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La mort : sens et approche

Au décours du déroulement de notre vie, le concept de mort se modifie, s’inscrit en nous différemment, se déploie dans notre chair, réduisant notre activité avant d’aborder notre esprit.

Au début, il apparaît comme une considération philosophique en relation directe avec notre vécu, un renvoi vers l’absurde ou la désespérance, un autre monde de l’effroi ou de l’oubli. Il surgit comme une effraction dans notre espace vital, accident ou fait sociétal qui déroute notre jugement, ou interrogation sans fin alimentant notre culpabilité sur une longévité et le poids des mémoires à transmettre et à porter. C’est la révision complète de nos certitudes, le sens de notre présence, l’acceptation de la solitude et l’empreinte de la bienveillance nécessaire en nous et notre entourage.

La finalité ultime est la séparation, retour incomplet sur la dérision de nos attitudes, d’une agressivité coupable, incontrôlée, l’aspect puéril de nos manques, l’incapacité du retour. Les qualités du défunt sont surestimées, ses défauts anéantis ou relativisés. Seule persiste la nostalgie d’un temps revisité, interrompu.

Il existe cependant avant le départ final de nombreuses déclinaisons ; elles touchent des âges différents et s’ordonnent en sens multiples. Si la souffrance est trop intense, l’impossibilité d’y remédier, le gage de notre impuissance, le désir de part et d’autre d’une fin souhaitable apparaît, libérant notre attachement. Le plus souvent, elle est soustraction d’une part de nous-mêmes, l’essence d’une existence dérobée.


La perte sera élan nouveau, appel à la transcendance, cette communion des saints qui relie chacun d’entre nous et nous livre aux œuvres de l’esprit.


C’est une idée commune d’en vouloir, tout en le regrettant, à la personne dont l’abandon révèle une part de notre vide intérieur, cette complaisance de rejeter sur l’autre nos blessures secrètes, et la disparition nous laisse alors la perspective de nous renfermer ou de réapprendre la confiance jusque-là disséminée.

Se poser, se positionner sur nos proches, l’interdit implicite de leur laisser dévoiler leurs faiblesses est une preuve d’agressivité masquant l’amour allégué. Entretenir une Vie pour éviter que la nôtre ne sombre dans la mélancolie est affaire d’égoïsme et de peur à l’égard d’une réalité qui nous envahit et à laquelle on ne peut se dérober.

La mort est tragique, elle nous rend à l’altérité, à l’humilité de notre condition, ou à la solitude et au repli. Parfois, elle se convertit en haine dissimulée, mémoire figée traduisant notre incapacité à nous reconstruire ; le souvenir du défunt se pérennise, il est élevé à une sanctification difficile à comprendre et à partager.

Il en est ainsi lorsque la mort attendue ne peut être apprivoisée par une réconciliation préalable où s’effacent les non-dits, les interprétations diverses ou les émotions contenues. L’amour est alors libéré de toute contrainte, le pardon assuré.

Si cela ne peut se réaliser, les secrets demeurent, incomplétude manifeste ou destin brisé, prolongeant une incompréhension qui poursuit les vivants.

Ce colloque singulier avec nous-mêmes et nos proches ne saurait être un catalogue de nos absences, de nos manques, une tentative dérisoire de se reconnaître au travers d’une bonne ou d’une mauvaise conscience, d’instruire des points de comparaison, mais établir un pardon réciproque car, au-delà des situations ressassées, nous ignorons la souffrance des âmes.

Celle-ci est au maximum lors du scandale de la mort d’un enfant, cet être reconnu, attendu, admiré au potentiel qui ne peut s’épanouir, disparu sans raison. Entre colère et désespoir, il ne reste plus que la soumission à une transcendance pour aplanir cette révolte salutaire et tenter d’apaiser un renoncement imposé. Une présence solitaire comble peu à peu cette infortune qu’il est si difficile d’invoquer.

Le lent et long travail de deuil pour retrouver le vivant en nous, pour s’éloigner de la séparation, autorise une relecture plus adulte, ce sentiment bizarre d’absorber l’esprit et l’histoire de ceux qui nous ont quittés. Une proximité s’éteint, mais l’émotion reste intacte, elle s’exprime dans les anecdotes qu’inlassablement on répète en acte conjuratoire.

La perte sera élan nouveau, appel à la transcendance, cette communion des saints qui relie chacun d’entre nous et nous livre aux œuvres de l’esprit, présence perpétuelle qui abolit nos différends, accomplit notre être et nous éloigne de cette peur de l’inconnu.

Il n’existe plus défiance ni calcul sur notre place au Royaume des cieux ou aux ténèbres de l’enfer, comme s’interrogeait la mère de Jacques et de Jean, à la droite et à la gauche du Christ, mais un accomplissement dans le respect de l’amour !

La mort ne sera plus un mystère, mais la liberté de la vie !

Robert Mosnier

 

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