Main tendue aux pauvres
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Dans le monde entier, la crise du Covid-19 et les mesures de confinement qu’elle a entraînées ont mis les entreprises à l’arrêt et les travailleurs au chômage. L’impact sur l’économie mondiale est rapide et massif : selon la Banque mondiale, entre 70 et 100 millions de personnes pourraient basculer cette année dans l’extrême pauvreté. C’est dans ce contexte que le pape vient de rendre public son message pour la Journée mondiale des pauvres.

Malgré des plans de relance sans précédent, la Banque mondiale annonçait en début de semaine une contraction planétaire de l’économie de 5,2 % cette année, du jamais vu depuis la Deuxième Guerre mondiale. Parmi les conséquences notables, une aggravation globale de la pauvreté, même dans les pays les plus industrialisés. Exemple : en Espagne, l’antenne madrilène de la Caritas a vu les demandes d’aides tripler pendant le confinement ; 40 % des personnes accueillies n’étaient jamais venues auparavant. Dans de nombreux pays, des personnes de la classe moyenne ont basculé dans la pauvreté ou pourraient y basculer dans les mois qui viennent. Les pays les plus touchés seront probablement ceux de l’Afrique subsaharienne et ceux de l’Asie, principalement l’Inde.

La situation des jeunes qui font actuellement leur entrée sur le marché du travail est particulièrement préoccupante. «Beaucoup risquent d’être contraints d’entrer dans l’économie informelle ce qui veut dire une extrême fragilisation de leur statut social, de l’accès à un logement, de la capacité de créer et assumer une famille, bref tout ce qui fait les dimensions essentielles d’une vie digne», explique Sylvie Bukhari-de-Pontual, enseignante à la Faculté de sciences sociales et économiques de l’Institut catholique de Paris.

À la crise économique et sanitaire pourrait s’ajouter une crise alimentaire : «La crise alimentaire touche déjà un certain nombre de populations et va dans les mois qui viennent en toucher beaucoup plus. La pandémie a fait cesser les transports, et a bloqué les agriculteurs sur leurs terrains, sans pouvoir écouler leur production. Lorsqu’ils sont dans des pays déjà touchés par la sécheresse, des conflits ou des catastrophes naturelles, ils vont d’ici quatre à six mois se retrouver en insécurité alimentaire complète», explique Sylvie Bukhari-de-Pontual.

Prendre en charge le fardeau des plus faibles

Le message du Pape François, à l’occasion de la prochaine Journée mondiale des pauvres1 du 15 novembre 2020, a été dévoilé ce 13 juin. Il s’intitule «Tends ta main au pauvre» (Si 7, 32). Le Saint-Père y encourage à prendre en charge le fardeau des plus faibles, car le but de toute action «ne peut être que l’amour».

«La pauvreté prend toujours des visages différents qui demandent une attention à chaque condition particulière: dans chacune d’elles, nous pouvons rencontrer le Seigneur Jésus qui a révélé sa présence dans ses frères les plus faibles (cf. Mt 25, 40)», explique d’abord le pape.

Le Livre de Ben Sira, dont est tiré le thème du message, donne des conseils relatifs à la pauvreté. Il insiste sur la confiance en Dieu dans le besoin : «Ne t’agite pas à l’heure de l’adversité. Attache-toi au Seigneur, ne l’abandonne pas, afin d’être comblé dans tes derniers jours. Toutes les adversités, accepte-les; dans les revers de ta pauvre vie, sois patient. Dans les maladies comme dans le dénuement, aie foi en lui. Mets ta confiance en lui, et il te viendra en aide; rends tes chemins droits, et mets en lui ton espérance. Vous qui craignez le Seigneur, comptez sur sa miséricorde, ne vous écartez pas du chemin, de peur de tomber.» (Si 2, 2-7)

De l’attention au démuni découle «le don de la bénédiction divine», attirée par la générosité pratiquée à l’égard du pauvre, et le temps consacré à la prière ne peut jamais devenir un alibi pour négliger le prochain en difficulté. Le contraire est également vrai : quand elle s’accompagne du service des pauvres, la bénédiction du Seigneur descend sur nous, et la prière atteint son but.

Mais l’attention aux pauvres peut être conditionnée par le temps disponible ou par des intérêts privés, ni se traduire par des projets pastoraux ou sociaux désincarnés. «On ne peut étouffer la force de la grâce de Dieu par la tendance narcissique de toujours se mettre à la première place». Avoir le regard tourné vers le pauvre «est difficile», mais «plus que jamais nécessaire» pour donner à notre vie personnelle et sociale la bonne direction. Mais il y a une condition : «Pour être un soutien aux pauvres, il est fondamental de vivre personnellement la pauvreté évangélique».

Surgit alors la question : «Chaque rencontre avec une personne en situation de pauvreté nous provoque et nous interroge. Comment pouvons-nous contribuer à éliminer ou, du moins, à soulager sa marginalisation et sa souffrance ? Comment pouvons-nous l’aider dans sa pauvreté spirituelle ? Quant à la communauté chrétienne il ne lui est pas permis de déléguer cette mission.

L’Église n’a «pas de solutions globales à proposer», mais elle se sent obligée de parler au nom de ceux qui manquent des nécessités de base de la vie. Elle doit rappeler à tous la valeur du Bien commun, l’impératif de prendre en compte tous ceux dont l’humanité est violée dans ses besoins fondamentaux. Tendre la main apparaît alors comme un signe de proximité, de solidarité, d’amour : «La main tendue du médecin qui se soucie de chaque patient en essayant de trouver le bon remède. La main tendue de l’infirmière et de l’infirmier qui, bien au-delà de leurs horaires de travail, sont restés pour soigner les malades. La main tendue de ceux qui travaillent dans l’administration et procurent les moyens de sauver le plus de vies possibles. La main tendue du pharmacien exposé à tant de demandes dans un contact risqué avec les gens. La main tendue du prêtre qui bénit avec le déchirement au cœur. La main tendue du bénévole qui secourt ceux qui vivent dans la rue et qui, en plus de ne pas avoir un toit, n’ont rien à manger. La main tendue des hommes et des femmes qui travaillent pour offrir des services essentiels et la sécurité».

Désorientés et impuissants

Le Pape François explique combien cette pandémie nous a pris au dépourvu, nous laissant un sentiment désorientés et impuissants : «Nous nous sentons plus pauvres et plus faibles parce que nous avons fait l’expérience de la limite et de la restriction de la liberté. La perte du travail, des relations affectives les plus chères, comme l’absence des relations interpersonnelles habituelles, a tout d’un coup ouvert des horizons que nous n’étions plus habitués à observer. Nos richesses spirituelles et matérielles ont été remises en question et nous avons découvert que nous avions peur. Enfermés dans le silence de nos maisons, nous avons redécouvert l’importance de la simplicité et d’avoir le regard fixé sur l’essentiel. Nous avons mûri l’exigence d’une nouvelle fraternité, capable d’entraide et d’estime réciproque.

Comme le rappelle saint Paul (cf. Ga 5,13-14 ; 6,2), tendre la main au pauvre» est une invitation à la responsabilité, une incitation à prendre en charge le poids des plus faibles. Le contexte créé par la pandémie doit nous aider à reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres : «Les graves crises économiques, financières et politiques ne cesseront pas tant que nous laisserons en état de veille la responsabilité que chacun doit sentir envers le prochain et chaque personne».

Le pape dénonce «la mondialisation de l’indifférence» : «Il y a des mains tendues qui touchent rapidement le clavier d’un ordinateur pour déplacer des sommes d’argent d’une partie du monde à l’autre, décrétant la richesse des oligarchies et la misère de multitudes ou la faillite de nations entières. Il y a des mains tendues pour accumuler de l’argent par la vente d’armes que d’autres mains, même celles d’enfants, utiliseront pour semer la mort et la pauvreté. Il y a des mains tendues qui, dans l’ombre, échangent des doses de mort pour s’enrichir et vivre dans le luxe et le désordre éphémère. Il y a des mains tendues qui, en sous-main, échangent des faveurs illégales contre un gain facile et corrompu. Et il y a aussi des mains tendues de ceux qui, dans l’hypocrisie bienveillante, portent des lois qu’eux-mêmes n’observent pas».

Mais «nous ne pourrons pas être heureux tant que ces mains qui sèment la mort ne seront pas transformées en instruments de justice et de paix pour le monde entier». Le but de chacune de nos actions «ne peut être autre que l’amour».

Rédaction SRP

Photo : Mongkolchon Akesin / Shutterstock


1 – Le pape François a institué la Journée mondiale des pauvres à la fin de l’année jubilaire de la miséricorde en 2016. Elle est célébrée chaque année le 33e dimanche du temps ordinaire, une semaine avant la fête du Christ Roi.

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil