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Bouton de la Rubrique Grand Angle

L’œil de Pékin braqué sur les minorités chinoises en France

L'œil de Pékin

«“On sait qui tu es, on aura ta peau”. Tashi1 ne savait pas qu’il était suivi. Mais depuis qu’un homme s’est jeté sur lui en plein jour, au Jardin des Plantes, le menaçant de mort alors qu’il se promenait avec des amis, il n’arrive plus à dormir. Ont suivi des appels incessants. Réfugié politique, Tashi projetait de se rendre à des manifestations pour soutenir la cause tibétaine. Harcelé jour et nuit, à bout de nerfs, il décide de ne plus se rendre aux manifestations. Comme Tashi, Tenzin1 se dit la cible d’une vaste campagne de surveillance orchestrée par la Chine. En France depuis 7 ans, Tenzin préside la communauté tibétaine. Son objectif: défendre, au pays des droits de l’Homme, la cause des Tibétains. “Je voudrais exprimer la souffrance qu’endurent les Tibétains au Tibet, explique-t-il. Aujourd’hui, ils sont nombreux à s’immoler par le feu là-bas, pour dénoncer l’oppression chinoise et les camps. C’est impressionnant. Mais ici, en Occident, personne n’en parle, personne ne réagit”».

Tashi, Tenzin : deux Tibétains parmi les 6 500 exilés en France, deux exemples représentatifs de la vie des minorités chinoises au pays des droits de l’Homme, selon un article du Figaro. Une vie plutôt sombre : menaces de meurtre, harcèlement téléphonique, espionnage et chantage sont le pain quotidien de ces exilés.

Les moyens de pression du régime sont multiples. À commencer par du chantage sur leurs familles restées au pays, un grand classique pour le Gouvernement chinois : «Tenzin se pensait à l’abri en France, mais la Chine a rapidement eu vent de ses activités. Sa famille, restée au Tibet, est alors prise en otage : “Des policiers chinois sont entrés dans ma maison de force, ils ont pris les membres de ma famille un par un, et ils les ont interrogés sur mes activités en France. Ça a duré un mois et demi, toutes les semaines. Ma sœur et son mari me suppliaient d’arrêter mes activités politiques”. Face au refus de la famille de Tenzin de coopérer, les autorités chinoises posent un ultimatum : si Tenzin refuse d’arrêter ses activités politiques en France, sa famille doit payer une amende de 30 000 yuans (l’équivalent d’environ 4 000 euros). La sœur de Tenzin et son mari décident de payer.» Les techniques d’intimidation vont de la livraison de colis à l’ambassade de Chine au harcèlement téléphonique la nuit, de la surveillance physique à la demande d’envoi d’adresses personnelles et professionnelles. Les voitures sont abîmées et les fenêtres des maisons cassées.

Le sentiment d’être abandonnés explique certaines attitudes de résignation : selon Tenzin, «La communauté internationale nous ignore. Les États préfèrent privilégier leurs intérêts économiques avec la Chine, ils ne veulent pas se brouiller». Une analyse confirmée par l’attachée de presse du président du Gouvernement tibétain en exil : «Le Gouvernement chinois est persuadé que les pays européens ne compromettront pas leurs intérêts économiques […] J’ai été reçue partout, au Quai d’Orsay, à l’Élysée, à Matignon… Lorsque j’ai demandé pourquoi on ne faisait rien pour les Tibétains qui se font harceler en France, on m’a répondu: “Nous avons une relation particulière avec la Chine”». Ses ressortissants à l’étranger pourraient compromettre l’image d’une Chine fragilisée depuis la crise de coronavirus et qui doit redorer son image. Pékin veut donc les faire taire.

Également surveillée, la diaspora ouïghoure. En Chine, cette minorité musulmane est accusée de terrorisme, et «la Chine dépense un budget considérable afin de mener à bien sa “chasse” digitale en France», explique la présidente de l’Institut ouïghour d’Europe. Illustration bien représentative, rapportée par Le Figaro : «Adil, membre de cette minorité turcophone et musulmane, avait perdu tout contact avec sa famille depuis son arrivée en France. Pourtant, en 2017, il reçoit sur WeChat un message de sa mère, restée au Xinjiang, à Ürümqi, sa ville natale: “Peux-tu m’envoyer ton adresse ? Envoie-moi une photocopie de ton passeport, s’il te plaît”. Tout est écrit en chinois. Un détail suspect pour Adil, qui ne communique qu’en ouïghour avec ses parents. Puis silence radio. Deux ans plus tard, un mois après une manifestation ouïghoure place de la République à laquelle Adil participait, il reçoit un nouveau message de sa mère : “Est-ce que tu peux m’envoyer ton contrat de travail ? Envoie-moi des photos de toi”, peut-on lire sur sa messagerie. Adil en est convaincu, sa mère a été forcée par les autorités chinoises. “J’ai été photographié lors de la manifestation par un groupe de Chinois. Ils voulaient probablement comparer les photos pour m’identifier”, suppute-t-il. Par peur des représailles envers sa famille, Adil a tout envoyé. Depuis, il n’a plus eu de nouvelles.» La plupart des Ouïghours n’ont plus de contact avec leurs proches restés en Chine, par crainte qu’ils soient envoyés dans des camps.

L’histoire d’Adil ne s’arrête pas là : «Depuis août 2019, Adil il reçoit une fois par mois le même message vocal d’un numéro inconnu – une voix féminine, froide et hachée, le priant de se rendre à l’ambassade de Chine pour récupérer un colis. “C’est un piège, tous les Ouïghours le savent. Ce message automatique, c’est juste pour faire peur. C’est une façon de nous dire : attention, on vous surveille !”». L’origine de ces messages n’est pas claire : sont-ils réellement envoyés depuis des ambassades ou s’agit-il d’appels déviés utilisant les VPN, ces outils qui permettent, pour ne pas révéler l’origine d’une connexion, de faire rebondir la géolocalisation d’une adresse IP vers une autre ?

Également inquiétés, les Hongkongais. À la frontière chinoise, des hommes en civil, se présentant comme des membres de la Sécurité Intérieure, les invitent à prendre le thé, explique au Figaro la présidente d’origine hongkongaise de l’association Chinois de France-Français de Chine. Le journal rapporte : «Durant l’été 2019, alors que Tamara prépare une nouvelle manifestation, elle découvre avec surprise, sur la page d’accueil du site Internet du consulat, d’étranges messages, tous en mandarin : “Attention, des formes invisibles vous surveillent, vous serez happés par ces forces imperceptibles si vous allez à ces manifestations” ; “Attention aux séparatistes, ne vous faites pas manipuler par cette minorité“ ; “Le consulat ne cautionne pas cette manifestation“. Une rhétorique de la peur emprunté à “un vocabulaire similaire à celui du régime, c’est-à-dire truffé de sous-entendus”, assure Tamara. Jamais ils ne diront clairement “N’y allez pas”. Tout est insinué, ils utilisent des détours. Mais le message est clair : si tu y vas, tu n’es pas dans la même ligne que nous, tu n’es pas notre ami. Et, si tu n’es pas notre ami, tu es notre ennemi».

Pour la traque de ses citoyens par le Gouvernement chinois, il n’y a pas de frontières.

Source : Le Figaro


1 – Le prénom a été modifié.

 

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