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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Déboulonnages en série : quel statut pour les statues ?

Statue équestre

«Qu’arrive-t-il à notre société ? Un mouvement national renouvelé pour guérir les mémoires et corriger les injustices du racisme et de la brutalité policière dans notre pays a été détourné par certains en un mouvement de violence, de pillage et de vandalisme», déclarait le 20 juin Mgr Salvatore Cordileone, archevêque de San Francisco, après qu’une statue de saint Junipero Serra – parmi d’autres – a été démolie dans le Golden Gate Park de San Francisco.

Le choix de ces cibles échappe à tout critère rationnel : «La commémoration de personnages historiques mérite une discussion honnête et juste sur la manière dont cet honneur devrait être accordé et à qui il devrait l’être. Mais ici, il n’y a pas eu une telle discussion rationnelle ; c’était la loi de la foule», rapporte Mgr Cordileone.

Saint Junipero Serra, canonisé par le Pape François en 2015, est un missionnaire franciscain du XVIIIe siècle qui a fondé neuf missions catholiques dans la région qui deviendra plus tard la Californie. Beaucoup de ces missions devinrent les centres des principales villes de Californie. Il a contribué à la conversion au christianisme des milliers de Californiens de souche et leur a enseigné de nouvelles techniques agricoles. Et Mgr Cordileone d’ajouter : «Depuis 800 ans, les différents ordres franciscains de frères, de sœurs et de prêtres qui s’inspirent de lui ont été exemplaires, non seulement pour servir les pauvres et les opprimés, mais aussi pour s’identifier à eux et leur donner leur dignité légitime d’enfants de Dieu. Saint Junipero Serra ne fait pas exception». Est-ce vraiment cela qu’il faut détruire ?

Les iconoclastes ont fustigé Junipero Serra en tant que symbole du colonialisme européen et ont accusé les missions d’avoir été engagées dans le travail forcé des Amérindiens. Des griefs qui révèlent une lecture de l’histoire partiale et totalement anachronique, qui abstrait un personnage des conditionnements et de la culture de son époque, et lui reproche de n’avoir pas agi selon la vision du monde qui marque sinon notre temps, du moins certains courants idéologiques prégnants, dont cette vague iconoclaste est l’expression la plus spectaculaire. Qui méconnaissent également le fait que Junipero Serra était un protecteur des indigènes et un défenseur des droits de l’homme : «Saint Serra a fait des sacrifices héroïques pour protéger les indigènes de Californie de leurs conquérants espagnols, en particulier les soldats. Même avec sa jambe infirme qui lui causait tant de douleur, il a marché jusqu’à Mexico pour obtenir du vice-roi d’Espagne des facultés spéciales de gouvernance afin de discipliner les militaires qui maltraitaient les Indiens. Puis il est rentré en Californie à pied», a rappelé l’archevêque.

Élever une statue, c’est honorer une personne en reconnaissant la grandeur de son action et la donner en exemple aux générations futures, afin qu’elles s’inspirent de ce qu’elle a fait de grand. C’est faire mémoire d’une personnalité aux qualités remarquables, dont l’action a été exemplaire dans certains domaines, mais sans l’abstraire de son époque. Une statue n’a pas pour raison d’être de consacrer la vision du monde d’une période historique. Et celui qui la déboulonne pour l’abattre se condamne d’une certaine façon lui-même : s’ils appliquent ses propres principes, ses successeurs le jugeront à l’aune du référentiel idéologique de leur temps et non à l’aune de celui au sein duquel il a vécu. On ne guérit pas la mémoire en réécrivant l’Histoire ou en tentant d’en effacer les traces. Toutes les traces, des plus glorieuses aux plus sombres sont constitutives de l’Histoire.

C’est cette dimension mémorielle ouverte et intégrante que l’évêque catholique de Madison, Mgr Hying, lui aussi confronté à des destructions de statues dans son diocèse, veut préserver : «Nous devons étudier et connaître l’histoire afin de la transcender, d’en tirer des enseignements et de nous engager pour la justice, l’égalité et la solidarité à cause d’elle. En même temps, même les pires aspects de l’Histoire doivent être rappelés et gardés sous nos yeux. Auschwitz reste ouvert à la fois comme mémorial et comme musée, afin que l’humanité n’oublie jamais l’horreur de l’Holocauste». L’Histoire n’est pas une entreprise de censure arbitraire, fluctuant au gré des idéologies.

Source : CNA

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