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À qui la faute ?

La pandémie liée au Covid-19, les risques actuels et à venir en matière économique et sociale exacerbent les peurs, réactivent les angoisses, exposent à des raccourcis et des faux-fuyants, orientent nos défenses vers des conduites projectives et de déplacement.

Le responsable serait l’autre, personne ou État, celui dont on doit se méfier, noter les insuffisances en écartant ou réduisant les nôtres. Tout le monde est concerné, médecins et chercheurs aux affirmations péremptoires et changeantes, politiques qui mentent par défaut en ne voulant pas répandre la panique, enseignants timorés, économistes aux théories contradictoires, financiers magiciens à l’argent facile qui, tels des phénix, renaissent de leurs cendres. La religion n’est pas en reste quand elle déborde d’affectivité, de proximité gestuelle et de grandes manifestations, chez les évangélistes par exemple. Enfin, on ne saurait écarter les activités festives et sportives, liens essentielles de socialisation, ouverture et respect du vivre ensemble.

La plainte concernant les victimes et leurs proches s’exprime sur un monde comptable : les décès et les survivants durablement affectés, le potentiel de malades à venir, le dévouement de ceux qui risquent leur vie ou maintiennent la cohésion de la société, l’éloignement des fragiles en raison de leur âge, leur état de santé, mais aussi les enfants détournés d’un savoir.


La toute-puissance de la science, nouvelle transcendance, progrès perpétuel, avenir radieux, devient sujet à caution, conduit au scepticisme et au constat de notre ignorance.


Le maître-mot est la distance – confortée par le suffixe «-(ia)tion» –, qui inhibe l’action, couplée avec le masque qui réduit souffle et parole, paralyse la vie émotionnelle, l’expression du regard. La raison, tout autant que l’expérience, obligerait à cette nécessité, mais la peur attise la défiance, prononce un jugement envers ceux qui ne peuvent ou ne veulent se sentir réduits dans leurs aspirations à des règles hygiéno-diététiques durables dans le temps.

Lorsque l’inconnu règne en maître, le tissu social se fissure, les besoins se heurtent au manque, l’incidence des moyens se doit d’être réorientée, et les archaïsmes ressurgissent, angoisses millénaristes, mais aussi attention nouvelle aux anciens et protection qui influe sur l’activité.

La pensée oscille entre la relance ou la prudence, l’économique ou l’humain, dans un effet de balancier circonstanciel, nourrissant les critiques et les aveux de faiblesse, autorisant la délation, l’outrance, le retour des vieux démons libérant les préjugés, car si la nature a horreur du vide, il en est de même pour l’homme dont l’avenir paraît incertain et compromis.

Les comparaisons mêmes sont tendancieuses et maladroites : la crise économique de 1929 ne s’appuyait pas sur les solidarités actuelles, la grippe espagnole surgissait dans une Europe affaiblie par quatre années de guerre, de disette et de haine, et tendue vers un effort solidaire. Les mentalités ont évolué, du moins sous nos latitudes. La mort exposée était un phénomène cyclique habituel, aujourd’hui elle suspend l’activité, paradoxe de l’attrait pour toute vie même d’apparence inutile et la soustraction par complaisance et déni de la souffrance autorisant euthanasie et avortement. Progrès et restrictions abordent nos contradictions.

Il survient alors un désordre émotionnel, excitation et dépression se conjuguant dans un temps aboli, l’homme, défait de ses ambitions, de sa fuite en avant voit la nature renaître, il s’interroge sur un partage sans la férule de la dominance.

La toute-puissance de la science, nouvelle transcendance, progrès perpétuel, avenir radieux, devient sujet à caution, conduit au scepticisme et au constat de notre ignorance. Si l’on peut conquérir l’espace, l’essence de l’homme demeure un mystère !

Le recours au procès témoin d’une impuissance devient de rigueur. Certes, des paroles malheureuses, des attitudes démenties du jour au lendemain sont de règle, couvrent la colère, fanatisent les rapports, mais n’aboutissent à rien. C’est la pratique du bouc émissaire.

Il nous faut appréhender la nature du risque et du partage, nous éloigner du tout sécuritaire, œuvrer en protégeant les plus faibles, sans les enfermer ou les abandonner, car la culpabilité est plus grande s’ils viennent à disparaître dans l’éloignement que si l’on est l’auteur soupçonné de leur décès.

Le déplacement sur l’inertie des politiques, leurs choix regrettables, ne servent à rien, ou plutôt confortent et élargissent les failles, entraînent des rancœurs durables. Les arguments des uns et des autres ne manquent pas de fondement, mais ils s’annulent et empêchent d’avancer !

Tout cela procède du manque réel de perspective dramatisée ou imaginaire. Le coupable, enraciné dans son histoire personnelle ou collective, tait et suspend sa responsabilité individuelle ; il s’autorise à se penser victime, confortant son besoin de réparation.

La tentation est de nous ériger en système, de nous réfugier derrière des mécanismes où notre libre-arbitre est dissous derrière une programmation de l’échec ou de la réussite qui ne nous appartiendrait pas.

L’on ne saurait nier que les talents sont inégalitaires, mais la question fondamentale à se poser est : qu’en ai-je fait ?

Robert Mosnier

 

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