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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Visite-éclair de Benoît XVI dans sa patrie, au chevet de son frère : une leçon d’humanité

[…] Benoît XVI, pape émérite depuis 2013, a passé cinq jours à Ratisbonne : un homme rend visite à son frère, très malade et très âgé, parce qu’il s’inquiète de ne plus le revoir sur cette terre.

Il a visité sa patrie, la tombe de ses parents, sa maison à laquelle l’attache le désir de toute une vie et où il aurait aimé vivre ses dernières années. Il a visité aussi l’Institut Papst Benedikt, où l’on étudie, dans toutes ses dimensions, son œuvre théologique et où se prépare l’édition de ses œuvres complètes. Nous avons prié devant le reliquaire de saint Wolfgang dans la cathédrale. Les choses se sont arrangées de telle façon que cette visite imprévue a coïncidé avec le début de la «semaine de Wolfgang», la semaine de fête diocésaine préparatoire aux ordinations.

[…] Dans mon homélie de dimanche dernier, j’ai appelé Benoît le «théologien du siècle» et dit qu’il était le plus grand prédicateur sur le siège de Pierre depuis Léon et Grégoire, – qui portent tous les deux le titre de «grands». Innombrables sont ceux qui se sont laissé saisir par sa parole et ne cessent de trouver dans ses œuvres encouragement et force.

De la plume de Joseph Ratzinger/Benoît XVI sont nés des best-sellers vendus à des millions d’exemplaires. Je citerai seulement son Introduction au christianisme (La foi chrétienne hier et aujourd’hui), parue en 1968, et sa trilogie Jésus de Nazareth. Il a touché des millions de jeunes, – plusieurs centaines de milliers rien qu’aux JMJ de Cologne, par exemple. Il s’est adressé avec justesse à ceux qui doutent, aux hommes qui sont à la recherche d’une existence riche de sens, une existence qui affronte à la fois les défis de la raison et de la foi. Il a marqué de son influence, d’une manière décisive, les textes centraux du Concile Vatican II, qui indiquent le chemin à l’Église d’aujourd’hui et de demain. Son œuvre théologique est, à bien des égards, prophétique et, par sa profondeur qui en fait une référence incontournable, un témoignage de grandeur et de dignité humaines et de vigueur de la foi. Il fut le berger de 1,3 milliards de catholiques, de tous peuples et nations. Mais toujours un bâtisseur de ponts, un ponti-fex, qui, à sa manière, humble et discrète, a su gagner les hommes pour leur faire rechercher la rencontre avec le Christ.

Benoît 16

Au cours des cinq jours derniers, nous avons vu cet homme dans sa fragilité, dans la faiblesse de son grand âge, et dans sa finitude. Il parle d’une voix faible, presque en chuchotant. Et l’articulation lui coûte visiblement beaucoup. Mais sa pensée est très claire, et toujours phénoménales sa mémoire et sa faculté de raisonnement. Pour pratiquement toutes les nécessités de la vie quotidienne, il doit s’en remettre à l’aide d’autrui. Cela demande beaucoup de courage, mais aussi beaucoup d’humilité, de se remettre ainsi aux mains d’autres hommes. Et aussi de se montrer en public. Il savait qu’on ne pourrait pas le cacher totalement. Nous avons voulu vous demander à tous de respecter ce qui relevait de sa vie privée. Il a dû mobiliser toute la force qui lui reste pour prendre congé. Benoît XVI nous a touchés tous par sa faiblesse due à l’âge et nous avons pu mesurer et comprendre concrètement, ce qui, par-delà la grandeur humaine et la puissance de création, est vraiment important à la fin d’une vie.

Il y a d’abord l’amour, dont l’être humain fait l’expérience avec ses parents. Cet amour le construit, l’encourage sur son chemin, fait grandir la force de donner une direction au chemin de la vie. Cet amour le porte encore, lorsque la fin est proche. Hier, j’ai dit, dans l’homélie pour la fête des anniversaires de mariage, et en pensant déjà aux ordinations de samedi prochain, que l’amour des parents est le premier sacrement dans la vie d’un homme. Aussi s’il s’agit d’un prêtre, et même d’un pape. Cet amour est une image de l’Amour de Dieu, de qui il le reçoit et le transmet.

C’est le souvenir plein de gratitude de cette expérience fondatrice qui a conduit Benoît XVI à la tombe de sa mère et de son père à Ziegetzdorf. Rappelons que les enfants Ratzinger avaient décidé, en 1974, de transférer leurs parents du cimetière de Traunstein, où ils avaient d’abord été enterrés – le père était mort en 1959 et la mère en 1963 – à Ziegetzdorf, pour que la famille soit «réunie». En 1991, la sœur aînée fut déposée elle aussi dans cette tombe. À sa grande douleur, celui qui était alors le cardinal Ratzinger n’avait pu arriver à temps pour être présent lors de sa mort.

Mais tout cela montre à quel point Ratisbonne représente pour lui une «patrie» (Heimat) terrestre. C’est la relation avant tout qui constitue une «patrie». C’est pour cela que l’amour pour la patrie n’est pas en contradiction avec l’espérance de retrouver son père et sa mère dans l’éternité de Dieu.

C’est cette affection qui a a poussé Benoît à ce voyage et qui l’a conduit au chevet de son frère malade. On ne peut que souhaiter à chacun de connaître cette affection, ce lien fraternel dont témoigne la relation entre les frères Ratzinger. Cette affection vit de fidélité, de confiance, d’oubli de soi et procède d’un solide fondement : dans le cas des frères Ratzinger, c’est la foi vivante commune au Christ, fils de Dieu. Les deux frères se sont rencontrés à neuf reprises. Chacune de ces rencontres a été visiblement source de force, de courage renouvelé et de joie. Neuf fois, ils se sont retrouvés, avec peu de mots, avec les gestes familiers, et surtout dans la prière. Jusqu’à aujourd’hui, chaque jour, l’eucharistie a été célébrée au chevet du malade – en cercle très réduit. Vendredi, en la fête du Sacré-Cœur, j’ai pu présider la messe. On sent que c’est là la source dont ils vivent tous les deux.

Le voyage de Benoît était aussi un adieu à sa patrie bavaroise. La patrie est l’horizon des premiers souvenirs et le lieu où se nouent les relations fondatrices pour la vie d’un homme. On a pu voir à quel point Benoît s’est épanoui quand il a vu le paysage, les rues et les chemins familiers, et surtout les gens qu’il apercevait derrière les vitres de sa voiture. Je crois qu’il aurait préféré venir à vélo, comme jadis, de Pentling à la vieille ville de Ratisbonne et qu’il aurait aimé s’asseoir auprès des jeunes sur la place Bismarck, pour écouter, rire avec eux et bavarder un peu.

Le voyage de Benoît fut aussi un chemin spirituel. Il m’a semblé qu’une boucle se bouclait lorsque, dimanche, nous avons prié ensemble devant le reliquaire de saint Wolfgang, dans la cathédrale. Nous avons prié une litanie d’intercession à saint Wolfgang, puis le Notre Père et un Ave Maria. Nous chanté le Te Deum et le Salve Regina. J’ai demandé à Benoît de bénir les croyants et l’Église de Ratisbonne, ce qu’il a fait volontiers. Notre prière commune était portée par l’espérance et la certitude d’être cachés en Dieu. Dans le Dieu unique qui nous ouvre les portes du Ciel. Qui nous prépare une place dans la patrie éternelle. En qui notre vie acquiert son sens et sa plénitude. Et qui nous traite avec grâce et miséricorde.

Beaucoup ont vu dans la visite de Benoît un événement historique. D’autres, peut-être, auront haussé les épaules parce qu’ils n’ont que peu d’intérêt pour le Christ et son Église. À mes yeux, la visite fut surtout un voyage de l’humanité. Un homme, à qui la grandeur n’est pas étrangère, est venu vers nous comme un homme faible, on pourrait dire désarmé, dont la force de vie qui lui reste suffit tout juste à ne pas perdre de vue l’essentiel en ce monde. Cet événement m’a profondément ému […].

[…] (Cet) événement […] a touché les habitants de Ratisbonne, de toute la région et, comme je l’entends de divers côtés, les chrétiens du monde entier.

Rédaction SRP

Photo : Benoît et Moi

Source : Benoît et Moi

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