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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Ce que l’incendie de Notre-Dame a fait à la France

J’ai vécu dans le nord de la France pendant deux ans au début des années 1990. Parmi ceux que j’ai côtoyés, dans les journaux que j’ai lus et dans les films que j’ai regardés, je ne me souviens pas d’avoir remarqué beaucoup de preuves que la cathédrale Notre-Dame de Paris était si particulièrement chère au peuple français qu’on pourrait l’appeler l’âme de la nation, comme le sous-titre du nouveau livre d’Agnès Poirier l’indique. Parmi les grands monuments nationaux, j’aurais pensé que l’Arc de Triomphe, par exemple, avait plus d’attrait pour le cœur et l’esprit des Français.

D’autre part, comme l’a chanté Joni Mitchell, on ne sait pas ce qu’on a tant que ça n’a pas disparu. Jusqu’à ce qu’elle parte en flammes, une nation qui s’enorgueillissait des Lumières, du rationalisme et de la laïcité pourrait facilement oublier qu’elle avait encore une âme.

L’incendie de Notre-Dame a été une expérience viscérale pour la Parisienne Agnès Poirier : jumelles à la main, elle a sauté de joie en réalisant que les vitraux survivraient. Son livre s’ouvre sur une reconstitution captivante des événements du 15 avril 2019, saisissant la montée d’adrénaline qui a suivi les décisions prises et saluant les courageux qui ont travaillé frénétiquement pour sauver ce qui pouvait l’être.

Cathédrale Notre-Dame

Mme Poirier se lance ensuite dans une enquête historique généreuse et accessible, explorant, chapitre par chapitre, certaines années et phases importantes de l’histoire de Notre-Dame, à commencer par sa fondation au milieu d’«un enchevêtrement de ruelles étroites, d’égouts à ciel ouvert et de porcheries». On y voit sans cesse les tentacules de la politique s’enrouler autour de la cathédrale. La lecture des événements qui se sont déroulés lors de sa conversion en «Temple de la raison» pendant la Révolution et la Terreur est un véritable calvaire. Et puis vient le drame de de Gaulle prenant place dans le chœur le jour de la libération, sans arme, sans fléchir, alors que les balles ricochent sur les pierres et que le Magnificat retentit. […]

Tout au long du livre, Mme Poirier respecte l’identité catholique de l’édifice. Dans The Discarded Image, CS Lewis fait remarquer que des bâtiments entiers au Moyen Âge pouvaient équivaloir à une «cosmologie pétrifiée», et elle cite ici la remarque similaire de l’historien Georges Duby selon laquelle les constructeurs des grandes cathédrales gothiques érigeaient chaque fois «une démonstration de théologie catholique», une «transcription en matière inerte» de ce que les professeurs proposaient dans les universités médiévales.

Le chapitre sur la création et l’installation de nouvelles cloches en 2013 est instructif et réjouissant, et il réchauffera le cœur des catholiques français en difficulté. Lorsque les Parisiens de tous bords se sont arrêtés pour écouter ces cloches pour la première fois, ils écoutaient la voix, comme le dit Mme Poirier, d’un passé lointain et prérévolutionnaire. Mais l’auteur tient à l’idée que Notre-Dame est «plus qu’une simple cathédrale», un lieu de communion et un refuge pour tous ceux qui y viennent. Il s’agit là d’un équilibre délicat. Agnès Poirier est passionnément française, passionnément parisienne. Elle souhaite rendre pleinement justice à l’héritage profond et magnifique que l’Église catholique a placé à l’extrémité orientale de l’île de la Cité, mais aussi à tout ce que représente la Ville Lumière, dont une grande partie est très éloignée du catholicisme qui a «régné sur la société française pendant des siècles».

En tant que tel, le feu semble avoir quelque peu fait fondre (temporairement, du moins) les divisions brutales qui existaient auparavant dans la mentalité française.

Mme Poirier se tourne une fois de plus vers Georges Duby pour faire l’éloge des professeurs de l’Université de Paris au XIIIe siècle, proclamant la pensée qui a conduit à «la dignité humaine, la liberté et la bonté». Elle se souvient de la maison d’exil de Victor Hugo à Guernesey où, libellées en latin et en français, «des devises républicaines farouchement progressistes se mêlaient à l’ardente foi catholique de l’auteur». Elle se souvient que, lorsque les cloches ont sonné pour les morts de Charlie Hebdo et pour les victimes des attentats de novembre 2015, elles ont sonné «pour ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas». Tant que des symboles comme Notre-Dame existeront, explique Mme Poirier, le lien de la société avec la transcendance, jamais complètement renié, pourra subsister.

En ce qui concerne l’attitude des Français à l’égard de la philanthropie, le feu a «tout changé» dans un pays où «les gens dépendent traditionnellement de l’État pour presque tout dans la vie». Nous verrons comment ce changement se produira dans les années à venir, mais, d’où que vienne l’argent, l’auteur, on le sent, souhaite que Notre-Dame (y compris la célèbre flèche de Viollet-le-Duc) soit restaurée, et non pas refaite.

J’avais donc tort. Notre-Dame est à la fois l’âme de la France et le cœur battant de Paris. Je n’y suis pas allé depuis longtemps. Ce livre m’a donné envie d’y retourner.

Agnès C. Poirier, Notre-Dame, The Soul of France, Oneworld, 240 p., paru en français sous le titre Notre-Dame, L’âme d’une nation, Flammarion, 2020.

Rédaction SRP

Source : Catholic Herald

 

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