Amitié séparée par la coronavirus
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Port de masques, gestes barrières, distanciation sociale,… En ce temps de pandémie, nous sommes abreuvés de consignes de protection vis-à-vis de nos proches, de nos voisins, de nos concitoyens, de tous ceux que nous côtoyons habituellement. La peur de la mort réduit la relation à son expression minimale et se transforme en peur de l’autre. Et cela blesse profondément nos sociétés en atteignant ce qui est au cœur de la vie de toute Cité : l’amitié politique.

328 000 morts dans le monde, tel est au moment où j’écris, le bilan le plus tragique du Covid-19. Et ce chiffre est probablement inférieur à la réalité.

Le virus n’a pas fait que des morts et des malades, il a gravement blessé les relations sociales. Désormais – et pour combien de temps ? –, le voisin est devenu l’homme dangereux, celui qui marche sur le trottoir d’en face un possible suspect. Les gestes d’amitié sont prohibés, et des nouveaux commandements sociaux sont apparus : tu n’embrasseras plus personne ; tu ne serreras plus la main d’autrui ; tu te laveras les mains toutes les heures, car ton environnement est pollué ; si tu es malade, sache que tu mourras seul, car personne ne te portera secours. Tu dois vivre isolé, enfermé chez toi ! Travailler à la maison ! Faire l’école à la maison ! Manger à la maison ! Prier à la maison, où ton Dieu t’est présent ! Avance masqué ! Le monde est un danger ; la société un agent viral.


Le gouvernement gouverne des «courbes logarithmiques» et joue sur la peur pour être obéi.


L’une des plus grandes valeurs qui est en train de s’effondrer, c’est l’amitié. Elle était déjà mal en point. Elle est devenue moribonde. Les grands-parents sont privés de leurs petits-enfants, les époux de leurs amis, les enfants de leurs camarades, les chrétiens de leurs prêtres. La personne grandit dans son individualisme ; la présence est devenue virtuelle, le service obsolète, la tendresse impossible. L’être humain n’est plus qu’un nombre qui nourrit les statistiques. Le gouvernement gouverne des «courbes logarithmiques» et joue sur la peur pour être obéi. On en sortira, c’est sûr, parce que c’est trop inhumain ! Mais comment en sortirons-nous ?

Certains articles décrivent la manière dont s’est comportée la clientèle dans un grand magasin parisien de vêtements. Le personnel en est sorti épuisé d’avoir dû rappeler le port du masque, l’interdiction de l’essayage des vêtements, le respect des zones circonscrites. On a l’impression d’une horde qu’aucun comportement raisonnable ne pouvait contenir… Le confinement avait réprimé les instincts de spontanéité ; le déconfinement les a libérés. L’homme sortira-t-il du confinement pire qu’avant ?

Les fausses amitiés

Les premières lignes du livre VIII de l’Éthique à Nicomaque1 d’Aristote, qui porte sur l’amitié, nous introduisent ainsi au sujet : «L’amitié est une certaine vertu ou ne va pas sans vertu ; de plus, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. Car sans ami, personne ne choisirait de vivre, eût-il tous les autres biens. Aristote est certainement un rêveur !…


Aujourd’hui, entre le chef d’entreprise et ses employés, on trouvera moins d’amitié qu’il n’y en eut, dans l’Antiquité, entre certains maîtres et leurs esclaves.


Que dirait-il, aujourd’hui de nos relations sociales ? L’amitié est absolument prohibée dans les relations de travail. Aujourd’hui, entre le chef d’entreprise et ses employés, on trouvera moins d’amitié qu’il n’y en eut, dans l’Antiquité, entre certains maîtres et leurs esclaves. Entre Ésope, cet esclave noir et bègue, et son maître Xanthos, il y eut une relation plus humaine que celle que l’on trouve entre le chef d’entreprise qui ne remercie jamais ses employés du travail qu’ils font sous prétexte qu’ils sont payés pour le faire et ces employés.

Avec l’industrialisation de l’économie, le travail est devenu une marchandise, un «coût de production», et la personne qui le produit, un numéraire. Le patron protège son autorité et l’employé vis-à-vis de lui tient l’autre extrémité de la lutte entre le nanti et le non-nanti. C’est de la dialectique marxiste ! La négociation syndicale a remplacé toute amitié et l’a rendue impossible. L’industrialisation a enterré le compagnonnage, cette relation du travail entre l’apprenti, le compagnon qui œuvre – l’ouvrier – et le maître qui produit le chef-d’œuvre en raison non de son argent, mais de sa compétence et de sa créativité.

Le vrai sens du travail s’est envolé. Et pourtant, comme le rappelle Jean-Paul II dans son encyclique Laborem exercens : «Fait à l’image, à la ressemblance de Dieu lui-même dans l’univers visible et établi dans celui-ci pour dominer la terre, l’homme est donc dès le commencement appelé au travail. Le travail est l’une des caractéristiques qui distinguent l’homme du reste des créatures dont l’activité, liée à la subsistance, ne peut être appelée travail ; seul l’homme est capable de travail, seul l’homme l’accomplit et, par le fait même, remplit de son travail son existence sur la terre. Ainsi, le travail porte la marque particulière de l’homme et de l’humanité, la marque d’une personne qui agit dans une communauté de personnes; et cette marque détermine sa qualification intérieure, elle constitue en un certain sens sa nature même2».

L’amitié a aussi disparu dans les relations sociales hors du travail entre ceux que l’on appelle des «amis». Ce sont des «connaissances», des «fréquentations», on a des «échanges», on fait des «invitations». Plus elles sont nombreuses, plus on a une vie sociale étendue, plus on fuit l’isolement, plus on est connu. Avec quel bénéfice ? Être connu devient une finalité ! Plus on est connu, plus on croit être devenu puissant. Et plus on est puissant, plus on attire la bienveillance de l’autre.


La véritable bienveillance ne consiste pas à chercher le bien qu’un «plus puissant» peut verser dans notre escarcelle, mais le bien que l’on veut pour l’autre.


Cette sorte d’amitié, vis-à-vis de laquelle Aristote est assez sévère, est souvent une caricature de la véritable bienveillance, laquelle ne consiste pas à chercher le bien qu’un «plus puissant» peut verser dans notre escarcelle, mais le bien que l’on veut pour l’autre. Cette amitié de bienveillance est «rare». Dans un peuple qui n’a pas encore perdu complètement ses racines chrétiennes, on la voit surgir au moment des grandes crises, comme celle que nous traversons. Le peuple a reconnu l’héroïsme des soignants, depuis l’aide-soignante jusqu’au grand ponte de la médecine, et leur a exprimé sa gratitude. Il s’est rappelé qu’il savait encore dire merci.

On peut être généreux sans bienveillance. On donne de l’argent pour faire l’aumône, sans même regarder ou sourire à la personne à qui l’on donne. Cette sorte d’amitié se retrouve souvent vis-à-vis de celui ou de celle dont on tire un certain profit, spirituel, intellectuel, consolateur, stimulateur. L’autre est aimé parce qu’il comble une soif, parce qu’il apporte un bienfait, parce que sans lui ou sans elle, il manque quelque chose à notre perfection. Et s’il cesse d’être le pourvoyeur de ce qu’il donne, l’amitié se rompt. On en veut à l’autre de ne plus être ce qu’on attendait de lui. Et c’est la révolte ou la colère.

L’amitié politique

Tout comme Aristote fait la différence entre l’homme «bon», celui qui agit en tout vertueusement, et le «bon citoyen», celui qui agit bien envers la Cité, qui est «juste» parce qu’il obéit à la loi et aime le Bien commun, il fait aussi la différence entre l’amitié politique et l’amitié vertueuse.

L’amitié politique est pour Aristote «le lien des Cités3». C’est ce qui fait la communauté politique «heureuse». Elle est, dit-il, ce à quoi «les législateurs paraissent attacher un plus grand prix qu’à la justice même : en effet, la concorde, qui paraît bien être un sentiment voisin de l’amitié, est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l’esprit de faction qui est son ennemi est ce qu’ils pourchassent avec le plus d’énergie. Et quand les hommes sont amis, il n’y a plus besoin de justice, tandis que s’ils se contentent d’être justes, ils ont en outre besoin d’amitié, et la plus haute expression de la justice est, dans l’opinion générale, de la nature de l’amitié4». Ces lignes du Stagyrite vaudraient des pages et des pages de développement tellement elles sont élevées en sagesse politique.


Dans nos Cités, où tous les conflits surgissent au nom du «droit», jamais au nom des devoirs qui y sont attachés, les hommes ne s’aiment pas.


Nous avons bâti des Cités dont nous sommes fiers, à juste titre, et que nous clamons partout comme étant des États de droit. Nous affirmons leur supériorité face aux modèles que nous jugeons tyranniques, dans lesquels le citoyen est soumis à un pouvoir absolu qui restreint les valeurs de liberté auxquelles nous tenons fermement. Dans nos Cités, où tous les conflits surgissent au nom du «droit», jamais au nom des devoirs qui y sont attachés, les hommes ne s’aiment pas. Nous n’aimons pas notre «vivre ensemble». C’est toujours au seul nom du «droit» que nous tentons de les rendre meilleures, c’est-à-dire plus «justes».

Nous refaisons et refaisons nos constitutions, nous votons et revotons des lois afin de résoudre qui les problèmes du travail, qui les problèmes de l’école, qui les problèmes des libertés fondamentales, qui la façon de répartir des charges et des impôts, qui les questions de bioéthique, qui les problèmes de liberté des cultes. Nous créons des «droits» qui n’ont aucun fondement éthique, et nous méprisons ceux qui en ont.

À chaque tournant de la vie politique, une faction surgit, un groupe mobilise l’attention, une révolte se prépare, qui prend le peuple en otage ; à chaque tournant de la vie politique, on tente de polir le droit pour faire cesser les «scandales» et, chaque fois, immanquablement, on crée une satisfaction pour un groupe et un sentiment d’injustice pour un autre… préparant ainsi le lit pour une nouvelle révolte, nourrissant l’amertume, le sentiment d’incompréhension, la colère qui ne s’éteint jamais. On a beau s’entendre dire «Françaises, Français» ou «Mes chers compatriotes», ces mots sonnent creux. Pour être «compatriotes», il faut avoir une patrie, une vraie ! Peut-on avoir une patrie sans avoir de père ? Et qu’avons-nous fait du père ? Comment pourrons-nous dépasser le sentiment du meurtre du père et apprendre à nous aimer ? Sans amitié politique, la justice est meurtrie.

L’amitié vertueuse

L’amitié vertueuse est celle qui unit les amis par une vertu commune qu’ils aiment l’un dans l’autre, l’un par rapport à l’autre, qu’ils s’attachent à faire grandir à l’intime de l’âme, par le secours de l’autre, qu’ils honorent au-delà de leur attachement réciproque, et qui constitue entre eux un lien infrangible jusqu’à la mort et au-delà. Si ce lien est provoqué par l’amitié politique, la vertu est la justice générale ; si ce lien est fondé sur la charité théologale, il est celui du don de Sagesse. Il y a beaucoup de degrés dans cet amour de Sagesse. Elle existe beaucoup plus souvent qu’on ne le croit ou qu’on ne le voit, parce que la Sagesse ne «fanfaronne pas et ne se gonfle pas» (1Co 13, 4). Elle est bien différente de l’amitié de bienveillance, qui repose sur le bienfait que l’un recherche de la part de l’autre et que l’autre donne gratuitement. Cela crée l’amitié, mais une amitié fragile !


Servir n’est pas une infamie, mais un honneur ! Elle n’exige pas l’égalité sociale, mais l’égalité d’amour et de don.


L’amitié vertueuse ne méprise pas l’amitié utile, car les vrais amis se rendent mutuellement des «services» de grand cœur et avec joie. Servir n’est pas une infamie, mais un honneur ! Elle n’exige pas l’égalité sociale, mais l’égalité d’amour et de don – ainsi en fut-il de Perpétue et de Félicité, l’une étant la maîtresse et l’autre l’esclave, conduites ensemble au martyre – et elle engendre une intimité d’âme qui n’est pas uniquement celle que Montaigne décrit par rapport à La Boétie («parce que c’était luy, parce que c’était moy»).

Cette intimité d’âme n’est pas l’«amitié particulière» dont parle Thérèse d’Avila, qui est une recherche égoïste et souvent sensuelle – et même sexuelle– de l’autre, amie ou ami. Elle est plus qu’une présence, elle est une connaissance discrète et respectueuse, comme celle de l’invité qui, frappant à la porte, n’entre que s’il est appelé. C’est une contemplation des mouvements de l’autre vers une perfection plus forte, vers un héroïsme dans la lutte, vers une certitude des biens d’espérance. Elle pare aux découragements, aux abandons, au rejet. Elle devient une manière de vivre ensemble, de mener une vie commune, même si l’espace géographique éloigne ceux que l’amitié ne peut séparer. Elle se nourrit de fidélité et de pardon.

Ce service de la présence, de l’appui, de la constance est tendu vers une fin commune, un Bien transcendant, un Dieu dont la pérennité de la présence et de l’amour se manifeste dans ce lien qu’il crée entre ces deux personnes, ces deux amis. La fécondité de leur amitié ne gêne personne, elle est marquée par leur liberté de se donner à quiconque fait appel à leur capacité de servir. Elle se voit et rend témoignage à elle-même dans l’accomplissement de la mission qui est la leur, à l’un et à l’autre, ou seulement à l’un et non à l’autre. L’autre, l’ami silencieux, soutient, prie, conseille, encourage, console.

Ces amitiés sont-elles fréquentes ? Non, elles sont rares. Elles se trouvent dans des personnes qui ne sont pas attachées à des biens inférieurs à ceux de la Sagesse. Elles ne se trouvent pas chez ceux qui sont avides de leurs richesses, non pas parce qu’ils sont riches – Marthe et Marie étaient les amies de Jésus tout en étant riches –, mais parce qu’ils font de l’accumulation de la richesse la finalité de leur vie. Elles ne se trouvent pas chez les ambitieux, les puissants, les carriéristes, les dominateurs. Elle peut se trouver chez les politiques – saint Louis avait des amis d’une très haute qualité humaine –, mais non chez ceux qui sont dévorés par le pouvoir au mépris du service. Elle n’est pas attachée à un état de vie. Elle ne se trouve pas que chez les clercs, que chez les religieux, que chez les laïcs. Elle peut se trouver entre mari et femme. Elle peut se trouver entre une femme et un père spirituel (Jeanne de Chantal et François de Sales), entre un prêtre et une religieuse (Thérèse d’Avila et son confesseur), entre un pape et une femme (Jean-Paul II et Wanda Poltawska). Autrement dit, elle n’est pas entravée par un état de vie terrestre, car elle est de l’ordre d’une vie qui, à la Résurrection, sera parfaite, une vie où l’on ne prend ni femme ni mari (cf. Mt 22, 30).

Dans une société, dans une communauté, dans une association, dans l’Église, pour qu’elles survivent, il faut que l’on trouve chez certains cette perfection de l’amitié. Aux meilleurs, elle donne l’envie et le courage de la désirer ; chez les médiocres, elle suscite la jalousie et la persécution. «Voyez comme ils s’aiment» (Ac 4, 34). À ce signe, on reconnaît les chrétiens ! Que sont devenues aujourd’hui nos communautés chrétiennes, trop souvent déchirées par la soif de «rendre justice» et d’animer la vengeance, plutôt que d’apprendre à s’aimer en vérité ?

Aline Lizotte

 


1Aristote, Éthique à Nicomaque, L. VIII, 1135 a 3-4 , traduction J. Tricot, Librairie Philosophique J. Vrin, 1959.

2Jean-Paul II, Laborem Exercens, n°1.

3 – Aristote, op.cit. 1135 a 23.

4Ibid.

 

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