Fruits de l'abus sexuel
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De la découverte du viol au XIXe siècle comme l’acte dégoûtant d’un rustaud sans culture, jusqu’au XXe siècle applaudissant l’amour raffiné des intellectuels, l’Occident en a vu de toutes les couleurs à propos de la pédophilie et de l’homosexualité. De la condamnation aux travaux forcés à l’attribution de prix Nobel et de lauriers, l’Histoire a été colorée de toutes les facettes des comportements humains. Aline Lizotte nous retrace cette Histoire.

Le 29 juin 1815, Jeanne, huit ans, orpheline de père, est envoyée par sa mère, une vigneronne habitant non loin de Flavigny, porter une lettre au village voisin. En chemin, comme un Petit Chaperon rouge, elle croise un homme qui engage la conversation. Il l’invite à venir avec lui cueillir des fraises dans les bois. Avec ses mots, Jeanne raconte au juge de paix comment il l’a couchée par terre, lui a relevé son jupon, a défait sa culotte, s’est mis sur elle et lui a fait si mal au bas-ventre. Lui défendant de crier, il lui promet deux sous. En sortant du bois, Jeanne est aperçue par un berger : elle sanglote et du sang dégouline sur ses jambes. Elle rentre chez elle avec peine et raconte immédiatement à sa mère qu’un homme l’a battue, euphémisme que la femme entend comme tel. Décidée, la vigneronne, après s’être assurée que son enfant est capable de reconnaître l’homme qui l’a maltraitée, la prend dans les bras et retourne sur le chemin afin de retrouver l’agresseur. Bientôt identifié par l’enfant, Claude est admonesté par la mère : «Regarde comment tu as arrangé ma petite !» Il se récrie, clame son innocence, mais, dès le lendemain, tente un arrangement avec la mère pour qu’elle s’abstienne de toute poursuite. L’arrangement conclu pour quatre-vingt-seize francs, conduit sous la houlette de l’instituteur, tourne court, une pièce remise aux plaignantes paraissant suspecte. La veuve se tourne alors vers la justice et l’accusé prend la fuite. Il sera jugé et condamné par contumace pour viol à quinze ans de travaux forcés et au carcan.

Ce «fait», qui ouvre le livre d’Anne-Claude Ambroise-Rend, Histoire de la pédophilie, XIXe XXIe siècle1, nous permettra de suivre l’évolution historique et judiciaire de cette pandémie morale. Je suivrai de très près l’historique que nous donne Anne-Claude Ambroise-Rendu, reconnaissant qu’à ma connaissance, il n’y a aucun autre ouvrage qui ait abordé ce sujet.

Dans l’histoire de cette petite fille, il s’agit beaucoup plus d’un «viol» que de ce que nous appellerions aujourd’hui un comportement de pédophile. C’est ce qui est retenu, dans ce XIXe siècle où les enfants – les filles engagées dans les fermes – deviennent les victimes toutes désignées pour ces «rustauds» qui travaillent dur et n’ont d’autres plaisirs que de satisfaire cet appétit de chair tendre auprès de la petiote que l’on a placée là dans l’espoir de gagner quelques sous.

Le viol, à cette époque, est défini uniquement comme la «pénétration d’un pénis dans un vagin». Si la fille n’est pas complètement déflorée, si le médecin ne constate que des irritations ou des inflammations vulvaires, on ne peut conclure au viol. Cette vision médicalement courte permettra à plusieurs prévenus de s’en tirer, car les peines pour viol constaté sont lourdes : entre 5 et 20 ans de travaux forcés et l’exposition publique, le carcan. La lourdeur de la peine émeut les «jurés», qui s’efforcent de trouver le moyen non d’exonérer l’accusé de toute peine, mais au moins, de ne pas prononcer la culpabilité sur le «viol». La définition du viol incluant nécessairement la violence physique, si aucune trace de ce type de violence n’est médicalement constatée, le prévenu peut s’en tirer ou n’être trouvé coupable que d’une offense à la «pudeur», un «délit» punissable d’une peine de cinq ans avec «absolution» d’une exposition publique.

Prouver le viol, c’est prouver la violence

Encore faut-il prouver la «violence» ! À cette contestation de violence se rattache la question du «consentement». La violence de l’acte se mesure à l’absence de consentement, et son absence exige la «preuve» physique de traumatisme corporel, ce qui ne peut revenir qu’à l’expertise médicale. Pour la doxa médicale, une fillette «normale» ne peut consentir raisonnablement à un acte dont elle est censée ignorée la réalité. Si l’examen médical constate uniquement la pénétration vaginale sans relever les traces d’une violence corporelle, on conclura que cette petite fille est une enfant vicieuse et perverse.


Pour la doxa médicale, une fillette «normale» ne peut consentir raisonnablement à un acte dont elle est censée ignorée la réalité.


On néglige totalement que, du point de vue de la victime, admettre un attentat violent, c’est perdre socialement une «réputation» de femme honnête. Quel homme «de bonne famille» épouserait une fille violée ! Il vaut mieux se taire et subir plutôt que de se soumettre à l’enquête judiciaire et à l’examen médical ! Souvent, les «familles» arrangent les choses, surtout quand les attentats à la pudeur sont commis non chez ces «rustauds» incultes, mais dans ces maisons bourgeoises où habitent ces hommes aux revenus cossus et à la morale publique intacte. De plus, le corps médical lui-même se refuse souvent à entrer dans le «jeu». Pour beaucoup de médecins, ces touchers vaginaux sont «dégoûtants» et, obligés de les pratiquer, ils y mettent une telle promptitude et une telle brutalité qu’ils complètent l’écœurement de la victime, qui a l’impression d’une nouvelle intrusion dans son intimité. Si elle doit s’y soumettre, c’est à contre cœur et si, pour l’éviter, il faut le silence, mieux vaut se taire.

Telle était l’état de la société dans les années 1830, où le nombre des accusations pour fautes sexuelles, crimes et délits dépassaient à peine 130 cas, par année.

De 1832 à 1880

En 1832, on procéda à une révision du Code pénal concernant les délits et les crimes en matière de sexualité : «On instaure trois éléments nouveaux : une hiérarchie des sanctions, la notion de circonstances atténuantes et l’infraction d’attentat sans violence2».

La hiérarchie des sanctions repose sur une distinction entre le viol et l’attentat sans violence ; le premier est puni des travaux forcés à temps, le second d’une peine de réclusion. Cette distinction ne cherche pas tant à adoucir les peines qu’à lutter de manière efficace contre les acquittements scandaleux. On introduit alors l’examen des circonstance atténuantes, qui dépendront de la définition d’une «majorité sexuelle» fixée à onze an3s. Le nouveau critère d’évaluation n’est donc plus la violence, mais l’âge de la victime. En «déplaçant ainsi le seuil de l’atteinte condamnable», elle transforme des attouchements «ignorés dans la banalité des jours en transgressions criminelles4». Ce qui reste encore vrai !

Autrement dit, on passe ainsi de la condamnation de l’acte physique – le viol défini comme «la pénétration du pénis dans un vagin» à un critère subjectif : l’impossible consentement de l’enfant déterminé par l’âge légal. L’agression sur mineur ne se définit plus selon la nature objective de l’acte, mais selon la capacité subjective de l’enfant de l’accepter, et donc d’y consentir. Caresser «sexuellement» un enfant est un crime ou un simple délit non d’abord selon l’évaluation de l’acte lui-même, mais selon le présumé consentement de l’enfant. Le viol peut devenir un simple délit si l’enfant est présumé consentant, mais un attouchement peut devenir aussi grave qu’un véritable viol si l’enfant est légalement mineur !

Vont s’ensuivre des véritables changements dans les comportements sociétaux. En premier, les experts changent. Constater un viol était l’acte objectif du corps médical ; constater l’existence d’un attentat sans violence, c’est-à-dire d’un attentat à la pudeur demeure encore son rôle s’il y a des traumatismes corporels, mais la qualité de son expertise diminue. Dans quelle mesure est-il capable de constater chez l’enfant qui approche l’âge nubile l’absence absolue de la volonté, qui fait voler en éclat la présomption de la contrainte morale ? Le seul critère n’est plus que l’âge. Avant l’âge de la majorité légale, c’est sûrement un acte délictueux ! Après ?

Avec cette nouveauté de la loi de 1832, le nombre de cas déclarés d’abus sexuels ont plus que triplé. Entre 1845 et 1850, 420 cas sont déclarés ; ce nombre atteint 600 entre 1850 et 1855 ; 700 entre 1855 et 1860, alors qu’il ne dépassait pas 140 entre 1825 et 1830. Tout ce qui peut être considéré comme un attentat à la pudeur devient au moins un délit et, au pire, un crime. La distinction entre le viol et les autres actes d’abus sexuels reste encore la réalité objective de la pénétration – vraie pour les filles, peu à peu admise pour les garçons –, mais le critère de l’objectivité pénale – la violence – ne dépend plus que de l’âge, critère «objectif» de la capacité du consentement.

Autre conséquence, le viol et les délits ne sont plus des traumatismes uniquement physiques. Ils deviennent, avant tout, des blessures psychologiques, parce qu’il provoquent des troubles du comportement, et même des troubles de la personnalité. Le médecin psychiatre ou psychanalyste devient l’expert juridique. De plus, la parole de l’enfant acquiert la valeur objective de l’expert. Il doit être entendu, car c’est lui qui sait. Et ce qu’il sait, c’est l’expression de ce qu’il a ressenti.


L’attentat à la pudeur n’est plus considéré comme anodin, mais comme un comportement «évitable et condamnable».


Cette place donnée à la parole de l’enfant n’est pas facilement acceptée, mais elle le deviendra de plus en plus. Pour le corps médical, qui se voit dépouillé de sa tâche unique d’expert objectif, donner l’importance à ce que dit l’enfant paraît faire fi de l’observation objective qui détermine le délit ou le crime. On passe de l’objectivité du fait, à la subjectivité de ce qui est ressenti. Mais, en même temps, le regard porté sur l’enfant change : l’attentat à la pudeur n’est plus considéré comme anodin, mais comme un comportement «évitable et condamnable». Il n’y a plus de «lait caillé» ou de «touche pipi», il n’y a plus que des actes qui, quelle que soit leur réalité objective, deviendront peu à peu des comportements non seulement odieux, mais horribles.

L’intolérance absolue devient la seule attitude politiquement correcte. Elle va croître de plus en plus, sortant la société civile de son indifférence et secouant son «puritanisme» de bon aloi. L’attentat sexuel de l’enfant qui devient victime engendre peu à peu un sentiment d’horreur avec, cependant, des atténuations complaisantes et l’entrée en jeu d’autres influences. Dans l’évolution de la pensée, le viol devient non plus un «crime» – bien qu’il le reste toujours légalement –, mais il entre dans la catégorie des «attentats à la pudeur», et les «attentats à la pudeur» deviennent des «crimes». Une confusion malsaine commence à s’installer.

L’entrée de jeu des influences collatérales

La presse devient l’un des acteurs prépondérants dans cette évolution de la pensée. Le 1er juillet 1836, Émile Girardin, affirmait dans La Presse «vouloir rompre avec les usages de ses confrères et répondre à la soif inextinguible d’information qui caractérisait son temps5». Les médias vont commencer à couvrir les grands événements des procès retentissants pour meurtres et pour viols. L’enfance malheureuse ou maltraitée n’est pas encore un sujet pour les journaux, et encore moins la criminalité sexuelle. Mais, à partir de 1876, un journal qui vient d’être créé, Le Petit Parisien, publie les récits d’attentats et de viols sur enfants : un récit tous les six jours, puis tous les deux ou trois jours, puis tous les jours6. Cette nouvelle chronique est «payante», et le tirage du journal augmente : 300 000 en 1869, plus de deux millions en 1915 ! C’est la Belle époque, qui se plaît dans le récit du crime !

En même temps se multiplient les anxiétés et les angoisses à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin, concerne le sexe : «La terreur inspirée par le péril vénérien, l’inquiétude diffuse que suscite la mutation de la condition féminine, l’essor du féminisme et la crise de l’identité masculine, la naissance d’un nouvel érotisme et l’officialisation du flirt, tous ces éléments s’associent pour bouleverser les rapports de genre et les discours sur le sexe et la sexualité7». De plus, l’enfance et l’enfant deviennent à la fin du XIXe siècle des objets d’étude et des objets législatifs, parce qu’ils constituent désormais les nouveaux enjeux d’une politique morale laïque8. Et les récits d’enfants maltraités, d’enfants sexuellement abusés se transforment en instruments de lutte politique nationale et internationale.

En 1871, Le Petit Journal évoque avec force et en détails le drame d’un «enfant volé par les Prussiens et qui, pendant deux mois, fut en butte aux plus odieux traitements et aux plus répugnants outrages9». D’un instrument d’une lutte politique, on passa à une lutte religieuse. Les premières cibles furent les Congrégations de Frères enseignants. La Gazette des Tribunaux est le premier journal qui commence à dénoncer la fréquence des attentats commis par des enseignants religieux, et des procès sont intentés à «des abbés à la réputation douteuse, à des frères ignorantins avouant avoir manqué et accompagnant leurs aveux de contorsions sentimentales10». Mais les prêtres furent bientôt jugés, et certains sont condamnés aux travaux forcés et à l’exposition sur la place publique. À ces sévérités, les magistrats ne sont pas toujours hostiles. Un magistrat déclare : «Un prêtre comme L est une monstruosité et notre clergé, plus qu’aucun autre et aujourd’hui plus que jamais est digne de sa sainte, de sa divine mission11».

Au début du XXe siècle, au moment de la séparation de l’Église et de l’État, quand l’État commence une reconquête scolaire, les condamnations des enseignants délinquants sexuels se multiplient et deviennent l’arme de l’Instruction publique pour regagner le terrain perdu et remplacer les instituteurs appartenant aux Congrégations par des instituteurs laïques. Les journaux emboîtent le pas. Une partie de la presse appuie cette nouvelle croisade contre cette «ordure cléricale qui pourrit l’intelligence de l’enfant». On accuse sans preuves réelles, on ne cite pas de noms précis, on décrit les pires horreurs. Tout est bon pour accuser l’Église et ceux que l’on appelle les «satyres en soutane».


Au début du XXe siècle, les condamnations des enseignants délinquants sexuels se multiplient et deviennent l’arme de l’Instruction publique pour regagner le terrain perdu.


La Littérature ajoute sa quote-part. En 1890 paraît le livre d’Octave Mirbeau, Sébastien Roch. Le roman raconte par le menu l’histoire de la séduction exercée par un jésuite sur un élève de la très réelle école Saint-François-Xavier à Vannes, dans les années 1860. C’est une œuvre à charge contre le jésuite fictif, le Père Kern. Dans l’esprit populaire, il représente tous les Jésuites. Il suscitera l’offensive bien connue de l’Église protégeant toutes les brebis galeuses. Dans ce roman, l’auteur présente le comportement du «supérieur» qui, bien qu’il connaisse les faits et l’innocence de Sébastien, le culpabilise pour étouffer le scandale et le réduit au silence. Bien que le livre eût un succès médiocre, il n’en fallait pas plus pour animer la fureur contre cette peste jésuitique !

Dans la mesure ou l’enfant devenait l’expert principal, se développent des études et des théories sur les fausses accusations portées par les enfants. D’un côté, l’enfant devient la victime paradoxale, de l’autre, il est habituellement «menteur» En 1898, Léon Thoinot publie un livre sur Les Attentats aux mœurs, dans lequel il prend la liberté d’écrire : «Partout, le nombre de faux attentats excède et, de beaucoup, le nombre des attentats réels». Et il termine en s’adressant aux magistrats : «Rappelez-vous, Messieurs, que chaque fois que vous vous trouverez comme expert en présence d’un enfant prétendu victime d’un attentat, vous devrez être sur vos gardes : la défiance sera dans l’espèce la première règle d’expertise12». «Les enfants mentent facilement et répètent volontiers la fable qu’on leur suggère13».

Certes, l’enfant victime est indispensable à la condamnation de l’attentat contre la pudeur. Mais a-t-il encore une crédibilité ? Et s’il ne ment pas, ne consent-il pas par complaisance, par mythomanie, ou par hystérie ? Seuls les psychiatres et les psychanalystes peuvent distinguer le «vrai» du «faux». À l’enfant victime s’ajoute l’expert «es» sciences psychologiques dans toute la splendeur de sa nouvelle aura pour affirmer la valeur des théories, qu’il s’agisse de Pierre Janet, de Sigmund Freud, de Krafft-Ebing, etc. On met en évidence, d’une part l’irresponsabilité de l’Inconscient, transférant ainsi la condamnation sur la dangerosité. Certes, l’enfant est une victime, mais son agresseur est irresponsable. Il est dangereux !

On rebat encore une fois les cartes : l’enfant est victime, mais, souvent, il est un menteur ; quant à l’agresseur, certes il est coupable, mais il n’est pas responsable. Admettons qu’il est dangereux. Les éléments sont en place pour une nouvelle forme d’attaque : l’enfant, quel que soit son âge doit parler, il faut lui donner l’espace publique de la parole, même s’il ment ; l’agresseur, lui, est un malade dangereux dont il faut protéger l’enfant. Les plus grands agresseurs, ce sont les pères de famille, puisque l’on cible l’agression principalement dans la famille et parmi les prêtres ! Quant à l’enfant, il faut le maintenir dans son état de victime ! Victime, il devient une réalité sociale qui a un poids social et un droit d’être entendu.

Le plaisir littéraire

En 1951, une nouveauté dans le livre français fait irruption sur le marché : L’envers du journal de Gide. Il est signé par Henri Rambaud, Paul Valéry, Paul Claudel et André Maurois. Le livre rapporte le témoignage d’un jeune garçon, François Derais, sur les dix mois qu’André Gide passa à Sidi Bou Saïd, hébergé par la famille Reymond. Ce livre prend ses distances avec Gide, et principalement avec le deuxième volume de son Journal, où il raconte ses prouesses avec un certain Victor. Ce Journal montre en clair les tendances du prestigieux écrivain, homosexuel et quelque fois pédophile, et les tourments de Victor qui lui reproche tous les gestes auxquels le jeune consentait : «Je ne pus détacher mes yeux de votre main qui allait et venait et tantôt pétrissait, tantôt au contraire se relâchait pour n’être plus qu’un frôlement sur la pointe de ses seins14, Vous n’aviez pas échangé une seule parole : rien que ce contact de vos soixante-douze ans avec son extrême jeunesse15».

Après le départ de l’enfant, Gide se tourne vers Victor-François et ses quinze ans ! Le livre, le Journal, qui raconte les sollicitations du «maître» et les réticences du «disciple», ne fit aucun scandale. Le public littéraire de l’époque était plein d’indulgence pour le génial auteur qui suscitait une telle aura d’admiration qu’il devenait inattaquable. On y était habitué : les œuvres précédentes (Si le grain ne meurt, Les nourritures terrestres, qui est une défense de la pédérastie, L’immoraliste, où Gide défend une nouvelle éthique de l’homosexualité, Corydon, ou il évoque l’intuition de la libido) avaient préparé le terrain. À celui qui a su associer les délectations de la chair à la beauté du style, on pardonne tout !

D’ailleurs, Gide n’est pas le seul : Montherlant et Roger Peyrefitte ont échangé une longue correspondance dans laquelle ils nous délivrent, sous un mode métaphorique, la liste de leurs pratiques. Si Montherlant est fiché à la police et doit déployer toutes les astuces possibles pour éviter la traque, Gide ne fut jamais traqué. Si leur description des actes qu’ils ont posés entre eux et avec d’autres ont fait à l’époque scandale, leur ambition à décrire ce qu’ils ont appelés les «vertus enfantines», la fraîcheur, l’innocence, la pureté, la «sexualité» de l’enfant va devenir pour eux comme une source éternelle de jouvence. Puiser à cette source, se faire l’éducateur de l’enfant pour l’amener à des plaisirs «sains» en lui permettant de devenir ce que Gide se dépeint lui-même, l’éternel enfant, c’est le but de cette pédérastie dont il se veut le maître.


Ces actes décrits dans la littérature préparaient Mai 1968, l’explosion de la libération sexuelle et l’annonce d’un véritable bonheur.


Le grand public de l’époque considérait que ces actes décrits avec ampleur et chaleur n’étaient en aucun cas des attentats à la pudeur. Même dans certains milieux catholiques, ils étaient loués. L’œuvre théâtrale de Montherlant, La ville dont le prince est un enfant, fut largement applaudie dans tous les milieux, même catholiques ! Avant la loi de 1942, ils ne furent jamais considérés comme illégaux. Ils étaient des pédagogies de l’amour ! Ils représentaient une pédérastie chrétienne ! Ils faisaient contrepartie à l’attentat sur mineur des bourgeois du XIXe siècle. Ils n’étaient pas dégoûtants, ils étaient beaux ! Ils préparaient Mai 1968, l’explosion de la libération sexuelle et l’annonce d’un véritable bonheur.

De la découverte du viol au XIXe siècle comme l’acte dégoûtant d’un rustaud sans culture, jusqu’aux limites du XXe siècle applaudissant l’amour raffiné des intellectuels, l’Occident en a vu de toutes les couleurs à propos de la pédophilie et de l’homosexualité. De la condamnation aux travaux forcés à l’attribution de prix Nobel et des lauriers de la gloire, l’Histoire a été colorée de toutes les facettes des comportements humains. Les révélations brutales des abus à partir de 1980 vont subitement changer l’opinion occidentale face à la sexualité vis-à-vis de l’enfant. Et des boucs émissaires vont apparaître. La violence de l’acte reçoit une définition légale ; à l’enfant, des droits sont «reconnus, à condition qu’il accepte de devenir comme “victime” l’objet nécessaire à toutes les manipulations culturelles». La liberté sexuelle est la gloire des droits conquis contre le moralisme réducteur des Églises.

Une face sombre demeure. Cette liberté sexuelle qui engendre non des «victimes» prolixes mais des victimes réelles ne porte-t-elle pas en son sein un ver qui la ronge, dont l’humanité, si esthète soit-elle, n’arrive pas à se débarrasser, et qui résonne comme une Parole éternelle : impudique point ne seras.

Je n’ai pas fini d’analyser ce fait de l’Histoire ; je continuerai dans l’article de la semaine prochaine.

Aline Lizotte

 


1 – Anne-Claude Ambroise-Rendu, Histoire de la pédophilie. XIXe-XXIe siècles, Fayard, 2014, 352 p. Les références sont données dans la version du Kindle.

2Ibid., emplacement 440.

3 – Elle sera relevée à 13 ans en 1863, à 15 ans en 1945. Article 331 : «Tout attentat à la pudeur, consommé ou tenté sans violence, sur la personne d’un enfant de l’un ou l’autre sexe sera puni de réclusion.»

4Ibid., emplacement 468.

5Ibid., emplacement 898.

6Ibid., emplacement 918.

7Ibid., emplacement 934.

8Ibid., emplacement 951.

9Ibid., emplacement 1080.

10Ibid., emplacement 1086.

11Ibid., emplacement 1100.

12Ibid., emplacement 1315.

13 – À notre époque, l’affaire Outreau viendrait donner une certaine créance à cette déclaration.

14Victor raconte la rencontre de Gide avec Moktar, un enfant du jardinier, âgé de neuf ou dix ans.

15Ibid., emplacement 1936.

 

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