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Le prêtre professeur, un défi à la laïcité

L’éducation à tous les niveaux – primaire, secondaire, puis supérieur – a longtemps mobilisé les forces vives du clergé français. Entre 1800 et 1950, le rôle éducatif du prêtre, qui ne portait pas uniquement sur la formation intellectuelle de l’enfant et de l’adolescent, a été une priorité importante pour l’Église, au nom de sa mission d’évangélisation. Cette éducation ne pouvait séparer la formation de l’homme et celle du chrétien, en formant aux vérités de foi. Ainsi, en 1900, on comptait plusieurs milliers de «simples prêtres» dans 217 collèges libres, auxquels il faut ajouter 140 petits séminaires et quatre instituts catholiques. En 1946, on comptait encore 7 166 enseignants, soit 17 % des 41 573 prêtres en activité1.

Avant l’ouverture des petits et des grands séminaires, des prêtres zélés ont accueilli les enfants du catéchisme les plus «vifs» pour s’en occuper dans le cadre paroissial, leur proposant un enseignement gratuit. De petites écoles informelles naquirent, le contenu des études dépendant uniquement de la formation reçue par le maître au séminaire. Puis ce fut l’essor des prêtres professeurs dans les séminaires, universités, collèges diocésains, sans compter les établissements de l’État où le prêtre a été présent tout au long du XIXe siècle… Ce siècle et demi d’implication des prêtres dans l’instruction et l’éducation des enfants, des mathématiques à la religion, est un fait marquant dans l’histoire de l’Église en France.


La fonction éducatrice de l’Église implique une formation de l’intelligence et suppose le défi d’une formation intégrale.


Les congrégations religieuses et les évêques pouvaient alors largement puiser dans ce vivier de nombreuses vocations sacerdotales. Certains prêtres, peu ou mal préparés, vivaient ce passage auprès de la jeunesse dans l’attente d’une autre nomination ; d’autres s’y sont adonnés avec sérieux et enthousiasme.

Cette pastorale de l’intelligence a-t-elle porté ses fruits ?, se demande Marcel Launay dans son récent livre2 intitulé Le prêtre professeur, un ministère oublié. Sa réponse est mesurée, évoquant à la fois le rayonnement personnel d’un grand nombre de ces prêtres éducateurs et l’enracinement de la foi auquel ils ont contribué chez les milliers de jeunes qui leur ont été confiés. Et, bien sûr, les vocations sacerdotales ou religieuses qu’ils ont fait éclore. Mais sans nier les ombres dues à un système éducatif jugé parfois trop contraignant, avec son volontarisme affirmé.

Pendant la seconde moitié du XXe siècle, la diminution des vocations a entraîné la raréfaction des prêtres professeurs. Un ancien professeur de Saint-Joseph, à Fontenay-le-Comte, remarquait avec nostalgie : «Les prêtres ont été retirés de l’enseignement. On avait sans doute pensé que cette colossale dépense d’énergie sacerdotale se résumait à une goutte d’eau versée dans l’océan de l’apostolat. Bien sûr, il ne s’agissait que d’une goutte d’eau. Mais si cette goutte d’eau était venue à faire défaut, je suis sûr qu’elle eût manqué à l’océan3

À l’heure de la quasi-disparition des prêtres dans l’enseignement, l’importance de cette fonction particulière ne doit être ni minimisée, ni surestimée. Mais elle nous interpelle sur le défi toujours actuel de l’éducation de nos jeunes. L’importance de ce ministère intellectuel a mis en évidence la gravité de son absence. La vocation du prêtre n’est certes pas en elle-même d’enseigner les mathématiques ou la littérature. Mais le rayonnement personnel, la formation de l’esprit et l’ouverture à la culture qu’il peut donner à ses élèves et l’importance pour l’Église de ses travaux intellectuels sont autant d’arguments en faveur de l’apostolat de prêtres professeurs.

L’Église a considéré que sa mission lui demandait non seulement d’enseigner la foi, mais de former l’intelligence dans une vision intégrale de la personne, même en enseignant l’arithmétique. Elle a besoin d’être renouvelée dans sa fonction éducatrice, qui implique une formation de l’intelligence et qui suppose le défi d’une formation intégrale, une formation de tout l’être.

Élisabeth Collet

 


1Cf. Marcel Launay, Le prêtre professeur, XIXe-XXe siècle, un ministère oublié, Salvator, 2020, p.10-11.

2Id.

3Ibid., p. 174.

 

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