Place à prendre pour les présidentielles
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Comme toujours au lendemain d’une élection, la question se pose : qui a gagné les élections municipales de 2020, marquées par une forte abstention ? Comme toujours, les responsables politiques se félicitent de leur score. Mais, derrière ces attitudes de mise, certaines constatations s’imposent : s’il y a beaucoup de gagnants, il y a un seul perdant, et si l’on a beaucoup surfé sur une prétendue «vague verte», sa véritable ampleur doit être relativisée, même si ses conséquences sur l’élection présidentielle qui se profile sont déjà perceptibles.

Au premier tour des municipales, juste avant le confinement, les Français ne s’étaient pas empressés d’aller voter (44,66 % d’abstentions). Ils ont carrément boudé les bureaux de vote au second tour. Les consignes sanitaires n’ont évidemment pas favorisé la rencontre des candidats avec leurs électeurs, et une partie de ceux-ci se sont probablement méfiés de la promiscuité des bureaux de vote.

Ces circonstances particulières ne suffisent pas à expliquer une abstention record de 60 % en moyenne et de plus de 70 % dans certaines villes. La plupart des maires de grandes villes sont élus avec très peu de voix. Le cas de Martine Aubry à Lille est emblématique. Sur 124 439 inscrits, seulement 34 479 ont voté, et seulement 15 389 pour elle (277 de plus que pour son adversaire). Mais il n’y a pas qu’à Lille. De nombreux maires comme à Roubaix, Mulhouse, Vénissieux, Vaulx-en-Velin ou Vitry-sur-Marne ne représentent pas plus de 10 % des inscrits.

Rares sont les villes où, comme à Perpignan, un électeur sur deux a voté pour élire assez largement Louis Alliot, candidat du RN. Alors même que beaucoup de Français demandent plus de démocratie directe, ce taux de participation interroge sur leur attachement à la démocratie représentative.

Des chiffres de participation aussi maigres rendent périlleuses les extrapolations pour la présidentielle de 2022. C’est pourtant ce qu’avaient en tête dimanche soir à peu près tous les commentateurs et les états-majors politiques. Si bien qu’en dépit du peu de fiabilité des extrapolations à partir de ces résultats, il faut admettre qu’à l’occasion du second tour de ces municipales, la campagne présidentielle a bel et bien commencé.

Un seul perdant

Sur la ligne de départ, toutes les écuries ne semblent pas aussi fringantes. Le RN, dont la plupart des maires sortants avaient été réélus au premier tour, enregistre au second tour des pertes (Mantes-la-Jolie) et des gains (Perpignan). Au total, le parti de Marine Le Pen, qui présentait moins de listes qu’en 2014, aura moins de conseillers municipaux.

La droite LR bénéficie de la prime au sortant et résiste. Les LR perdent Bordeaux, échouent à Lyon (malgré leur alliance avec Gérard Collomb) et demeurent le premier parti de la France profonde, des campagnes et des villes petites ou moyennes.

Les socialistes, qui avaient remporté 2 000 mairies au premier tour, sauvent les meubles grâce à leurs alliances avec les écologistes et l’extrême gauche. Ils se maintiennent à Paris, Rennes, Nantes, Brest, gagnent à Nancy, Montpellier, Bourges, Périgueux, Alençon, mais surtout se maintiennent à Lille et gagnent Marseille d’un fil.

Il n’y a qu’un grand perdant, LREM. Le parti «dégagiste» du Président s’est fait à son tour dégager là où il était présent, et il ne s’est pas implanté là où il l’espérait. «Une catastrophe en marche», ironisent certains. Excepté pour le Premier ministre (qui est un candidat LR !), à peu près tous les candidats du Président ont échoué. Or, paradoxalement, le succès du Premier ministre risque de compliquer la tâche d’Emmanuel Macron.

L’équation du remaniement ministériel attendu se complique. Emmanuel Macron peut-il se séparer pour la fin de son quinquennat de ce Premier ministre que les Français jugent pragmatique, sérieux et modeste, et qui le devance dans les sondages ? S’il se sépare de lui, il risque de mécontenter le centre droit, désormais son principal soutien. Une fin de mandat à la Hollande ne serait-elle plus exclue pour lui ? Tragique…

Les Verts et leurs démons

Car ce qui apparaissait évident ne l’est plus. La coloration de plus en plus verte de la gauche rebat les cartes. Le vote écologiste est devenu un moyen d’exprimer le refus largement partagé depuis 2017 du système et, avec l’effacement du PS, les Verts sont devenus le pivot de la gauche. Certes, en nombre de voix, la prétendue «vague verte» n’existe pas. C’est tout au plus une vaguelette. En revanche, les Verts vont administrer la majorité des grandes villes : Marseille, Lyon, Bordeaux, Grenoble, Strasbourg, Besançon, Tours, Poitiers Besançon… et surtout, les thèmes écologistes prennent une place de plus en plus grande dans l’imaginaire politique des Français. Les Verts sont aujourd’hui porteurs d’une dynamique politique. Ils ont acquis la capacité d’agréger des votes d’origine sociologiquement très différents. Au point que le duel attendu dans deux ans entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen pourrait ne pas avoir lieu.

À condition, bien entendu, que les Verts ne soient pas victimes de leurs démons, et ceux-ci sont nombreux. Ce sont ceux de la division. Celle-ci est d’abord idéologique. De l’extrême gauche à l’extrême droite, des tenants de la décroissance à ceux de l’éco-modernité, de l’écologie urbaine à celle des nouveaux ruraux, des écolos bobos aux écolos gauchos, il n’y a pas autant d’écologies que d’écologistes, mais presque…

Reflet de ces divisions, le nombre de candidats écologistes potentiels à l’élection présidentielle de 2020. Il y a les historiques. Jean-Luc Mélenchon se verrait bien en chef charismatique et populiste capable de fédérer toutes les luttes sociales, sociétales, communautaristes et évidements écologiques. Ségolène Royal, forte de son expérience et de son positionnement, fait entendre sa petite chanson sur l’air de la démocratie verte et participative.

Mais il y a les outsiders plus ou moins bien placés. Les écologistes victorieux dans les grandes villes de France, comme Anne Hidalgo. Des hommes comme Yannick Jadot, ancien candidat à la présidentielle de la liste EELV, tête de liste aux européennes, cité pour remplacer Édouard Philippe. Il est aussi possible de compter sur Éric Piolle, le maire de Grenoble, dont la ville est devenue une des plus violentes de France et qui se dit «au service de l’arc humaniste». Le nom du député de la Somme François Ruffin revient aussi. Il a le soutien de la France insoumise et du Parti communiste français. Une liste non exhaustive, qui pourrait s’allonger dans les mois qui viennent.

Dans ces conditions, est-il possible d’affirmer avec le premier secrétaire du PS Olivier Faure : «Un bloc social et écologiste est en train de naître» ? Si c’est le cas, nous assistons aux prémices d’une nouvelle bipolarisation politique entre un bloc libéral, qui irait de la République en marche aux Républicains, et un bloc de gauche, dont les Verts seront la colonne vertébrale.

Que reste-t-il dans ces conditions à la droite libérale et conservatrice ? C’est la question que ne manqueront pas de se poser les LR non ralliés au Président. La lourde condamnation juridique de François Fillon coïncide-t-elle avec celle de son électorat ? Là aussi, une place est à prendre, mais par qui ?

Thierry Boutet

Photo : Franck Lodi / SIPA

 

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