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Bouton de la Rubrique Grand Angle

La Chine collecte l’ADN de dizaines de millions d’hommes

Depuis fin 2017, une grande partie de la Chine a été parcourue par la police chinoise, afin de collecter des échantillons de sang auprès de la population masculine, jeunes garçons compris. Le but est de constituer une immense base de données ADN, qui permettra de dresser une carte génétique des quelque 700 millions de Chinois de sexe masculin, ce qui donnera aux autorités un nouvel outil de surveillance de sa population. Grâce à cette base de données, les autorités seront en mesure de retrouver les parents masculins d’un homme en utilisant uniquement son sang, sa salive ou tout autre matériel génétique prélevé sur lui. La technologie utilisée provient d’une société américaine, Thermo Fisher, basée dans le Massachusetts, qui a vendu à la police chinoise des kits de dépistage adaptés à ses spécifications.

Données personnelles recueillies

La collecte de ces échantillons concernera dans un premier temps 35 à 70 millions de personnes, soit environ 5 à 10 % de la population masculine chinoise. Ils n’est pas nécessaire de prélever un échantillon de chaque homme, car l’échantillon d’ADN d’une personne peut révéler l’identité génétique de ses parents masculins. La collecte de sang a lieu même dans les écoles. Présentée comme un acte volontaire, elle ne laisse en fait guère de liberté aux «donneurs», comme de nombreux témoignages l’attestent. Un ingénieur informatique habitant le Nord de la Chine a ainsi déclaré que si son sang n’était pas prélevé, sa famille serait inscrite sur la liste des «ménages noirs» et que cela les priverait, lui et sa famille, d’avantages tels que le droit de voyager et d’aller à l’hôpital.

Jusqu’ici, le contrôle de la population chinoise par la génétique s’était concentré sur le suivi des minorités ethniques et d’autres groupes plus ciblés. Le projet actuel constitue donc une escalade majeure dans le contrôle systématique des populations, d’autant plus qu’il s’ajoute à un réseau de surveillance sophistiqué et croissant que la police déploie dans tout le pays, au moyen de caméras avancées, de systèmes de reconnaissance faciale et d’intelligence artificielle.

La police se défend des accusations de contrôle généralisé en affirmant qu’elle a besoin d’une base de données pour retrouver les criminels, et que la collecte est basée sur le volontariat. Mais certains fonctionnaires chinois, ainsi que des groupes de défense des droits de l’homme basés à l’extérieur de ses frontières, alertent sur le fait qu’une base de données ADN nationale serait une atteinte majeure à la vie privée des personnes et pourrait donner au régime des moyens accrus d’agir sur les opposants et dissidents en atteignant plus facilement leurs parents. Ils soulignent que le consentement au prélèvement ne peut être réel, car des citoyens vivant dans un État autoritaire ne sont pas en mesure de refuser.

La Chine détient déjà la plus grande réserve de matériel génétique au monde, totalisant 80 millions de profils, selon les chiffres donnés par les médias officiels. Jusqu’à présent, les efforts de collecte d’ADN étaient ciblés : suspects criminels, groupes considérés comme potentiellement déstabilisateurs (les travailleurs migrants, par exemple), certains groupes ethniques minoritaires, comme les Ouïgours, autant de catégories de la population sur lesquelles le parti veut renforcer son contrôle.

Les fonctionnaires locaux chargés de la collecte annoncent souvent publiquement – et avec fierté… – les résultats de leurs prélèvements. Dans le comté de Donglan (région du Guangxi), par exemple, la police a déclaré avoir déjà recueilli plus de 10 800 échantillons, ce qui correspond à près de 10 % de la population masculine. Dans le comté de Yijun (province du Shaanxi), elle a déclaré avoir collecté plus de 11 700 échantillons, soit un quart. La collecte a lieu surtout dans les campagnes, où les implications du programme sont peu comprises. Les fonctionnaires qui s’y livrent affichent des photos «incitatives» pour en faire la promotion auprès de la population, par exemple des photos de jeunes garçons faisant la queue dans les écoles primaires pour qu’un enseignant leur prenne leur sang.

Le contenu de la base de donnée est dès à présent utilisé pour intensifier le contrôle social. En mars 2020, des fonctionnaires du canton de Guanwen (sud-ouest de la province du Sichuan) ont déclaré que les échantillons de sang masculin qu’ils avaient recueillis seraient utilisés pour renforcer le projet local dénommé «Sharp Eyes», un important programme de surveillance gouvernemental qui encourage les gens de la campagne à dénoncer leurs voisins. De même, une entreprise de biotechnologie basée dans l’est de la province d’Anhui utilise la base de données de l’ADN masculin pour construire un «Skynet ADN», un système de police qui combine la vidéosurveillance et les données génétiques. D’une façon générale il suffit d’une accusation de «trouble à l’ordre public» pour réprimer les dissidents ainsi repérés. Mais certains de ces militants expriment maintenant leur crainte que leur sang et leur salive, prélevés à l’avance, soient déposés sur la scène d’un crime, ce qui les piégerait.

Si, d’une façon générale, les citoyens chinois ont jusqu’à présent accepté sans trop de résistance les intrusions du Gouvernement central dans leur utilisation d’Internet et dans d’autres aspects de leur vie, le programme national de collecte d’ADN masculin se heurte à une opposition inhabituelle, d’autant qu’elle n’est pas encore réglementée par la loi chinoise. Lors d’une session du Parlement chinois en mars dernier, il a été proposé que le Gouvernement le fasse.

Rédaction SRP

Source : New York Times

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