Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Le meurtre du père…

L’amour ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il met sa joie dans la vérité.
1Co 13, 6

Par définition, tout lynchage est injuste, et l’amour – pour parler le langage de l’apôtre Paul – ne saurait aucunement s’en réjouir. Or, de nos jours, l’opinion publique n’est même plus choquée ni qu’un coupable fasse les frais d’un lynchage médiatique, comme s’il avait mérité cette peine capitale infligée à sa réputation, ni même qu’un innocent ou présumé innocent subisse pareil sort à la faveur du moindre soupçon servant à lui seul d’instruction, sans autre forme de procès. En tout cela, c’est peu dire que de constater que le Droit souffre violence.

Le dernier lynchage ecclésiastico-médiatique en date, celui d’un prêtre rappelé à Dieu depuis trente ans, le P. Georges Finet (1898-1990), tel est le triste fait d’actualité qui motive les articles proposés aux lecteurs de la Smart Reading Press de cette semaine. L’heure est venue de prendre le recul qui s’impose, afin de ne céder ni à la dictature des émotions, ni à l’effet de sidération que tout lynchage médiatique produit de manière redoutablement efficace tant il s’agit d’une forme de violence. Fidèle à sa raison d’être, la Smart Reading Press propose des analyses raisonnées et argumentées, dans le but d’orienter la réflexion des lecteurs vers une recherche de la vérité dans l’actualité, là où elle paraît faire défaut.


Nous assistons à un irrépressible meurtre du père, au sens freudien de l’expression, appliquée à la figure du prêtre, qui est père en tant que pasteur d’âmes.


Que des prêtres, ou plus largement des ministres sacrés, aient pu faillir, et qu’en certains cas des sanctions s’imposent en toute justice ecclésiastique et/ou séculière lorsque les faits sont établis, nous ne le savons désormais que trop. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a une bonne quinzaine d’années encore, en contexte français du moins, il convenait de déployer des efforts surhumains pour que soient mises en œuvre les dispositions du Droit pénal canonique dont l’Église n’est pas dépourvue. Il suffit d’avoir vraiment été amené à écouter, conseiller, accompagner, défendre de réelles victimes d’agressions pour le savoir.

Aujourd’hui – et depuis quelques années déjà –, il s’agit d’affronter aussi et avec au moins autant de détermination et de courage, sans sacrifier au «politiquement correct», le devoir de consentir des efforts plus importants encore afin que cessent les faux procès, les jugements téméraires, la banalisation de la délation, les tribunaux ecclésiastico-médiatiques au service de lynchages qui ne disent pas leur nom, mais n’en sont que plus odieux.

Comment expliquer un tel acharnement sur la figure du ministre sacré, dont finalement peu semble importer qu’il soit innocent ou non de ce qui lui est reproché ? Comment comprendre tant de lynchages alors que bien souvent les allégations sont invérifiables, notamment lorsque le mis en cause est un défunt privé – et pour cause – de tout exercice du droit naturel à la défense, dont seuls les professionnels de la justice conservent le souci ?

Osons une réponse qui ne cherche pas à plaire : nous assistons à un irrépressible meurtre du père, au sens freudien de l’expression, appliquée à la figure du prêtre, qui est père en tant que pasteur d’âmes. Du prêtre, on peut dire bien des choses : il est un liturge, un prédicateur, un médiateur, un conseiller, un confident, un directeur spirituel, un éducateur, un enseignant, etc. Tout cela est vrai : le prêtre est au carrefour de toutes ces attentes, mais ce qui relie entre elles toutes les dimensions de son identité et de sa mission, c’est la paternité qu’il exerce par délégation.

Si tout père, le prêtre au premier chef, devrait tendre à la sainteté, nul n’est parfait, et bien sûr, lorsque des dérives sont constatées, elles doivent être corrigées, voire affrontées, en proportion de leur gravité. Comme tout ce qu’il y a de plus beau dans la condition humaine, la paternité peut être vécue de façon maladroite, voire déviée, paternaliste, abusive, parfois incestueuse. Cela étant, à travers le lynchage systématique de tant et tant de figures sacerdotales et/ou paternelles auquel nous assistons passifs et sidérés, n’est-ce pas le «meurtre du père» qui atteint un paroxysme ? Et à qui profite ce «meurtre» ?

L’immense majorité des lecteurs des communiqués de presse relayés par nombre de journaux imprimés ou digitaux sont troublés. Ce qui est publié est considéré a priori comme vrai, en dehors de toute vérité judiciaire. Bien souvent, rien n’est prouvé, rien n’est établi, mais qu’importe ? Tant pis s’il y va de la réputation de tel ou tel ministre sacré, y compris post mortem, puisque l’affaire est entendue : aujourd’hui, tout prêtre est un pestiféré, et le journalisme d’investigation, plus ou moins qualifié, parfois doublé ou nourri du labeur sur commande de telle ou telle «commission» indépendante de tout ordonnancement pénal peut se substituer à toutes les justices. Quant à la présomption d’innocence, bien des avocats savent combien elle se voit réduite à n’être qu’une clause de style destinée à trouver place dans des communiqués de presse.

Un tel phénomène, qui suscite à ce jour si peu de réflexion critique, ne serait-il pas le signe, contrairement à ce que nous chantent bien des sirènes, d’une absence de changement de logique, d’une non-conversion, laxisme et justicialisme étant des extrêmes opposés au service d’un même anti-juridisme aux multiples déclinaisons, dont la grammaire fait le lit de toutes sortes de régressions de civilisation ?

Étienne Richer
Avocat ecclésiastique
Docteur en théologie et en Droit canonique

 

>> Revenir à l’accueil