Folie destructrice sur une statue
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Lors de périodes de mutations accélérées, une tendance apparaît : vouer aux gémonies les actions de personnes dont l’aura est intacte : on rabaisse, parfois on détruit leur image, en révélant une duplicité inaperçue, une inconscience suspecte, un aspect ténébreux. Cela d’autant plus qu’elles ne peuvent se défendre et que leurs détracteurs se fondent sur des témoignages anciens. À cela s’ajoute l’anachronisme, cette volonté de passer au tamis des comportements d’un autre âge en faisant fi de la sensibilité et des mentalités de leur époque, mais en les éclairant de notre seul regard contemporain. Une tentation destructrice, comme l’explique Robert Mosnier.

Certes, il ne faut pas faire preuve de naïveté ou d’une quelconque complaisance envers l’ombre qui masque la lumière. Il y a toujours, même chez les meilleurs un intérêt égoïste, une dimension narcissique dans les actes les plus généreux dont l’apparente gratuité nous trouble. Mais le résultat ne saurait être contesté à l’aune de la gloire dont le retentissement nous blesse.

Les intentions sous-jacentes sont manifestes. En instillant le doute, en portant un jugement global à partir d’une parole ou d’un événement séparé de son contexte, c’est à l’ensemble de l’institution perçue comme arbitraire que les coups sont destinés. C’est le double langage de ceux qui nous gouvernent, les approximations, les raccourcis regrettables, dont l’intention louable est d’éviter la panique, mais dont le mensonge dévoilé entraîne une altération durablement de la confiance.

Les périodes d’incertitude que nous traversons et l’anxiété qui en découle exposent aux phantasmes, alimentent les fausses nouvelles. La suspicion s’érige en loi, notre confiance se rétrécit et nos réflexes de repli s’exacerbent. Un exemple parmi d’autres, où le doute frappe le magistère, où l’information tronquée déclenche l’éternel retour de la dépression résumée en ces simples mots : «Tous les mêmes !» : la sainteté du pape Jean Paul II se heurte dans la pensée de nombreux chrétiens à ses conduites d’évitement des actes odieux de pédophilie commis par des clercs. C’est oublier que, dans une Pologne sous tutelle communiste, ces calomnies prêtées à de saints prêtres avaient pour objet d’éloigner les fidèles de leur seule source de liberté. L’erreur du Saint-Père est de ne pas avoir su authentifier les crimes, confondus avec la propagande.

En quelque cinquante ans, nos sociétés se sont libérées de la non-dénonciation d’une violence envers les plus faibles, exposant le dégoût et l’horreur devant l’ampleur insoupçonnée de telles attitudes, visant le particulier ou gangrénant l’État, infiltrant la pensée de tous et consacrant le relativisme. Le balancier s’est inversé, le coupable sera durablement recherché, l’impunité a changé de camp, mais l’émotion déverse sa dictature, le prévenu est par essence suspect et, si l’instruction démontre que les allégations sont mensongères, l’effet d’opprobre subsiste, le doute ne saurait être levé.

Devant ce besoin absolu de sécurité, les technologies de pointe appuient ce courant de suspicion : contrôle facial, utilisation des données privées, présence filmée, témoignages douteux appelant à la controverse. Afin de réduire les incivilités, les vols et les atteintes aux personnes, l’arsenal est considérable, mais les résultats peu probants car, pour s’amender, il faut ressentir la juste conscience du risque, portée qui renvoie à l’éducation et aux injustices. Exposer au grand jour les contradictions de tout un chacun, la démonstration fût-elle magistrale, ce n’est que révéler l’ambivalence de nos comportements sans apport de solutions pérennes.

Chaque parole est analysée, et les contradictions dévoilées en plein jour. L’enjeu en est la paralysie, tant sur un plan personnel que collectif. Ce pré carré dont on ne peut s’évader sans risque. La Covid en est l’illustration, mais elle ne fait que poursuivre un réalité sous-jacente.

L’Église, dans ses dimensions de corps du Christ et de parole libérée, est en danger, il faut l’admettre, au travers de ses clercs, et révéler leur imposture. Elle repose sur l’attachement de ses membres, le triomphe de l’amour dans la pluralité de ses échanges et la confiance, symbole de l’appartenance communautaire. Certes, elle est pleine de défauts, son histoire traduit le conformisme des hommes, protège parfois leurs erreurs et surtout s’enferme dans le déni, mais elle respecte à tout prix la vie. C’est sa part d’immortalité.

On a beau jeu de dénoncer souvent sur le même plan les dérives de certains clercs pour les généraliser au corps tout entier. En entretenant la suspicion, on abat sa Parole éternelle d’amour, de pardon et de paix. Elle se réfugie dans une défense qui ne sert à rien, poursuit la compromission quand elle ne peut changer la mauvaise foi de ceux qui la jugent. Ce parti pris de la réduire à des conduites réactionnaires, des positions sociétales en contradiction avec les mœurs actuelles n’amène pas ses détracteurs à concevoir un jugement équilibré.

Aujourd’hui, ceux-ci s’attaquent à des morts, certains en procès de béatification. L’idée principale est de dénoncer l’aveuglement des fidèles, leur résistance reposant sur une idée de transcendance perçue comme une imposture. C’est un excellent moyen pour les détracteurs de rabaisser au statut de secte tout croyant. L’influence maléfique d’esprits jansénistes complète le tableau, apporte de l’eau à leur moulin, dont l’effet est de broyer l’essentiel de ceux dont la raison ne saurait être éclairée par la foi.

Devant la déferlante d’explications destinées à juguler ou à neutraliser le mal, parcelles de vérités ou de maladresses plus ou moins contenues et dévoilant nos peurs entre fuite en avant ou repli, gain ou manque, demeure une troisième voie, celle du silence quand la Parole ne peut se faire entendre ni accomplir cette révolution de la haine au profit de l’amour.

Robert Mosnier

Photo : Alex Milan Tracy / Sipa USA / SIPA

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