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Cardinal Pell : réflexions sur un acquittement

L’analyse que nous vous proposons ci-après est empruntée à l’article publié le 21 avril 2020 par Massimo Faggioli dans la revue Common Weal.

On peut dire que, dès le début, rien ne s’est déroulé normalement dans ce qu’il convient d’appeler l’«affaire Pell». Le premier procès s’est terminé devant un jury sans majorité. Lors d’un deuxième procès, Pell a été déclaré coupable par un jugement unanime. Puis, lors d’un appel entendu par trois juges, deux l’ont déclaré coupable tandis que le troisième (Mark Weinberg) a émis une opinion dissidente dans un document de 204 pages. Entre-temps, une «ordonnance de suppression» s’appliquant aux affaires d’abus sexuels a donné lieu à ce qui s’apparente à des procès secrets qui, dans des pays comme les États-Unis, seraient considérés comme inconstitutionnels : les procédures ont été tenues secrètes, et seules quelques personnes ont été autorisées à entendre des témoignages ; les médias n’ont pas été autorisés à rendre compte des détails des procès avant que les verdicts ne soient annoncés publiquement.

Le cardinal acquitté

Aujourd’hui, Pell est acquitté. Dans leur décision unanime, les sept juges de la Haute Cour ont souligné les erreurs flagrantes de l’enquête policière et les erreurs juridiques des décisions des tribunaux précédents. Mais cela ne signifie pas que le cardinal a été déclaré innocent. En effet, la Haute Cour d’Australie ne peut déclarer ni la culpabilité ni l’innocence. Elle rend des décisions fondées uniquement sur les règles de la preuve et, dans le cas de Pell, elle a estimé que les preuves étaient insuffisantes pour étayer le verdict de culpabilité. Comme l’a fait remarquer Jeremy Gans, professeur à la faculté de Droit de Melbourne, «La décision clé de la Haute Cour – à savoir qu’il existe une « possibilité significative » que Pell soit innocent des accusations portées contre lui – n’est pas une conclusion d’innocence ; c’est une conclusion selon laquelle l’accusation n’a pas réussi à prouver qu’il ne l’est pas.»

Dans l’absolu, Pell pourrait donc encore être l’objet d’autres accusations criminelles et de poursuites civiles, mais c’est peu probable étant donné la position désormais affaiblie de ceux qui ont traité les allégations initiales.

Le traitement de cette affaire a suscité un débat plus large sur le système de justice pénale dans l’État de Victoria. Le rôle des médias – en particulier les reportages et la couverture par l’Australian Broadcasting Corporation (ABC), financée par l’État – fait maintenant l’objet d’un examen minutieux. Pell et ses partisans ne sont pas les seuls à penser que l’ABC a activement coopéré avec la police pour tenter de le faire condamner devant le tribunal de l’opinion publique et ainsi obtenir une condamnation par la justice. De plus, un journaliste d’investigation de l’ABC a attaqué Pell dans un livre publié en 2017 par les Presses de l’Université de Melbourne, éditions financées par l’État. Mais, dans le même temps, les commentateurs de certains journaux et animateurs de la chaîne de télévision Sky News se sont exprimés tout aussi vigoureusement pour que Pell soit déclaré innocent.

L’affaire Pell a divisé les médias, la nation et l’Église d’Australie. Quand l’ancien Premier ministre australien Tony Abbott, catholique, a rendu visite à Pell en prison, le Premier ministre de Victoria Daniel Andrews l’a publiquement tancé. Dans son interview après son acquittement, Pell a déclaré que son procès faisait partie d’une tentative «d’éliminer les fondements juridiques judéo-chrétiens» et que «les guerres culturelles sont réelles». Toute discussion sur l’affaire Pell semble en effet rapidement se transformer en un débat passionnel : le cardinal serait soit un monstre, soit un martyr.

Ni le Vatican ni la conférence des évêques australiens ne semblent désireux de faire passer publiquement Pell pour un martyr, quelle que soit la façon dont il a été traité par la police et la justice. Le bureau de presse du Saint-Siège et la conférence des évêques australiens ont été très mesurés dans leurs déclarations sur l’acquittement. «L’issue d’aujourd’hui sera saluée par beaucoup, y compris par ceux qui ont cru en l’innocence du cardinal tout au long de ce long processus», a ainsi déclaré le président de la Conférence des évêques australiens, qui poursuit : «Nous reconnaissons également que la décision de la Haute Cour sera dévastatrice pour d’autres. Beaucoup ont beaucoup souffert au cours de ce processus, qui est maintenant arrivé à son terme. Le résultat d’aujourd’hui ne change rien à l’engagement indéfectible de l’Église en faveur de la sécurité des enfants et d’une réponse juste et compatissante aux survivants et aux victimes d’abus sexuels sur des enfants». Une position qui repose probablement sur le fait qu’il reste encore beaucoup d’inconnues, et qu’on ne sait pas très bien ce qui pourrait être connu, ni quand. Dans le Rapport final de la Commission royale sur les réponses institutionnelles aux abus sexuels sur enfants (décembre 2017), les informations concernant le cardinal Pell restent censurées.

Puisque les «guerres culturelles» dans certains pays reflètent un conflit intra-catholique, il est peu probable qu’il y ait une conclusion définitive à l’affaire Pell dans un forum public – que ce soit un tribunal ou les médias. Ceux qui soutiennent Pell (y compris certains de ses confrères cardinaux) pourraient condamner haut et fort les forces de l’ordre et le système judiciaire australiens, et ils pourraient avoir des raisons de le faire. Mais ils pourraient aussi bien considérer la question dans un contexte plus large, comme quelque chose qui doit être discuté plus profondément plutôt que comme un affrontement de théologies personnelles : dans la perspective d’une reconnaissance historique et morale du rôle de l’Église australienne en tant que système, et de celui du prélat catholique australien le plus haut placé en ce qui concerne la manière dont a été gérée la crise des abus sexuels.

Quelle que soit la suite de l’affaire Pell, elle aura probablement des effets à grande échelle. C’est un moment critique pour l’Église catholique en Australie, qui se prépare pour son Conseil plénier 2020-2021 (le premier depuis 1937, bien que le calendrier soit incertain en raison de la pandémie). Dans son interview post-acquittement, le cardinal Pell a déclaré qu’il ne voulait pas avoir voix au chapitre dans le débat catholique en Australie ; il a également mentionné que les archevêques de Melbourne et de Sydney, dont il est proche, ne devaient pas être éclipsés par lui. Mais l’influence de Pell reste forte dans la partie de l’épiscopat australien qui ne veut pas voir de profonds changements dans l’Église, et son acquittement pourrait très bien remodeler la politique du Conseil plénier.

Il reste à voir s’il y aura à Rome une enquête canonique et un procès du cardinal Pell, une décision qui a été retardée jusqu’après la fin de la procédure pénale en Australie. L’une des choses les plus provocantes que Pell a dites dans l’interview qui a suivi son acquittement concerne sa conviction que le procès qui lui a été intenté en Australie était peut-être lié à la corruption financière du Vatican. Pell a déclaré que son accusateur aurait pu être «utilisé» d’une certaine manière par quelqu’un. Pell a également laissé entendre que la corruption au Vatican atteint presque le sommet, précisant toutefois qu’elle ne s’étend ni au pape François, ni au cardinal Parolin, le secrétaire d’État. Pell a également publié après son acquittement un message vidéo en italien, qui ne s’adresse manifestement pas aux catholiques italiens de base, mais aux prélats du Vatican. Ce qui laisse penser qu’il espère retrouver son statut à Rome ou avoir une certaine influence sur les positions au sein du collège des cardinaux.

Si l’affaire George Pell a été mal gérée, cela ne doit pas servir de prétexte pour détourner l’attention de ce qui reste le principal défi pour l’Église : la dimension mondiale de la crise des abus sexuels.

Rédaction SRP

Photo : Asanka Brendon Ratnayake / AP / SIPA

Source : Commonweal

 

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