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Bouton de la Rubrique Grand Angle

La loi naturelle est nécessaire à la vie commune

Les systèmes démocratiques occidentaux sont de plus en plus marqués par une guerre des droits individuels qui conduit à une tyrannie des minorités contre les majorités. Deux siècles après qu’Alexis de Tocqueville eut prédit – dans La démocratie en Amérique – que la démocratie pourrait conduire à une tyrannie de la majorité par le biais du système judiciaire, les nations occidentales sont aujourd’hui confrontées à une nouvelle menace, car le droit est de plus en plus conçu pour répondre aux revendications individuelles plutôt que pour assurer la stabilité des institutions et la cohésion sociale. Un tel système exclusivement fondé sur la doctrine des droits de l’homme favorise la règle des émotions et de la faveur au détriment de la raison et de la justice.

Pierre Manent

C’est cette préoccupation qui a conduit le philosophe et universitaire français Pierre Manent1 à rétablir l’ancienne notion de droit naturel, fondée sur une source de principes moraux enracinés dans la nature humaine. Dans son récent ouvrage Droit naturel et droits de l’homme, il souligne que la loi naturelle est un droit fondamental de l’homme et comment la civilisation moderne s’est débarrassée du droit naturel pour faire progressivement de la volonté humaine la source ultime du droit au sein des sociétés, niant l’idée même que les nations puissent être régies par des principes universels qui devraient être reconnus et préservés plutôt que constamment réinventés.

Tout en mettant en garde contre les excès de la doctrine des droits de l’Homme, Pierre Manent évoque l’importance du droit naturel pour organiser durablement le monde humain et la vie de la cité.

La SRP vous propose la traduction française de cet entretien.

Quelle est l’origine du droit naturel, et comment a-t-il été ignoré, sinon carrément rejeté, par la philosophie moderne ?

Les êtres humains ont – plus ou moins – toujours compris que leur mode de vie dépend de leurs décisions et de leurs actions. Ainsi, ils sont maîtres de la forme que prend leur vie, jusqu’à un certain point. En même temps, ils ont peur d’une telle capacité et d’une telle liberté. Ils veulent donc que les règles selon lesquelles ils organisent la vie commune soient finalement enracinées en Dieu, dans la nature, dans les modèles de leurs ancêtres, et non en eux-mêmes. C’est là que se situe l’ambivalence de la nature humaine. Dans cette mesure, il y a plusieurs dates importantes dans cette histoire.

Tout d’abord, la révolution grecque : dans les anciennes cités grecques, pour la première fois dans l’histoire, les hommes se sont déclarés maîtres de leur vie, et les citoyens ont organisé la vie de la cité comme ils l’avaient décidé. Mais une telle possibilité n’était pas entièrement souveraine, car il y a des contraintes qui pèsent sur la vie humaine. Il y a des lois non écrites et des limites naturelles, ainsi qu’une différence naturelle entre les maîtres et ceux qui servent ces maîtres. Il y a aussi une différence de fonctions selon la nature – ainsi, les hommes et les femmes ne font pas les mêmes choses, biologiquement parlant. Mais, avec la cité grecque, il y a un premier progrès substantiel vers l’autonomie individuelle.

L’autre grande révolution, c’est le christianisme. En effet, elle accroît le rôle de l’autorité non humaine, Dieu, puisque le Dieu chrétien, tout comme le Dieu juif, a une intensité d’être incomparablement supérieure à celle des dieux païens. En même temps, en tant que Dieu créateur, Dieu a créé les êtres humains pour qu’ils soient libres. Tout comme la grandeur de Dieu est exaltée dans le christianisme, la liberté humaine l’est aussi.

Ainsi, l’évolution chrétienne de l’Europe – puis des États-Unis – a favorisé une tension entre le droit humain et le droit non humain. Cette dualité a mis les Européens dans une difficulté sans précédent, car ils vivaient sous deux lois différentes (divine et humaine), à travers lesquelles ils devaient organiser leur vie. Elle a créé une division du pouvoir entre les papes et les empereurs, entre les institutions religieuses et politiques, et entre les différentes confessions religieuses.

C’est dans ce contexte chrétien que, au XVIe siècle, les êtres humains ont développé une idée toute neuve : devenir les maîtres absolument souverains de la vie commune, être les architectes souverains de la vie commune et de ses règles.

Quelles ont été les conséquences de ce nouveau sens de la souveraineté pour la civilisation occidentale ?

Les Européens ont commencé à penser que les êtres humains étaient les seuls à pouvoir régir la vie commune. Ils ont expulsé à la fois Dieu et la nature de la vie de la cité pour faire du groupe humain la source unique de règles légitimes. Ce principe a été développé au XVIIe siècle.

L’horizon du peuple européen est ainsi devenu un ordre humain fondé exclusivement sur la volonté humaine, sans aucune source supérieure. C’est le moment où nous avons renoncé à toute loi divine, ainsi qu’à la loi naturelle, mais cela a été tout un processus au fil du temps, jusqu’à nos jours. La définition de l’être humain qui en résulte est assez pauvre. Il ne possède plus le sens de la loi naturelle, mais seulement le sens de lui-même en tant qu’être ayant des droits qui lui sont imposés.

Aujourd’hui, l’humanité occidentale rejette violemment toute idée d’enracinement naturel des normes. Les normes doivent être entièrement le produit de la volonté humaine. Toutes les différences naturelles sont considérées comme non pertinentes. La dernière attaque contre la loi naturelle s’est produite à travers un aspect que nous ne semblions pas pouvoir mettre de côté, car il est lié à un fait naturel, à savoir la différence entre les sexes.

Les lois sur le «mariage» homosexuel semblent être un cas d’école pour votre analyse des excès de l’idéologie des droits de l’homme.

Il l’est en effet, car il s’agit de l’exemple le plus évident. Traditionnellement, dans toutes les civilisations, la famille est l’institution chargée d’assurer la collaboration entre les deux sexes et entre les générations. Aujourd’hui, il existe une demande des individus, au nom des droits individuels, d’avoir un «droit à une famille» et tout ce qui va avec, même si le type de vie qu’ils mènent n’inclut pas la conception d’enfants ni l’union entre les deux sexes. L’individu qui fait une telle demande considère qu’il a un droit illimité et exécutoire sur l’institution et que cette dernière n’a pas le droit de soulever des objections à son encontre, même s’il n’a aucune qualification et ne respecte pas les règles de cette institution.

Il s’agit de la même approche, par exemple, que pour ceux qui demandent à accéder à une université sans aucun processus de sélection préalable pour déterminer si ces personnes sont capables d’entreprendre une formation dans cet établissement. Ils refusent l’idée même qu’il existe des compétences à acquérir.

Pourquoi pensez-vous que cette avancée de la doctrine des droits de l’Homme dans les sociétés occidentales a un impact négatif sur des nations entières ?

Ce que nous avons tendance à oublier lorsque nous nous concentrons uniquement sur les droits individuels, c’est la recherche de biens qui peuvent être politiques, religieux, économiques, etc. La motivation des actions humaines est la recherche du bien dans tous les sens du terme. Les gens recherchent ces biens en formant des associations qui sont chargées de produire et de répartir les biens.

Il existe, par exemple, des institutions qui prennent forme pour acquérir et distribuer des connaissances – par le biais de l’éducation et de la recherche. De la même manière, l’institution de la famille s’occupe de la conception des êtres humains, en les produisant dans le contexte nourricier de la famille. Il y a aussi le corps politique, qui institutionnalise la vie politique et permet aux hommes de se gouverner eux-mêmes.

Mais ces institutions ont besoin de légitimité pour fonctionner, une légitimité qui s’enracine dans le bien humain que l’institution produit – comme l’éducation produite par un collège ou une université, les vies humaines qui naissent dans les familles, et les lois justes générées par un organe de gouvernement – et ces mêmes institutions donnent également ces biens à la communauté qui a formé ces institutions.

Cependant, s’il n’y a que les droits de l’homme, toutes ces institutions – université, famille, gouvernement – sont délégitimées. Les individus ont des droits opposables à l’institution, mais l’institution n’a aucun droit opposable aux individus, qui veulent y accéder sans qualification, comme dans le cas de la loi sur le «mariage» homosexuel en France.

Le droit naturel n’est-il pas lié au christianisme ? Est-il vraiment possible de promouvoir un retour du droit naturel dans une société déchristianisée ?

Il est vrai qu’historiquement, l’Église catholique en particulier a développé et préservé l’idée de droit naturel, mais c’est une idée universelle qui existait même dans les régimes païens. En réalité, si nous faisons appel à saint Thomas d’Aquin ou à d’autres théologiens, nous apprenons que la loi naturelle est simplement la formation, l’explicitation des tendances naturelles de la vie humaine.

À mon avis, le défi le plus urgent aujourd’hui dépasse toute dimension religieuse. Bien sûr, les chrétiens ont déjà une approche éclairée du droit. Elle est éclairée par leur foi et par l’anthropologie qui est inséparable du droit naturel. Mais nos régimes politiques étant fondés sur la laïcité, et compte tenu de la forte division des opinions et de la position de plus en plus minoritaire du christianisme en Occident aujourd’hui, si nous voulons défendre le droit naturel, il est important de montrer qu’il correspond à l’expérience humaine, chrétienne ou autre.

Par conséquent, les sociétés devraient trouver un certain accord autour de l’expérience humaine, qui pourrait être décrite de manière impartiale, en montrant que les droits, aussi importants soient-ils, supposent toujours des finalités naturelles. De telles finalités ne peuvent être atteintes que dans les communautés qui ont des règles, qui sont éventuellement opposables aux droits individuels.

Pierre Manent

Mon but est d’avertir toute une société. L’opinion dominante, qui ne voit que les droits individuels, s’aveugle elle-même. Elle refuse de voir des choses évidentes comme les différences naturelles entre les deux sexes. Je veux montrer qu’un monde uniquement fait de droits est un monde inintelligible. Aujourd’hui, nous ne savons plus comment utiliser des mots comme «père» ou «mère». Que devient le mot «mère», par exemple, quand il n’y a pas de père ? Inversement, que signifie le mot «parents» lorsqu’il n’y a plus de base biologique naturelle pour la parentalité ? D’où la difficulté pour les juristes de nommer simplement les conséquences de cette décomposition du monde humain provoquée par une vision strictement individualiste des droits. La délégitimation des institutions résulte d’une délégitimation des tendances naturelles de l’être humain.

L’érosion du droit naturel au profit d’une vision individualiste des droits est, selon vous, en partie imputable aux grands penseurs des XVIe et XVIIe siècles, parmi lesquels Martin Luther, Niccolò Machiavelli et Thomas Hobbes sont les plus éminents. Qu’est-ce qui est si problématique dans leur pensée et leur héritage ?

Ils sont très importants, car ils nous aident à comprendre la façon dont nous pensons aujourd’hui, parce qu’ils ont inventé ce que nous pensons d’une certaine manière, ou du moins ils l’ont rendu clair. En ce qui concerne Hobbes, par exemple, il est plus utile que jamais de le lire, car pour la première fois dans l’histoire, nous sommes totalement immergés dans le régime de Hobbes tel qu’il est décrit dans le Léviathan : il n’y a que des droits individuels ; ce qui est juste et injuste, c’est ce que décide le législateur. Cette idée était très choquante à l’époque, et elle l’est restée jusqu’à une époque récente.

En ce qui concerne Luther, c’est plus compliqué, même si au fond c’est la même question de la légitimité des institutions qui est en jeu. Le problème de Luther est celui de la médiation par l’institution ecclésiale – l’Église, qui est un médiateur entre les chrétiens et Dieu.

Luther voulait se passer d’un tel médiateur. Mais s’il n’y a pas de prêtre pour vous dire ce qui est juste et injuste, et pour vous délivrer de vos péchés, rien ne pourra maîtriser votre angoisse de salut. Luther était un jeune moine augustinien rongé par les scrupules et la peur de l’enfer, jusqu’à ce qu’il ait eu ce qu’il considérait comme une illumination : il fallait se jeter dans les bras du Christ et se cacher dans son manteau, en pensant qu’après tout, ces péchés n’étaient pas les siens, car le Christ les avait déjà pris sur lui.

Si l’on compare cette position avec celle de la foi catholique, on comprend que toute la pensée de Luther découle de l’abandon de l’institution ecclésiale. La croyance en un dogme catholique est une adhésion à l’Église en tant que véhicule du salut. Luther pousse l’Église à s’écarter du chemin, afin qu’il puisse se tenir seul devant Dieu. Selon lui, son salut ne peut pas dépendre de son comportement car il est un pécheur, et aucune institution ne peut alléger le poids de sa culpabilité. Par conséquent, il doit forcer Jésus Christ à prendre sur lui ses propres péchés. Il y a des passages étonnants de ses textes où il écrit qu’être chrétien, c’est être assuré de son propre salut. Et si vous doutez de votre salut, vous doutez de Dieu lui-même. La question de l’institution est ici fondamentale. On ne peut pas atteindre le but ou l’objectif d’une institution sans l’utilisation de celle-ci. En voulant tout donner à Dieu et rien à l’Église, Luther finit par tout se donner à lui-même. De cette position que Luther a adoptée, il a été facile pour ceux qui ont suivi Luther de mettre de côté les actions, les œuvres et toute la vie chrétienne. Il n’est donc pas surprenant qu’il reste peu, voire pas du tout, de règles dans la foi luthérienne qui pourraient être considérées comme universellement applicables aux luthériens.

De nombreux mouvements populistes récents en Occident ont exprimé un certain rejet de l’idéologie des droits de l’Homme. Pensez-vous que ce rejet exprime un désir populaire de remettre la nature au centre des lois qui régissent la vie commune ?

Le populisme en soi n’est pas une alternative à l’opinion dominante en tant que telle car la plupart des mouvements populistes ne sont pas fondés sur des réflexions philosophiques solides. L’opinion dominante, au contraire, a une pensée structurée – que je considère déficiente, mais qui est cohérente et explicite.

Le populisme indique la nécessité pour un nombre croissant d’Occidentaux de défendre la forme de vie – les coutumes, la culture, l’histoire – qu’ils ont héritée des générations précédentes. Il exprime également la rébellion d’une certaine majorité en Occident, une grande partie de la société qui se sent progressivement délégitimée, secouée, humiliée par une opinion gouvernementale qui déclare que leur forme de vie est une forme d’étroitesse d’esprit en raison de la négation des droits des minorités. Par conséquent, le populisme revendique le droit de défendre la forme de vie dont un peuple ou une nation a hérité. Il serait important que le populisme articule ses revendications dans ce sens.

Alexis de Tocqueville a souvent dit que la démocratie était menacée par un despotisme de la majorité, et nous voyons aujourd’hui dans nos régimes qu’il y a une tyrannie des minorités, des individus, qui sont la minorité la plus minoritaire. Nous ne nous rendons pas compte que nous accordons un pouvoir illimité à un droit qui ne peut être formulé et qui n’a aucune raison d’être, si ce n’est les sentiments. Mais un sentiment n’est rien d’autre qu’un affect qui peut aussi être très instable et changeant.

Notre monde, dans lequel nous avions l’habitude d’échanger des arguments basés sur la raison, est maintenant dominé par des revendications qui mettent un point d’honneur à ne pas être basées sur la raison, mais sur une certaine intimité ineffable. Nos régimes libéraux sont en proie à de dangereuses tendances ; l’une des raisons de cette dangereuse dérive du libéralisme est que les philosophes libéraux ont tourné le dos à la religion. Il serait bon en effet de trouver d’autres éléments directeurs que les droits individuels dans nos sociétés car, si nous continuons dans cette voie, régie par les émotions et la préférence plutôt que par la raison et la justice, aucune vie commune pour un peuple ou pour le monde n’est possible.

Rédaction SRP

Photo : Semaines sociales de France / Wikimedia Commons

Souce : National Catholic Register


1 – 1. Pierre Manent a enseigné la philosophie politique à l’École des Hautes Études en Sciences sociales à Paris pendant de nombreuses années. Il est professeur invité au département de science politique du Boston College. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la pensée politique et les relations entre le politique et le religieux, dont Les Métamorphoses de la cité (Flammarion, 2010) et La Loi naturelle et les droits de l’homme (PUF, coll. Chaire Étienne Gilson, 2018).

 

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