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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Allemagne : trois synodes, trois schismes

[…] Tout historien, même sans être spécialiste des circonvolutions de l’histoire religieuse de l’Allemagne, a comme l’impression d’un déjà-vu. Même s’il s’agit de contenus en partie nouveaux, imposés par le développement socio-culturel des cinquante dernières années, nous sommes face à une énième tentative de personnes et de cercles – aujourd’hui majoritaires, à ce qu’il semble – du catholicisme allemand de former une sorte d’Église nationale, dans le but de reconstituer sur le moyen-long terme l’unité religieuse de l’Allemagne et de la recomposer à travers une substantielle protestantisation de leur propre théologie, de leur liturgie et de leur structure interne.

Si l’on n’a pas cette aspiration nationale en tête – d’autres diraient cette tentation –, on risque de tout réduire à une simple dérive théologique, à une lutte entre orthodoxie et hétérodoxie, à un conflit intra-ecclésial : des éléments qui sont bien présents, mais qui ne suffisent peut-être pas à expliquer complètement le phénomène que nous avons sous les yeux.

Le catholicisme allemand a souvent oscillé entre ce «repli national» (en pratique une attraction, parfois inavouée, vers le protestantisme avec lequel – il ne faut pas l’oublier – il vit en symbiose) et la reconnaissance du primat romain : une oscillation rendue encore plus douloureuse et dramatique par le fait que depuis Luther et Ulrich von Hutten, l’identité germanique s’est justement construite en opposition à la «Babylone» romaine. Est-il possible d’être à la fois des «bons Allemands» et des catholiques, c’est-à-dire d’obéir à un pouvoir lointain et haï par tant de compatriotes ? Cette question a traversé tous les siècles de l’histoire allemande, jusqu’au Kulturkampf de Bismarck et à la politique religieuse du Troisième Reich.

Heinrich Ignaz von Wessenberg et le projet d’une Église nationale allemande

Heinrich Ignaz von Wessenberg

Les premières années du XIXe siècle, la figure la plus éminente de ce «repli national» et des thèses théologico-éducatives sous-jacentes a été Heinrich Ignaz von Wessenberg (1774-1860), vicaire général et administrateur épiscopal du diocèse de Constance, qui a proposé et défendu son programme d’une Église nationale allemande rien moins qu’au congrès de Vienne. Il était mû par les habituelles thèses anti-romaines de la tradition «fébronienne1» (réduction des prérogatives papales à un simple primat d’honneur et non de juridiction ; plus grande importance donnée au corps épiscopal ; suprématie du concile sur le pape ; protection des prérogatives de l’État contre les ingérences du siège papal) et la polémique de l’illuminisme catholique contre la manie des pèlerinages, le culte des reliques et l’autoritarisme des structures ecclésiales.

Voici comme Franz Schnabel, le grand historien de l’Allemagne du XIXe, résume les idées religieuses de Wessenberg : substitution de la science scholastique par la science rationaliste ; institution de parlements ecclésiastiques dans les diocèses ; formation du clergé selon les sciences plus modernes ; remise en question du célibat ecclésiastique ; réforme de la vie liturgique, faisant de la prédication «la partie la plus importante du soin des âmes» ; introduction de la messe en allemand et germanisation du bréviaire, du chant et du livre de prières ; hostilité envers les pèlerinages et les ordres mendiants ; réforme de l’architecture ecclésiastique selon l’usage protestant ou puritain, austère et gris quand c’est possible (pour le maître autel, on n’admettait que le Christ, en évitant les images des saints, à l’exception des patrons des églises qui devaient cependant être déplacé sur les autels latéraux «tant qu’ils restaient là»). Son ordonnance sur les mariages permettait la bénédiction des mariages interconfessionnels, à condition que les enfants mâles suivent la confession du père et les filles celle de la mère.

Sans faire de raccourcis historiques, n’y a-t-il pas un petit air de famille par rapport aux thèses de l’actuel «Synodale Weg» ?

Johannes Ronge et la fondation d’une «Église générale allemande»

Un autre exemple flagrant de ce «repli national» fut le schisme du prêtre silésien Johannes Ronge au milieu des années 1840, trois décennies après le congrès de Vienne, des décennies au cours desquelles le sentiment national allemand s’était énormément développé et exacerbé alors que l’ultramontanisme dominait la politique papale.

Ronge aussi avait derrière lui la tradition «fébronienne», encore vivace en Silésie. En octobre 1844, il écrivait une lettre ouverte à l’évêque de Trèves, Mgr Arnoldi, pour dénoncer l’ostension qu’il avait décidée d’une célèbre relique, la «Tunique du Christ» qui avait attiré un demi-million de pèlerins. Ronge accusait Arnoldi de manipuler consciemment les fidèles catholiques crédules à travers une «mise en scène non chrétienne», visant à renflouer les caisses de l’Église et à promouvoir «l’esclavage matériel et spirituel de l’Allemagne» envers Rome. Le prêtre silésien s’adressait à deux publics différents, en fournissant à chacun un objectif bien précis : il invitait les rationalistes présents dans le clergé catholique à s’opposer au conformisme théologique et «les compatriotes allemands aussi bien catholiques que protestants» à dépasser la division confessionnelle de l’Allemagne. À la suite de son excommunication, en décembre 1844, il annonça la fondation d’une «Église générale allemande» séparée. […]

Ignaz von Döllinger et les vieux-catholiques

Plus tard, en, 1871, l’Église connut un schisme de professeurs et d’intellectuels – même s’il y eut aussi l’adhésion d’un illustre prélat et historien comme Ignaz von Döllinger –, celui des Altkatholiken, les vieux-catholiques, en opposition à la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale voté par le concile Vatican I le 18 juillet 1870. Selon un de leurs chefs, le grand canoniste Johann Friedrich von Schulte, ce dogme changeait la nature de l’Église et sa constitution apostolique et constituait une menace pour les États parce qu’elle aurait donné au Saint-Siège d’énormes possibilités d’intervention dans leur vie interne, en exigeant l’obéissance aveugle de leur corps épiscopal, du clergé et des fidèles. Ce danger se profilait surtout pour le nouvel Empire germanique fondé le 18 janvier 1871, qui comportait une forte présence catholique, particulièrement influente dans certains États, ainsi qu’un nouveau parti catholique, le Zentrum, qui risquait de devenir le fer de lance du Vatican dans la politique allemande.

C’étaient donc des préoccupations dogmatiques et religieuses et des préoccupations nationales et anti-romaines qui coexistaient chez Schulte et les Altkatholiken, dans l’illusion de trouver un appui auprès de l’épiscopat allemand qui, en revanche – à de très rares exceptions près – s’était rallié à la majorité infaillibiliste. Les Altkatholiken cherchèrent alors un interlocuteur au sommet du nouveau Reich, en particulier auprès de Bismarck, et il on sait que celle alliance constitua l’une des bases du Kulturkampf qui suivit.

Ces trois tentatives se heurtèrent à une condamnation ferme du Saint-Siège, avec procès canoniques et excommunications à la clé, et furent peu suivies par le clergé et par le laïcat, même si la secte de Ronge, celle des Deutschekatholiken, survécut quelques décennies et que l’Église vieille-catholique existe encore aujourd’hui. Sans – je le répète – exagérer avec les parallèles historiques, il semble en revanche que le «chemin synodal» entrepris aujourd’hui (qui aurait certainement étonné un Wessenberg par sa radicalité et peut-être également le premier Ronge et Döllinger) ait séduit la hiérarchie allemande dans sa quasi-totalité.

Je crois que la philosophie qui sous-tend l’actuel «Synodale Weg» a été définie il y a des années par un éminent homme d’Église allemand, le cardinal Walter Kasper. J’ai déjà eu l’occasion de mentionner l’une de ses conférences sur Luther qui s’est tenue le 18 janvier 2016 et la proposition qu’il faisait d’une «déconfessionnalisation» des confessions protestantes aussi bien que de l’Église catholique : une sorte de retour au «statu quo» avant que n’éclatent les conflits religieux du XVIe siècle. Étant donné qu’une telle «déconfessionnalisation» avait déjà largement eu lieu côté luthérien, ce serait à présent au tour du monde catholique d’avancer avec plus de courage dans cette direction : Kasper parle d’une «redécouverte de la catholicité originelle, qui ne se restreint pas à un point de vue confessionnel». Il est clair que les propositions de Kasper s’adressent à l’Église universelle, mais leurs racines allemandes sont tout aussi évidentes.

Le «chemin synodal» proposé par la hiérarchie catholique allemande vise justement à cette «déconfessionnalisation» et donc également à une rencontre avec les autres composantes du christianisme allemand. […] Si le «chemin synodal» se poursuit et s’il se réalise, que manquera-t-il encore pour recomposer l’unité religieuse de l’Allemagne, à tout le moins dans la vie des fidèles qui restent ?

Et Rome ? «L’intendance suivra !». J’ai l’impression que c’est ce que pensent les évêques allemands : que même Rome les suivra tôt ou tard, avec son intendance.

Rédaction SRP

Source : Diakonos


1 – 1. Le fébronianisme est un système politico-ecclésiastique qui a eu une très grande influence dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Il a été exposé en 1763 par Johann Nikolaus von Hontheim, évêque auxiliaire de Trèves, sous le pseudonyme Justinus Febronius. Prenant comme base les principes gallicans, Hontheim s’en éloigna pour aboutir à un radicalisme qui laissa loin derrière lui le gallicanisme traditionnel. Sa théorie se fondait sur la négation de la constitution monarchique de l’Église. Il prétendait ainsi faciliter la réconciliation des autorités protestantes avec l’Église.

 

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