demandent un encadrement “sécurisant”, un accompagnement empathique et un espace communautaire qui favorisent une meilleure insertion dans le réel.

Dès lors, comment leur parler du confinement ? Comment leur dire qu’ils doivent rester dans leur chambre sans que cela génère un surcroît d’angoisse ? Le travail est ardu, énergivore et demande beaucoup de temps.

La menace du coronavirus

La situation évolue à présent. Mais pendant le confinement, les patients, sclérosés par la peur, ont très mal vécu leur hospitalisation et la percevaient, pour beaucoup, comme un milieu carcéral. Ce genre de situations cliniques nous sont arrivées régulièrement au comité d’éthique, avec ce questionnement : comment respecter les consignes gouvernementales mais aussi la liberté des personnes fragilisées qui se sentent menacées et enfermées ? Un simple exemple : les patients fumeurs ne pouvaient plus se rendre dans l’espace qui leur était dédié. À la place, ils recevaient un patch et restaient dans leur chambre. Les activités corporelles furent suspendues (psychomotricité, danse, balades, fumer dehors). Pour les patients qui ont déjà un rapport fragilisé à leurs corps, cela augmente encore davantage la dissociation corps-esprit. Certaines situations donnaient l’impression d’un désinvestissement réciproque : dans les soins ou les activités, de la part du personnel, et un désinvestissement psychologique exprimé par les patients. L’isolement qui en découlait était difficile à vivre pour de nombreux patients. Il y a même eu des demandes d’en finir : «à quoi bon vivre encore, si je ne vois plus mes enfants?» On peut réellement mourir de solitude…

La crise a aussi affecté des personnes qui auraient dû être prises en charge par les cliniques neuropsychiatriques, mais qui n’ont pas pu, faute de place. Les hôpitaux généraux ont demandé aux cliniques neuropsychiatriques d’accueillir des patients fragiles psychologiquement, pour offrir davantage de lits, dans les hôpitaux traditionnels, aux patients susceptibles d’être infectés par le Covid. Ces arrivées ont à leur tour limité le nombre de places disponibles dans les cliniques neuropsychiatriques, et de nombreux patients psychiatriques qui auraient dû y séjourner n’ont pas pu entrer pour cette raison. Il est évident que la solidarité doit se vivre mais pas au détriment des patients souffrants de troubles psychiques et qui ne sont pas infectés…».

Les répercussions psychologiques chez des personnes qui n’avaient pas de fragilité psychologique particulière avant le confinement

«De manière générale, le Covid a véritablement créé une onde choc. Dans la récente étude de la Naval Medical University, conduite à Wuhan, premier foyer de l’épidémie, l’apparition d’un syndrome de stress post-traumatique était de 4,8 % dans la population et pouvait aller jusqu’à 18 % dans la population vulnérable. (Pour rappel, ce syndrome est un ensemble de symptômes découvert chez les soldats revenant de la guerre du Vietnam, qui recouvre phobies, peurs, insomnies, cauchemars, troubles comportementaux, comportements asociaux, retrait social…) Ce syndrome post-traumatique est présent également en Europe et devra nécessiter une lourde prise en charge. Il y a par exemple des personnes qui n’osent plus sortir de chez elles, de peur d’être contaminées.

Dans notre centre, nous avons accueilli des personnes devenues dépendantes de l’alcool sur le temps du confinement. L’alcool agissait chez elles comme un psychotrope, pour canaliser la peur.»

Les effets à long terme sur la santé psychologique des personnes

«Je pense qu’une certaine suspicion de l’autre s’est installée. Pour beaucoup, sortir de chez soi devient dangereux. Notre voisin est devenu un ennemi potentiel, susceptible de nous infecter. Voilà ce que pense une majorité de personnes et c’est là que s’installe la véritable tragédie. La peur tue les relations, elle vient court-circuiter notre relation de confiance à l’autre… Ce qui fait notre identité profonde, c’est notre capacité d’entrer en relation avec l’autre par différents canaux.

Le danger serait que le canal kinesthésique (le toucher) soit sous-estimé, voire évincé, en faveur des relations virtuelles. Or, nous savons combien nous avons besoin de nous embrasser et de nous serrer dans les bras. Cela fait partie de notre humanité la plus essentielle.

Le risque de scléroser la relation est réel mais j’ose croire que l’homme aura encore la sagesse pour réagir et ne pas disqualifier toute communication non verbale dans la rencontre à l’autre.»

Source : Institut Européen de Bioéthique

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