Facebook Twitter Linkedin Whatsapp
Bouton de la Rubrique Grand Angle

Un regard novateur sur l’athéisme : entre émotion et raison

Livre d'Alec Ryrie

«Le doute peut être vagabond : on peut encore croire le matin et être submergé par l’incrédulité en début d’après-midi». Cette banale constatation faite par Alec Ryrie dans son récent livre Unbelievers. An Emotional History of Doubt1 l’entraîne à une réflexion en profondeur sur l’athéisme. Historien britannique du christianisme protestant, spécialisé dans l’histoire de l’Angleterre et de l’Écosse aux XVIe et XVIIe siècles, Alec Ryrie est, de son propre aveu, «un croyant qui a un faible pour l’athéisme». L’ayant vécu lui-même dans sa jeunesse, il pense être bien placé pour le comprendre.

«Je trouve un athéisme honnête beaucoup plus honorable et puissant que la religion de beaucoup de mes coreligionnaires», écrit-il pour se positionner par rapport à son sujet. Et cette approche lui donne un point de vue particulier sur l’athéisme, point de vue qu’il met en œuvre dans son étude.

Le panorama classique de l’athéisme est en résumé le suivant : Nietzsche nous a appris la mort de Dieu. S’il ne nous a pas donné tous les détails de ce meurtre, d’autres commentateurs, en trois siècles d’efforts meurtriers, ont comblé cette lacune : des scientifiques, des philosophes et bien d’autres intellectuels ont relaté ce drame selon eux purement rationnel. Ryrie nous en présente le déroulement, selon la présentation qui en est faite habituellement.

Ainsi, au XVIIe siècle, Spinoza a voulu montrer qu’ «un monde sans Dieu pouvait être philosophiquement cohérent». Au XVIIIe siècle, Voltaire et Thomas Paine ont attaqué l’Église pour des raisons morales, tandis que Hume, Kant et Rousseau ont proposé des modèles intellectuels du monde qui, «que nous les classions ou non comme strictement athées, ont laissé le christianisme loin derrière». Et Dieu est devenu à peu près superflu. Au XIXe siècle, des athées de marque, comme Ludwig Feuerbach et Arthur Schopenhauer, arrivent sur la scène. Dieu a alors pratiquement disparu, et son inexistence est déjà une vieille nouvelle. En 1859, comme le remarque Ryrie, Charles Darwin a pu trouver «une explication aux origines de la vie sans référence à Dieu». Point final : l’affaire est entendue.

Mais ce tableau, très satisfaisant intellectuellement, ne correspond pas à la réalité. Selon Ryrie, ce «récit de la mort (de Dieu) par la philosophie» n’est pas exact : «Le calendrier, les suspects et la nature du meurtre sont tous faux», écrit-il. Il est donc important de corriger l’histoire, non seulement pour les besoins du dossier historique, mais aussi pour notre propre intérêt. Cette révision peut nous aider à mieux nous comprendre et à mieux comprendre notre situation historique : «Raconter l’histoire d’une autre manière ne change pas seulement notre sens de l’histoire, cela jette une lumière différente sur notre moment actuel de sécularisation». Pour les non-croyants, il s’agit autant du passé que du présent – et peut-être aussi de l’avenir.

Si le mot «athéisme» est apparu assez tardivement, la réalité qu’il désigne existait bien avant. Ryrie donne l’exemple de l’art médical. Héritée des païens gréco-romains, saturée d’influences intellectuelles arabes et juives, et modelée par une bonne dose de scepticisme professionnel, la médecine dans l’Europe chrétienne a été un terrain de contestation de la foi. Pour le médecin médiéval, l’athéisme était presque un risque professionnel. Ryrie observe que le monde médical était «l’un de ces réservoirs dans lesquels l’incroyance a dormi tout au long du Moyen Âge».

Ryrie note ensuite que récit de la mort de Dieu par la philosophie repose sur une image très simplifiée de ce que nous sommes : il présuppose que, dans tout ce que nous faisons (quand nous choisissons de croire ou de ne pas croire, par exemple), nous agissons toujours comme des agents purement rationnels, des «machines à raisonner», et nos émotions, nos passions ou nos sentiments n’ont pas leur mot à dire dans le processus. Cela équivaut à une forme de solipsisme, une tendance fréquente chez les les intellectuels. Or, remarque Ryrie, «les intellectuels et les philosophes peuvent penser qu’ils font le temps, mais ils sont plus souvent animés par ce temps. Les personnes qui lisent et écrivent des livres, comme vous et moi, ont une tendance persistante à surestimer le pouvoir des idées».

Ryrie se pose une question : «que se passerait-il si les gens cessaient de croire et découvraient qu’ils ont besoin d’arguments pour justifier leur incrédulité ? » L’être humain est bien plus que la simple rationalité. C’est un mélange compliqué de raison et de déraison, d’âme et de corps, de pensée et d’émotion. En tant que tels, lorsqu’il s’agit des choix les plus importants dans nos vies, nous les faisons «intuitivement, avec tout notre être, ancrés comme nous le sommes dans nos contextes sociaux et historiques, généralement incapables d’articuler les raisons pour lesquelles nous l’avons fait, souvent même sans en avoir conscience».

Application immédiate : c’est ainsi que nous choisissons de croire ou de ne pas croire. Ensuite vient la rationalisation. Notre moi profond, pour des motifs dont nous ne sommes pas forcément conscients, prend une décision vitale. Ensuite, notre esprit cherche des raisons. En un sens, ce n’est pas nous qui choisissons de ne pas croire, c’est l’incrédulité qui nous choisit. Ryrie pense qu’au lieu d’une histoire intellectuelle de l’athéisme, il serait plus pertinent d’en faire une histoire émotionnelle. Il utilise le terme «émotion» dans un sens élargi, pour désigner non seulement les «passions spontanées ou involontaires», mais aussi «l’intellect conscient». En ce sens, nous sommes façonnés et définis par nos émotions ; nous devenons ce que nous sommes en les traitant. «Nous ne sommes peut-être pas capables de gérer pleinement nos émotions, mais nous les conservons et les gérons, et nous les apprenons de la culture qui nous entoure tout en les découvrant en nous-mêmes», explique-t-il.

L’histoire émotionnelle de l’athéisme de Ryrie s’articule autour de deux émotions qui, selon lui, affectent notre croyance et notre incroyance de manière particulièrement forte : la colère (sous laquelle il place les diverses «rancunes nourries contre une société chrétienne universelle, contre l’Église en particulier et souvent aussi contre le Dieu qui a tout supervisé») et l’anxiété («l’incapacité troublante et réticente à garder une prise ferme sur des doctrines dont les gens étaient convaincus, avec leur esprit conscient, qu’elles étaient vraies»). Il y a des moments où l’incrédulité de la colère est dominante, et des moments où l’incrédulité de l’anxiété prévaut. Il arrive que les deux courants émotionnels convergent et coexistent sous une forme ou une autre.

Le livre propose une phénoménologie de la foi. La foi n’est jamais simple ou facile. Elle est, en soi, un événement capital («C’est une grande affaire de croire qu’il y a un Dieu», s’exclame l’un des personnages du livre), et, en tant qu’expérience, elle nous saisit de manière holistique. Elle est un maître tyrannique et fantasque : elle peut nous jeter à bas de notre cheval sur la route de Damas, mais aussi nous faire perdre tout sens de l’équilibre. Elle peut devenir son contraire, à moins que la foi et le doute ne soient destinés à coexister, à des degrés divers de malaise, dans les limites d’un même moi.

Ce livre, bien structuré et très documenté, construit sur des intuitions personnelles, renouvelle notre approche de l’athéisme en lui donnant toute son épaisseur humaine.

Source : Commonweal Magazine


1 – 1. Alec Ryrie, Les incroyants. Une histoire émotionnelle du doute, Harvard University Press, 272 p.

 

>> Revenir à l’accueil