Conflit entre Chine et USA
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Les différends entre la Chine et les USA peuvent virer à «la guerre tout court», avertissait l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger en novembre 2019. Et cela risque d’être «encore pire que ce qui s’est passé en Europe» au XXe siècle, ajoutait-il. Alors que le gouvernement Trump cherche à «faire payer» à la Chine le prix de la pandémie, la détérioration des relations entre les deux pays inquiète les experts en relations internationales. Jusqu’où iront les tensions entre Pékin et Washington ? Analyse de Jean-François Chemain.

«Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera», prophétisait Alain Peyrefitte dans un livre1 paru en 1973. Voire ! Il y a six mois, en novembre 2019, à l’occasion d’une conférence organisée par le groupe de médias Bloomberg, l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger s’est inquiété de l’affrontement commercial opposant les deux pays, estimant qu’il pouvait aboutir à une guerre tout court. «Si on laisse le conflit se détériorer, a-t-il affirmé, le résultat pourrait s’avérer encore pire que ce qui s’est passé en Europe au XXe siècle. […] La Première Guerre mondiale a éclaté à la suite d’une crise relativement mineure […] alors qu’aujourd’hui les armes sont bien plus puissantes2».

La pandémie en cours n’a certes pas fait retomber la tension, le Président Donald Trump accusant la Chine d’en porter la responsabilité – il est quand même troublant qu’elle soit partie de Wuhan, là même où se trouve le laboratoire P4 construit avec l’aide de la France dans les années 2000. Xi Jin Ping n’a pas été en reste, mettant la maladie sur le dos de l’équipe d’athlètes américains participant aux jeux olympiques militaires qui se sont tenus du 18 au 27 octobre 2019… à Wuhan !

Cette querelle, qui pourrait fort bien dégénérer, s’inscrit dans un contexte de montée en puissance, économique, politique et militaire de la Chine depuis les années 1990, mais elle s’enracine surtout dans les fondements culturels et religieux des deux nations.

L’émergence de l’«atelier du monde»

À la mort du Président Mao Zedong, en 1976, la Chine était un «nain» économique (de l’ordre de 1 % du PIB mondial), conséquence de l’intransigeance idéologique du Grand Timonier qui, à l’occasion de la «révolution culturelle» (1966-1968), avait réaffirmé la priorité d’une ligne politique socialiste par rapport au pragmatisme prôné par Deng Xiaoping. Ce dernier, arrivant au pouvoir après la mort de Mao, inaugura son «règne» par une visite aux États-Unis, en 1979, et mit aussitôt en application sa maxime «Peu importe qu’un chat soit noir ou gris, du moment qu’il attrape des souris», avec pour slogan : «Il est bon de s’enrichir».

Les «Quatre modernisations» (agriculture, industrie, sciences et technologies, défense) furent mises en chantier, entraînant le rapide décollage économique de la Chine. La revendication d’une «5e modernisation», c’est-à-dire la démocratie, par les étudiants en 1989, sur la place Tien An Men, a été étouffée dans le sang. Enrichissez-vous, mais taisez-vous et obéissez au Parti !

L’effondrement du bloc communiste et la fin de la guerre froide, au début des années 1990, semblèrent marquer la victoire définitive des idées libérales : «There is no alternative» (acrostiche : TINA), clamait Margaret Thatcher ! La plupart des pays adhéraient désormais à l’OMC, dont la Chine depuis 2001. C’était le début de la mondialisation, dont le pays profita plus que tout autre en devenant, grâce à sa main d’œuvre innombrable, disciplinée et mal payée, «l’atelier du monde» et le moteur de la croissance mondiale. Son PIB, multiplié par 30 en trente ans, talonne désormais celui des États-Unis (14 000 Mds de $ en 2019 contre 21 000 Mds), qui importent, bon an mal an, quatre fois plus de produits de Chine qu’ils n’y exportent des leurs, incitant Donald Trump, mauvais joueur, à déclencher en janvier 2018 une guerre commerciale. Pas de quoi provoquer une «vraie» guerre ? Pas si sûr !

La longue mémoire de l’ex-Empire du Milieu

Cette querelle de gros sous n’est en effet que la partie émergée d’un énorme iceberg qui s’enfonce profondément dans l’océan de l’Histoire ! Pendant quatre millénaires, en effet, la Chine a été l’Empire du Milieu, fière de sa civilisation et dirigée par un empereur omnipotent et divinisé. À l’intérieur du pays, la culture confucéenne renforçait de ses caractères propres – discipline, conformisme, respect – la centralisation du pouvoir imposée par toute civilisation du riz.

À l’extérieur, protégée par sa grande muraille, la Chine divisait les nations en trois cercles concentriques : les vassales (Tibet, Mongolie, Turkestan, …), les tributaires (Corée, Siam, Annam, …), et les barbares (dont les Européens et les Américains font sans aucun doute partie). Cette vision simple et confortable fut brutalement obscurcie par l’insolence de l’ambassadeur anglais, lord Mac Cartney qui, reçu en 1793 par l’Empereur pour négocier un accord commercial, refusa de s’aplatir devant lui selon la tradition du kow tow. Il fut renvoyé sans ménagement. Mais la Grande-Bretagne revint en 1839, en déclarant la sinistre Guerre de l’opium.

Maîtresse des Indes, où l’on cultivait le pavot mais pas encore le thé, la perfide Albion, tombée amoureuse de ce breuvage, eut l’idée de proposer à la Chine d’échanger du thé, qui ne poussait alors que sur son sol, contre de l’opium (qu’elle interdisait chez elle !). L’offre ayant été déclinée, elle l’imposa par une première guerre (1839-1842), suivie d’une seconde (1856-1860), parce que la Chine avait trop, à son goût, entravé la consommation de cette drogue. La France, La Russie et les États-Unis participèrent à cette dernière, marquée par le pillage et la destruction du Palais d’Été, l’annexion de la moitié de la Mandchourie par la Russie, de Hong Kong par la Grande-Bretagne, et l’obligation de faire bon accueil aux missionnaires chrétiens. Et j’en passe ! Avec 10 % de sa population dépendante, l’opium devint en Chine un fléau national (cf. Tintin dans Le Lotus Bleu).

Jusqu’en 1949, l’ex-Empire du Milieu fut mis en coupe réglée par les Occidentaux : défaite contre la France, qui envahissait l’Indochine anciennement tributaire (1887), et destruction de sa flotte, acceptation de concessions extraterritoriales à Shangaï, répression de la révolte des Boxers (1901), … Avant d’être livré à la guerre civile (1927-1949) et à la sanglante occupation japonaise (1931-1945), qui fit 20 millions de morts.

L’humiliation chinoise ne prit fin qu’avec la prise de pouvoir par les communistes, en 1949, Mao Zedong n’ayant de cesse d’en refaire une grande puissance politique, unifiée en interne par la terreur (la Révolution culturelle de 1966-1968 fit au bas mot 3 millions de morts, peut-être 20…), mais promue sur la scène internationale par une politique pragmatique : alliance avec l’URSS dans les années 1950, puis rapprochement avec les États-Unis en 1971, qui lui permit l’entrée à l’ONU à la place de Taïwan. La Chine était redevenue une grande puissance politique, mais pas encore, comme on l’a vu, économique. Ce sera l’affaire des décennies ultérieures.

Désir de vengeance et orgueil nationaliste chinois : deux puissants ferments

Mais le pays n’entend pas seulement continuer de s’enrichir jusqu’à devenir la première puissance économique du Monde. Elle veut aussi se venger des humiliations subies, et là se trouve l’énorme danger pour la paix mondiale.

En interne, le Président Xi Jinping, en poste depuis 2013, s’est auto-proclamé président à vie en 2018. Il mène une politique décomplexée d’étouffement des libertés, au Xinjiang, au Tibet, à Hong Kong. La télésurveillance généralisée, la censure d’internet, l’attribution à chaque citoyen d’une note sociale sont (en apparence) acceptées de bon cœur par une population habituée à la soumission, gavée de biens matériels, et dont l’éventuelle insatisfaction est détournée vers l’orgueil nationaliste. Enrichissez-vous, et continuez de vous taire, car nous allons, enfin, nous venger des Occidentaux !

En externe, en effet, par son pharaonique projet de «nouvelle route de la soie», la Chine entend ouvrir encore plus l’Europe, autrefois si arrogante, à son commerce. Par la politique de «Chinafrique», elle prend la place des Européens en Afrique, aux dirigeants de laquelle elle tient un discours en apparence d’égal à égal (nous sommes tous d’anciennes victimes des «blancs») et de compréhension de leurs pratiques anti-démocratiques (nous ne venons pas vous faire la leçon au sujet des droits de l’Homme).

Tout en soumettant le continent africain à son soft-power (des centres Confucius ont été ouverts dans chaque pays) et à sa prédation, entre pillage des ressources naturelles et mainmise sur des infrastructures dont les États n’ont pas les moyens de lui rembourser les crédits, elle avoue de plus en plus clairement sa politique impérialiste en mer de Chine du Sud, occupant des îlots revendiqués par le Vietnam ou les Philippines, qui se tournent pour leur défense vers les États-Unis. Et pour cela, elle se dote à marche forcée d’une formidable flotte de guerre, ouvre des bases navales, tel un «collier de perle», tout autour de l’Océan indien. Beaucoup de pays riverains se tournent vers les États-Unis, dont la 7e flotte croise dans les parages. Leurs alliés traditionnels dans la région, issus de la guerre froide (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Philippines, Thaïlande), ont été rejoints par le Vietnam, leur ancien ennemi devenu, face à la menace chinoise, leur «meilleur allié3».

La doctrine américaine du big stick

Les États-Unis n’ont, de leur côté, rien perdu de leur extravagante prétention puritaine à représenter le Bien sur Terre, le peuple des élus de Dieu, la «cité qui brille au loin sur la colline» (John Withrop), la préfiguration sur Terre de la Jérusalem Céleste.

Édictée au début du XXe siècle par le Président Théodore Roosevelt, la doctrine du big stick (gros bâton), qui pose le principe de la légitimité d’une intervention armée dès lors que les intérêts économiques américains sont menacés, et le «corollaire de la doctrine de Monroe», qui justifie celle-ci par la défense de «la société civilisée», sont toujours d’actualité. Défendre la civilisation et les intérêts économiques américains, c’est souvent tout un, comme on l’a vu en Irak ! La présidence tant décriée de Donald Trump n’a rien introduit de nouveau à ce titre.

La mer de Chine du Sud est donc une poudrière pouvant exploser à tout moment. On ne peut qu’espérer que, comme au temps de la guerre froide avec l’URSS, eu égard à la menace d’une destruction mutuelle assurée, les deux parties sauront conserver leur sang-froid. Et tenter de se rassurer en constatant que jamais les États-Unis n’ont osé attaquer de front un adversaire puissant : big stick et corollaire Roosevelt ou non, ils ont attendu, pour entrer en guerre fin 1941 contre le Japon et l’Allemagne, que ces deux pays en prennent l’initiative. Quant aux Chinois, adeptes du jeu de go, ils préfèrent toujours éviter l’affrontement direct. Gageons donc – et prions pour cela – que cette guerre n’aura pas lieu, malgré les rodomontades des deux parties, et prendra d’autres formes, notamment économiques, en Afrique, en Europe. Une guerre où nous serons en première ligne.

Jean-François Chemain

Photo : Just Super / Shutterstock


1 – Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera, Fayard, 1973. Le livre s’est vendu à plus de 885 000 exemplaires en comptant uniquement l’édition française. Il a été republié en deux tomes en livre de poche, sous-titrés respectivement Regards sur la voie chinoise et La médaille et son revers.

2 – Voir Capital, 21 novembre 2019.

3 – Pierre Grosser, Le Viêt Nam sera-t-il le meilleur allié des États-Unis en Asie ?, Hérodote, 2015/2, n°157, p. 82-96.

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil