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USA : la science des données au service de la lutte contre le trafic sexuel

Jeune fille seule

L’histoire, malheureusement banale, se passe au Texas. Riana, 15 ans, a pris l’habitude de fuguer chaque fois qu’elle se confronte à sa mère à cause de règles de vie trop restrictives à son goût. Une fois de plus, elle quitte le domicile familial. Au cours de la journée, elle croise un homme, qui lui montre de l’intérêt et lui donne son numéro de téléphone. Vient la nuit, il fait froid, et elle n’a nulle part où aller. Elle finit par appeler le numéro. L’homme propose à Riana de l’héberger dans une chambre d’hôtel. En chemin, il lui donne un médicament qui lui donne des vertiges et des étourdissements. La chambre est occupée par une autre adolescente, qui commence à prendre des photos d’elle. Le lendemain matin, Riana se réveille, désorientée. L’homme minimise ce qui s’est passé la nuit précédente et refuse de répondre aux questions des deux jeunes filles sur leur situation actuelle ou sur les vagues souvenirs qu’elles ont de la nuit. Quelques temps et bien des avanies plus tard, la vérité apparaît : l’homme est un trafiquant sexuel recherché.

La traite des êtres humains est une industrie criminelle de grande ampleur, mais largement cachée, qui a généré environ 32 milliards de dollars par an en 2012. Le trafic sexuel en particulier exploite environ quatre millions de personnes dans le monde. Le trafic de main-d’œuvre, y compris le trafic sexuel à des fins commerciales, n’était pas reconnu internationalement comme un crime distinct avant le 15 novembre 2000, date à laquelle le Protocole de Palerme a été rédigé dans le cadre de la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée. Avant cela, la définition juridique de la traite des êtres humains était obscure et ne pouvait être appliquée de façon uniforme aux personnes qui exploitent des individus à des fins de travail ou d’actes sexuels. Le Protocole de Palerme a élaboré le premier accord mondial juridiquement contraignant, qui inclut une définition universelle de la traite des personnes et encourage la coopération entre les pays signataires pour enquêter et poursuivre les cas de traite.

Le 28 octobre 2000, quelques semaines avant cette convention fondamentale des Nations unies, le président Bill Clinton a signé la loi sur la protection des victimes de la traite des êtres humains de 2000, marquant ainsi la première loi de l’histoire des États-Unis à s’attaquer à la traite des êtres humains. En vertu de cette loi, la traite a été érigée en délit fédéral justifiant des sanctions pénales sévères. Selon le ministère américain de la Justice, la traite des êtres humains à des fins sexuelles implique tout acte sexuel à des fins commerciales qui «est provoqué par la force, la fraude ou la coercition, ou dans lequel la personne incitée à accomplir un tel acte n’a pas atteint l’âge de 18 ans». Pour les victimes adultes, la manière dont un État interprète «la force, la fraude ou la coercition» est essentielle ; elle détermine si un cas est considéré comme de la prostitution (illégale mais considérée comme volontaire) ou de la traite (illégale et considérée comme involontaire). Mais pour les mineurs, cette définition signifie que tout acte sexuel sollicité constitue un trafic sexuel (le terme «enfant prostitué» est donc inapproprié : par définition, seuls les adultes peuvent être des prostitués).

Le cas de Riana a été automatiquement qualifié par la justice américaine de trafic sexuel. Si elle avait été adulte, prouver son statut de victime aurait été plus difficile, bien que sa description des tactiques d’intimidation et du comportement frauduleux de son abuseur indique une fraude et/ou une coercition. Au début de sa séquestration, l’homme a pris son téléphone portable, afin qu’elle ne puisse pas contacter sa mère ou les forces de l’ordre. Il était constamment à ses côtés et la maintenait dans un état de soumission en la forçant à prendre toujours plus de drogue. Il lui faisait miroiter des emplois et lui révélait au dernier moment que ces «opportunités financières» impliquaient en fait des actes sexuels.

Au début, Riana a essayé de lui échapper en partant avec un des collègues, qui lui avait promis de l’aider à sortir du réseau de trafiquants. Mais cet homme s’est révélé être lui-même un trafiquant encore plus violent et agressif que le premier. Au point que Riana a fini par rappeler le premier et l’a supplié de la reprendre, se mettant à le considérer comme un protecteur plutôt qu’un agresseur. Sa captivité a duré six mois, au cours desquels elle a découvert qu’elle était enceinte.

L’histoire de Riana est – à quelques péripéties près – celle de milliers de jeunes chaque année aux État-Unis… Pour essayer d’y mettre fin, un projet novateur de lutte contre la traite des êtres humains faisant progresser la recherche sur la question a été entrepris par l’université jésuite de Creighton, utilisant la science des données pour recueillir, analyser et évaluer l’ampleur de la traite dans une région donnée et recommander des solutions politiques correspondantes.

Le projet a débuté en 2013 : trois enseignants ont ouvert un laboratoire de recherche expérimentale utilisant les technologies de l’information de pointe pour établir des données sur diverses critères sociaux, en particulier sur les flux de trafic internationaux. Ils ont suivi les déplacements de femmes et d’enfants entre des pays où le taux de trafic sexuel est élevé, par exemple entre la Thaïlande et le Laos ou entre la Russie et l’Ukraine. La même méthodologie a pu mesurer plus précisément la prévalence du trafic sexuel aux États-Unis, des données qui, pendant longtemps, semblaient hors de portée, étant donné la nature secrète de la traite des êtres humains. Ils ont utilisé la publicité en ligne : «Bien que le trafic soit un crime caché, il doit quand même faire de publicité pour un marché clandestin d’acheteurs de sexe, qui ne sont pas nécessairement vos criminels classiques. La publicité auprès de ces acheteurs de sexe sera toujours le moyen de recueillir des informations sur les personnes vendues. Et c’est ce qui distingue vraiment le trafic sexuel des autres formes [de trafic], parce que ces autres formes… n’ont pas vraiment besoin d’aller sur le web pour atteindre un large marché», expliquent les chercheurs.

Au départ, la plupart des données publicitaires traitées par le laboratoire provenaient de Backpage.com, un site web de petites annonces qui était le plus grand marché domestique en ligne pour le sexe commercial, jusqu’à ce que le F.B.I. saisisse le site en 2018 pour supprimer les annonces de prostitution et de trafic d’enfants. Si la fermeture de Backpage a permis d’atténuer le monopole du site sur la sollicitation sexuelle, cette fermeture a dispersé le trafic sexuel vers d’autres sites Internet et a rendu plus difficile la collecte de preuves pour les enquêtes sur le trafic. Elle a compliqué les recherches effectuées par le laboratoire de Creighton : «Maintenant, au lieu d’un seul site web sur le continent américain, situé aux États-Unis, nous en avons une demi-douzaine à une douzaine à l’étranger. Au lieu d’utiliser un seul format, nous devons essayer de regrouper tous ces différents formats. C’est beaucoup de données à traiter et il faut ajuster continuellement l’algorithme pour en capturer le plus possible», expliquent-ils.

Afin de corroborer les données tirées des publicités en ligne, le laboratoire travaille avec les forces de l’ordre, les refuges locaux et les organisations à but non lucratif centrées sur les femmes pour comparer les informations recueillies sur les différentes dimensions de la traite des êtres humains. Les recherches ont estimé à 900 par mois le nombre d’individus vendus à des fins sexuelles dans l’État du Nebraska en 2017. Une loi de l’État a été votée, permettant aux victimes de la traite d’annuler les condamnations et d’effacer les casiers judiciaires qu’elles ont pu accumuler pendant qu’elles étaient victimes de la traite. Elles peuvent ainsi se construire une nouvelle vie sans se soucier de l’impact que les crimes que leurs trafiquants les ont forcés à commettre pourraient avoir sur un entretien d’embauche ou une demande de logement.

Rédaction SRP

Source : America Magazine

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