Le semeur selon Monseigneur de Moulins-Beaufort
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Le matin sème ton grain. Tel est le titre, tiré de l’Ecclésiaste, de la lettre de Mgr Éric de Moulins-Beaufort en réponse à l’invitation d’Emmanuel Macron. Lors de sa dernière rencontre avec les responsables des cultes en France pendant le confinement, celui-ci avait demandé que chacun d’eux contribue à une réflexion nationale sur les enseignements à tirer de la lutte contre le Coronavirus. Articulée autour de quatre mots-clés, c’est un petit traité, court et dense, sur l’unité sociale ordonnée au Bien commun : la crise nous a révélé que chacun de nous est responsable de toute l’humanité.

Nous ne pouvons que nous réjouir que le Président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, ait pris la peine de rédiger cette lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron. Cela témoigne d’un véritable courage épiscopal et, au-delà, des responsabilités pastorales d’un chef de l’Église catholique, d’un véritable souci du Bien commun politique, lequel, nous dit-il, n’est pas la somme des intérêts individuels. Cependant, il faut dire, comme il le souligne lui-même finement, que le succès du confinement est dû beaucoup plus à la somme des peurs individuelles qu’à une véritable conscience du Bien commun

La mémoire et le corps

Rien n’empêche que cette épreuve collective qui a atteint toute l’humanité ait fait surgir des actes et des comportements qui sont des signes de la capacité des peuples de travailler au Bien commun. Cela, Mgr de Moulins-Beaufort ne manque pas de le mettre en évidence et de le louer. La mémoire collective ne doit pas oublier, écrit-il, cette cohésion professionnelle et généreuse des soignants «qui ont accompli leur métier avec compétence, mais aussi avec générosité, dans des conditions que rien ne laissait prévoir et qui, en certains lieux, même en nos pays occidentaux, ont été dangereuses1».

Mais un autre souvenir doit peupler notre mémoire, celui du renouveau des gestes familiaux. Beaucoup de femmes ont été «heureuses» d’avoir un mari et, pareillement, beaucoup de maris heureux de retrouver leur femme et, ensemble, de jouir de leurs enfants et de les écouter un peu. La vie familiale s’est un peu reconstituée, avec la joie de voir fuir l’hiver et de penser que le printemps est quelque chose de beau et de possible. C’est le premier point – la mémoire –, sur lequel Mgr Moulins-Beaufort réfléchit.


Les statistiques que l’on pouvait lire chaque soir ont brusquement réveillé en chacun la fragilité de l’être humain.


Le deuxième touche le corps. Le corps et la santé ont été, pendant ces temps de peur, au centre de nos préoccupations. Les statistiques que l’on pouvait lire chaque soir sur nos écrans de télévision concernant l’évolution de la pandémie ont brusquement réveillé en chacun la fragilité de l’être humain. Oui, nous sommes des êtres «faits de poussière», et nous nous en sommes aperçu. C’était un point de vue – une peur – individuel.

Mais, comme le fait remarquer l’auteur, dans nos vies, il n’y a pas que le corps individuel, il y a le corps social. Ce dernier a été malmené. Le confinement a été une «méthode brutale2». Il a désorganisé un équilibre économique déjà fragile, il a perturbé le système scolaire, et même le système hospitalier. Tout a été centralisé sur la lutte contre l’infection du Coronavirus, et bien des malades, sauf urgence impérative, ont dû attendre – et attendent encore – des soins hospitaliers qui, en temps normal, ne devraient pas attendre.

Et de souligner la douleur des familles qui n’ont pas pu aider leurs parents – les membres les plus vulnérables de la société – à prendre courage pour lutter contre la maladie ou pour quitter cette vie entourés de l’affection de leurs proches3 et des secours spirituels de leurs pasteurs. Et de répéter cette remarque faite aux pouvoirs publics : «J’ai déjà regretté plusieurs fois publiquement que les plans d’urgence des hôpitaux prévoient de ne plus y laisser entrer le personnel “non indispensable”», incluant dans cette catégorie les aumôniers et tous les visiteurs4. Cohérence républicaine ou incohérence régalienne ? Le chef de l’État est-il là pour le maintien d’une idéologie ou pour le maintien du Bien commun ?

Des libertés rayées de la vie sociale

La réflexion sur la liberté est le chapitre le plus court, mais certainement le plus dense et le plus rigoureux. Certes, plusieurs libertés ont été simplement rayées de la vie sociale et culturelle dans la pratique du confinement. L’une d’entre elles l’a été de façon assez radicale – et sans que la situation l’exige impérieusement –, la liberté de culte. Et cela pour toutes les religions. Le fait qu’elles l’aient accepté ne donne pas justice. Au moment où des rassemblements de moins de dix personnes étaient autorisés sans l’exigence de mesures exceptionnelles de protection, l’interdiction des assemblées cultuelles «ne pouvait être conforme au respect de la liberté de culte5».


C’est le fait de tout gouvernement totalitaire : flatter les libertés individuelles pour désamorcer et, finalement, tenter de détruire les libertés sociales.


Cette interdiction consistait, nous dit Mgr de Moulins-Beaufort, à renforcer l’État dans sa tendance à courir le risque «de ne pas prendre les citoyens pour des personnes responsables6». Traduisons : sous couvert de démocratie, à devenir totalitaire. C’est finement dit, mais c’est dit. Ce qui a été supprimé et brutalement supprimé, c’est la liberté intérieure de considérer le culte extérieur comme un élément nécessaire à la reconnaissance du principe religieux. L’individu a primé sur l’union sociale nécessaire au Bien commun ! C’est le fait de tout gouvernement totalitaire : flatter les libertés individuelles pour désamorcer et, finalement, tenter de détruire les libertés sociales. Les dernières réflexions sur cette tendance de l’État moderne sont à lire avec attention : «L’État bienveillant peut-être au moins aussi envahissant et disciplinaire que l’État totalitaire7»….

Les devoirs de l’hospitalité

En quatrième partie, l’auteur nous enseigne les devoirs de l’hospitalité. Il s’appuie sur cette foi transcendante que le but ultime de toute vie humaine a comme finalité l’espérance «de vivre éternellement en communion, chacun étant un reflet de la bonté, de la beauté et de la grandeur de Dieu8». Or cette communion eschatologique doit nous amener dès maintenant à accueillir non seulement le pauvre qui frappe à notre porte, mais l’étranger qui quitte son pays pour trouver dans le nôtre la possibilité d’une vie meilleure.

Le confinement social nous a entraînés à trouver confortable la vie intime dans notre cahute. Il faudra bien en sortir pour refaire une société sans laquelle nous ne pourrons pas déployer les ressources personnelles qui doivent appartenir au Bien commun. «Le caractère universel de l’épidémie et de la réaction qu’elle a suscitée renforce la nécessité de regarder notre humanité comme une unité9.» Et ce mot qui trace une espérance : «Tant à l’échelle de la nation qu’à l’échelle internationale, le modèle des relations entre les êtres humains ne devrait pas être le conflit ou la compétition, ni même le commerce. Ce devrait être l’hospitalité10».

Il nous reste à remercier Mgr Éric de Moulins-Beaufort pour ce petit traité, court et dense, sur l’unité sociale ordonnée au Bien commun, sur la reconnaissance de la mémoire qui fonde l’histoire, sur la liberté personnelle et sociale, et sur l’hospitalité qui vainc nos égoïsmes personnels et collectifs. Écrite en 59 pages, c’est une grande œuvre !

Aline Lizotte

 


1 – Éric de Moulins-Beaufort, Le matin sème ton grain. Lettre en réponse à l’invitation du Président de la République, Bayard, Cerf, Mame, juin 2020, p. 19.

2Ibid., p. 30.

3Ibid., pp. 34-35.

4Ibid., p. 35.

5Ibid., p. 41.

6Ibid., p. 42.

7Ibid., p. 45.

8Ibid., p. 49.

9Ibid., p. 53.

10Ibid., p. 57.

 

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