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Bouton de la Rubrique Grand Angle

Vatican : arrestation du courtier ayant servi d’intermédiaire dans l’affaire immobilière de Londres

Il est tout à fait inhabituel que les autorités du Vatican arrêtent et détiennent un citoyen italien. C’est pourtant ce qui vient de se passer, dans le cadre de l’enquête en cours sur la corruption présumée autour de l’achat par la Secrétairerie d’État du Vatican d’une résidence de luxe londonienne, et cela montre l’importance que le Saint-Siège lui accorde. Une enquête à rebondissements (voir dans la rubrique Grand Angle du 22 mai dernier) puisque depuis le 5 juin, Gianluigi Torzi, l’intermédiaire italien qui a joué un rôle important dans l’accord controversé, est détenu dans les locaux de la Gendarmerie vaticane. Il est accusé d’extorsion, de détournement de fonds, de fraude aggravée et de blanchiment d’argent, des crimes pour lesquels la loi du Vatican prévoit des peines allant jusqu’à douze ans d’emprisonnement.

Dans le cadre de cette procédure, cinq personnes travaillant à la Secrétairerie d’État (deux prélats et trois laïcs) sont mises en cause, ainsi qu’un dirigeant de l’Autorité d’information financière (AIF). L’enquête s’appuie sur l’étude documents attestant de transactions financières complexes, et pour certaines frauduleuses, effectuées par les personnes impliquées.

Deux plaintes déposées par l’IOR

L’enquête a commencé lorsque deux plaintes ont été déposées par l’Institut pour les Œuvres de Religion1 (IOR) et par le contrôleur général, respectivement en juillet et août 2019, et donc sur la base de signalements internes.

Police et Vatican

L’affaire se présente en deux phases. La première a lieu en 2014 et concerne la souscription par la Secrétairerie d’État du fonds Athena Capital Global Opportunities Fund, géré par une Sicav dirigée par Raffaele Mincione, propriétaire de l’immeuble de luxe londonien de la Sloane Avenue.

La deuxième phase se déroule entre la fin de 2018 et le premier semestre de 2019, lorsque la Secrétairerie d’État tente de récupérer l’immeuble en liquidant les actions du fonds de Mincione, mais qu’elle finit par subir, avec l’aide des suspects, des faits d’extorsion et de fraude de la part de Gianluigi Torzi, appelé pour servir d’intermédiaire.

Achat d’un immeuble londonien dans des conditions troubles

Le 28 février 2014, la Secrétairerie d’État, sur ses propres fonds (liés au soutien des activités du Saint-Père), finance le fonds Athena Capital Global Opportunities Fund de l’homme d’affaires Raffaele Mincione, pour un total de 200 500 000 dollars. Les fonds ont été obtenus grâce à un montage financier complexe, par l’octroi de prêts accordés par le Crédit Suisse et la Banque suisse italienne contre le nantissement d’actifs d’au moins 454 millions d’euros détenus par le Secrétariat d’État et provenant de dons.

Ce fonds doit servir à l’achat de 45 % d’un immeuble de luxe londonien situé dans la Sloane Avenue, grevé d’une hypothèque de 125 millions de livres sterling, et à des investissements immobiliers. Mincione administre alors les ressources financières en les utilisant – contrairement aux instructions de la Secrétairerie d’État – dans des spéculations, afin de financer une série d’opérations qui étaient sous sa propre direction, réalisées en collaboration avec les suspects.

Les enquêtes de la justice vaticane ont révélé qu’en septembre 2018, les parts du fonds valaient 137 millions d’euros, soit une perte de plus de 18 millions d’euros par rapport à la valeur initiale de l’investissement immobilier. En novembre 2018, pour tenter de limiter ces pertes, la Secrétairerie d’État a décidé de mettre fin à ses relations avec Raffaele Mincione par une opération prévoyant la reprise de la propriété à Londres et la vente des parts du fonds.

Un des suspects de la Secrétairerie d’État, Fabrizio Tirabassi, le responsable du Bureau administratif, cherchait à l’époque quelqu’un capable d’ouvrir des négociations avec Raffaele Mincione. Il entre en relations avec Gianluigi Torzi, qui connaît Raffaele Mincione et se dit prêt à jouer le rôle d’intermédiaire. L’accord est trouvé sans difficulté, lors d’une réunion à Londres. Fabrizio Tirabassi est disposé à verser immédiatement 40 millions d’euros à Raffaele Mincione à titre de compensation.

Cette phase de l’affaire est toujours en cours d’investigation, car elle fait apparaître l’énorme disproportion entre la valeur de la propriété (grevée par un prêt onéreux de 125 millions de livres) et le prix payé. Le décaissement de 40 millions porte à 350 millions le prix payé par la Secrétairerie d’État (entre l’investissement initial dans le fonds, l’hypothèque et le solde accordé à Raffaele Mincione) pour disposer de l’immeuble londonien, acheté en 2012 par une société de Raffaele Mincione pour 129 millions de livres.

Afin de reprendre la propriété de Londres, au lieu d’acheter la 60 Sa Limited (la société de Jersey qui la possédait via une chaîne d’autres sociétés), la Secrétairerie d’État, représentée par Fabrizio Tirabassi décide – pour des raisons qui restent à éclaircir – de trianguler l’achat par l’intermédiaire de la Gutt Sa, dirigée par Gianluigi Torzi. Un accord-cadre est établi, en vertu duquel la Gutt Sa acquiert l’ensemble de la chaîne de sociétés détenant la propriété de Londres. 40 millions sont versés au fonds de Raffaele Mincione à titre de compensation et toutes les parts détenues par la Secrétairerie d’État sont vendues au fonds.

Le 22 novembre, un deuxième contrat (contrat d’achat d’actions) est signé, par lequel la Secrétairerie d’État achète à Gianluigi Torzi 30 000 actions de la Gutt Sa pour une valeur symbolique d’un euro. Les paiements sont effectués. Mais le même jour, à l’insu de la Secrétairerie d’État, Gianluigi Torzi modifie le capital de la société Gutt Sa en introduisant, à côté des 30 000 actions sans droit de vote, 1 000 actions avec droit de vote, qui ne faisaient pas partie de l’engagement de cession. De cette manière, le courtier continue à avoir le contrôle total de la propriété immobilière.

Tromperie et corruption

Les documents et les témoignages montrent qu’à partir de décembre 2018, Gianluigi Torzi a commencé à avancer des demandes financières injustifiées et disproportionnées pour transférer les actions de la Gutt Sa (ou, en tout cas, de la chaîne de sociétés qui possédait la propriété de Londres), afin qu’elle revienne à la Secrétairerie d’État. Il exige des montants très importants pour le transfert des actions, malgré l’accord prévoyant que la Secrétairerie d’État pourrait à tout moment les reprendre au prix de 1 euro symbolique. Il a décidé de profiter des 1 000 actions auxquelles il a frauduleusement attribué le droit de vote.

Au terme d’une négociation menée par différents courtiers pour le compte de la Secrétairerie d’État, Gianluigi Torzi accepte entre fin avril et début mai 2019, de vendre les actions de la société détenant le bien à Londres en échange du paiement de 15 millions d’euros. L’argent est effectivement versé sans aucune justification économique ou juridique, en deux paiements effectués les 1er et 2 mai 2019, sur deux factures, pour des prestations inexistantes émises pour 10 et 5 millions d’euros.

Selon la justice vaticane, en annonçant son intention de ne pas remettre à la Secrétairerie d’État la chaîne de sociétés détenant l’immeuble de Londres, Gianluigi Torzi (avec le concours d’autres suspects) «créait de graves dommages aux biens de la Secrétairerie d’État et l’a contrainte à de longues négociations avec divers émissaires». Les négociations se sont terminées par le versement de 15 millions d’euros supplémentaires.

Le lendemain de l’arrestation de leur client, les avocats de Torzi ont déclaré : «Nous pensons que cette mesure est le résultat d’un malentendu majeur causé par des déclarations intéressées qui ont pu déformer une interprétation correcte de l’affaire par les enquêteurs. Il ne fait aucun doute, en effet, que Gianluigi Torzi a permis à la Secrétairerie d’État du Vatican de récupérer une prestigieuse propriété londonienne dont l’énorme valeur risquait d’être perdue et a évité par la suite que celle-ci ne prenne des chemins peu clairs. Torzi n’a jamais eu l’intention d’agir contre les intérêts du Saint-Siège et dès le début de cette enquête, par l’intermédiaire de ses défenseurs, il a fait preuve d’une volonté constante envers les enquêteurs de reconstituer les faits en produisant des dizaines de documents, des mémoires et, enfin, avec l’interrogatoire d’hier, qui a duré pas moins de huit heures, auquel notre client est venu spécialement de l’étranger. Nous sommes sûrs que la position de Gianluigi Torzi sera bientôt clarifiée, en reconnaissant son extranéité par rapport aux accusations contestées».

L’arrestation de Torzi laisse à penser que le responsable du Vatican qui a autorisé les contrats, puis le substitut (chef de cabinet) de la Secrétairerie d’État et actuel préfet de la Congrégation pour la cause des Saints, le cardinal Angelo Becciu, devront s’expliquer sur le fait qu’ils ont autorisé la remise d’autant de pouvoir et d’argent à Torzi. Le cardinal Becciu a déclaré au début de l’année que la valeur de la propriété de Sloane Avenue avait triplé depuis son achat, mais que des intermédiaires avaient agi de manière inappropriée dans leurs relations avec le Vatican.

Rédaction SRP

Sources : Vatican News, The Tablet


1 – L’Institut pour les œuvres de religion (IOR), souvent appelée à tort la «banque du Vatican» alors que ce rôle revient en fait à l’Administration du patrimoine du siège apostolique (APSA) et à l’Autorité d’information financière (AIF). C’est une banque privée, formellement instituée en 1942 par le pape Pie XII, ayant son siège dans la cité du Vatican. Plusieurs fois au centre de scandales (entre autres aussi la faillite de la Banco Ambrosiano), l’IOR a commencé en 2013 un programme de réforme pour accroître la transparence de l’institution et la conformité à la réglementation internationale.

 

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